‹ Études indianistes (volume 2)Chapitre 4 sur 134 · Max Stirner · texte numérisé non relu

Max Stirner

Depuis quelques années surtout nos voisins dédai- gnent cette science générale toute de raison et de sagesse, qui devenait le patrimoine de tous les peuples, pour faire de lascience germanique, de la science de race.

Le professeur Alexandre Ecker et vingt autres leur ont dit, depuis leurs succès éphémères de 1870, que le canon Krupp les avait placés à Ja tête du monde intellectuel, qu’ils avaient repris leur place dans la civilisation; ils en sont arrivés à soutenir que, descendants des Aryas de l'Oxus qui, d’après eux, ont civilisé l’antiquité, ils étaient'restés, au point de vue philosophique et scientifique, supérieurs aux autres peuples, que cette supériorité leur donnait un droit de domination sur le monde, et qu'ils étaient, modernes Indous des bords de la Sprée, appelés à jouer dans le présent le rôle de conquête et d’influence qu’avaient joué autrefois leurs ancêtres les vieux Germains des bords du Gange.

En reconstituant cette langue inconnue, ils prétendent donc avoir retrouvé la vieille langue de l'Oxus, d'où seraient sortis le sanscrit et toutes les langues indo-européennes, on dit, de l’autre côté du Rhin, les langues indo-germaniques.

L'auteur que nous venons de citer regrette que le tableau qu’il vient de donner des formes organiques de l’indo-européen primitif nesoit pas plus développé.

a LES TRADITIONS

Rendons-lui la justice de reconnaître qu'il a exposé de la question tout ce qu’il était possible d’en dire, et que, pour les avoir exposés brièvement, 1l n’a oublié aucun des faits, à l’aide desquels son école soutient son système, il n’a même pas négligé les simples suppositions, que lui-même reconnaît comme telles, espérant qu’elles deviendront réalité un jour. -

Voyons donc à quoi se résument ces propositions, qui tendent à l’exhumation des formes d’une langue, qui, en admettant qu’elle ait existé, n'a laissé, de l'avis même de ses créateurs, aucunsouvenir, aucune trace appréciable, voyons en quoi cette langue peut différer du sanscrit que nous proclamons, avec tous les pundits et linguistes indous, le véritable ancètre de toutes les langues indo-européenne.

49 Le prétendu indo-européen commun possédait les trois voyelles a, i, u, et leurs langues d, À, d, et peut-être une r voyelle, appelée voyelle linguale.

Ceci est presque une naïvetéscientifique, car enfin presque toutes les langues possèdent ces formes phoniques a, t, 4, brèves et longues, qui représentent des sons naturels essentiellement constitutifs de toute formation de mots. Mais enfin, puisque nous comparons, nous devons dire que le sanscrit possède ces voyelles, aussi bien que l’idiome d'invention ger

manique, et quant à la linguale r, aucun doute ne saurait exister à son égard.

2° Le fait de la variation de la voyelle radicale, par lapréfixation d’un a qui fait que la radicale i devient ai, la radicale devient au, la radicale a devient aa et 4 long, n’a pas la moindre importance caractéristique, et ne peut faire conclure à l’existence d’une langue de génie indo-européen, antérieure au sanscrit. Notre auteur ajoute comme exemple : Ainsi la racine i, aller, donne au mode indicatif du temps présent la forme organique aiti, il va.

Il n’y a autre chose dans ce fait linguistique que l'extraction d’une racine sanscrite, en la dégageant de ses préfixes et flexions.

Racine.......... | Préfixe RUE À .. )} AÏITI.

Flexion ......... LL:

C'est purement et simplement un phénomëne de flexion, un exemple de la route suivie par les langues pour passer de l’agglutination à la flexion.

Mais, nous dira-t-on, la forme actuelle du sancrit n'est pas aifi mais, éfi; oui, dansle sanscrit classique, mais le sanscrit védique possède parfaitement la forme organique aiti. Il n'y a là qu’une règle d’euphonie que nous aurons bientôt l’occasion de rencontrer : é pour ai, et on ne saurait constituer les

formes organiques d’une langue perdue avec des flexions de radicaux, que toutes les langues ont connues.

Voyez le latin, langue essentiellement indo-européenne: en conservant dans la forme if, tva, laradicale £, il ne l’a pas soumise à la variation attribuée au prétendu indo-européen commun, puisqu'il ne dit pas ait, mais tf. Il est très-possible que le latin primitif, dont il ne nous reste aucun monument sérieux, ait connu cette variation qui s'exerce par l'introduction de l’a bref devant lajvoyelle radicale, et ait dit aif, quitte à faire plus tard ft de ait comme le sanscrit classique a fait éti de aiti.

3° Le second procédé de variation des voyelles consiste en ce fait, que la voyelle a des éléments ‘pronominaux fa, na, etc. se changeant en i, u, ces éléments de dérivation deviennent actifs, de passifs qu'ils étaient.

Soit la racine m4, penser ; avec le suflixe ta, nous avons mata, pensé, chose pensée. Que la voyelle a se change en i et nous avons la forme active mafi, l'acte de penser.

Mais ceci n’est absolument que de la philologie sanscrite, un simple exemple du rôle des suflixes, constaté depuis des siècles par les grammairiens indous, et nous ne voyons pas encore apparaître ces formes caractéristiques qui doivent indiquer l’exis-

tence d’une langue plus ancienne que celle des Védas.

Nous ne nions point, il est bon de nous expliquer sur ce fait, qu'il ait pu exister une langue indoue antérieure au sanscrit et dont ce dernier ne serait qu'un dérivé. Nous n'avons pas la prétention de soutenir que le sanscrit soit la première forme de langage créé par les antiques populations de l'Asie, mais, en présence de ces faits indiscutables :

4° Qu'il ne reste aucune trace de cette langue

primitive, |

2° Qu'on ne peut la rétablir que par hypothèse,

et en prenant dans toutes les langues indoeuropéennes les formes générales qui leur sont communes, pour les attribuer à cette langue,

3° Que le sanscrit, étudié dans ses diverses évo-

lutions linguistiques et dans toutes ses variations du monosyllabique à l’agglutination, et de l’agglutination à la flexion, suffit à lui seul, pour expliquer ces formes générales communes à toutes les langues indo-européennes, nous disons : la langue commune indo-européenne est le sanscrit, et pour détruire ce fait qui a pour lui la possession d'état, la tradition linguistique, l'histoire, les grammairiens indous et enfin l'exis-

tence de la langue et de la plus riche littérature qui soit au monde, il faut plus que des hypothèses, il faut des preuves directes et scientifiques.

Et ces preuves on ne peut pas nous les adminis- ‘trer. |

Mais, nous dira-t-on, il y a des formes, des éléments, des modes de dérivation, des lettres communes à toutes les langues indo-européennes, et qui n'appartiennent en propre à aucune d'elles, ce sont comme les rameaux généalogiques d’un arbre, dont la souche mère serait perdue, quoi de plus logique, quoi de plus naturel, que de rattacher toutes ces formes à une langue mère qui a disparu après avoir produit une nombreuse postérité ?

À cela nous répoudrons d’abord qu’une langue mère, assez féconde pour avoir produit le sanscrit, le pracrit et une cinquantaine d’autres idiomes indous, et les nombreux groupes des langues traniennes, grecques, italiques, latines, celtiques, germaniques, slaves et scandinaves, n’a pas pu disparaître comme cela de la scène du monde, sans laisser la moindre trace ; puis nous ajouterons que la plupart de ces formes organiques, éléments et modes de dérivation pouvant se ramener au sanscrit, il est inutile d’imaginer une langue dont rien absolument ne vient démontrer l’existence.

Le sanscrit ne s’est point formé tout d’une pièce,

il a traversé toutes les phases de l'enfance à l’âge mur, avant d'arriver à la virilité classique, avant de se fixer dans sa forme actuelle ; c’est pour cela que la linguistique, si elle veut bien compter avec l’histoire, ne s’étonnera pas de voir que toutes les langues indo-européennes, quoique nées de la vieille langue brahmanique, comparées au sanscrit actuel. ne s’en rapprochent pas toutes au même degré, bien que leur parenté soit indiscutable.

La langue indo-européenne est venue sur notre sol par voie d’émigration, et cette foule d'émigrés qui ont successivement inondé le monde occidental, partis des rives du Gange, de l'Indus et des plaines de l'Himalaya ont emporté le langage de leurs ancêtres dans l’état où il se trouvait au moment de leur départ. Il suit de là que le départ de chaque groupe d’émigrants correspond à des époques historiques, et à des périodes linguistiques diverses.

Les émigrants de la période monosyllabique,

Ceux de la période agglutinante,

Ceux enfin qui ont quitté la terre du lotus, au moment où la langue était arrivée à la flexion,

Se sont établis sur des sols différents; des besoins, des intérêts nouveaux naquirent ; loin du foyer commun, la langue de chaque groupe a continué son évolution, et sans perdre son cachet d’origine, est

devenue celtique, italique, germanique, grecque, latine, slave et scandinave.

Pourquoi donc attribuer cette descendance à une’ langue imaginaire, quand il est si facile et si simple de la rattacher au sanscrit, d'où l’on peut parfaitement tirer toutes les formes de l’indo-européen commun ?

C’est sans doute parce que, sur ce terrain, nous sommes en présence d'une réalité, qui ne favorise ni l'esprit de système, ni l’imagination. |

Le sanscrit, ancêtre des langues indo-européennes, c'est la ruine des théories allemandes sur les Aryas des bords de l’Oxus, colonisateurs du monde ancien, car on ne trouve pas dans la langue des Védas, une seule expression historique ou géographique, qui puisse s’appliquer à une autre contrée que l'Inde. Ce sont les Indous véritablement autochthones et fils de leur sol, c’est la civilisation de l’antiquité, partie des rives du Gange, c’est l’homme brun et sanguin de l'Himalaya, vainqueur de l’homme pâle et lymphatique du Nord. C’est le soleil chassant les brouillards, c’est la lumière intellectuelle comme la lumière naturelle, partant du Sud pour aller éclairer l'Occident...

Et voilà ce que les Allemands ne veulent pas!

Ils ont inventé les Aryas de l’Oxus, sans s’inquiéter de savoir si ce pays désolé, où on ne trouverait pas

la moindre ruine, le plus petit vestige de civilisation a pu produire la plus étonnante civilisation des temps anciens, dans le seul but de rattacher leur race à la race qui a illuminé l'antiquité... Ils ont inventé l’indo-européen commun, qu'ils appellent lindo-germanique, pour en faire la langue de ces peuples, ne pouvant leur attribuer le sanscrit, qui à tous les points de vue historiques, géographiques et ethnographiques, est né entre l’Indus, le Gange, le Brahmapoutre et l'Himalaya.

Ici, l’escamotage scientifique était impossible : les plus vieux ouvrages du sanscrit védique, jusqu’à . ceux du sanscrit classique , témoignent à chaque pas du mépris, de l'horreur même, que les Indous ont professé dès la plus haute antiquité pour les homme à barbe rouge. Manou, dans plusieurs slocas, indique les plaines du Gange comme étant le berceau de la race brahmanique. Pour tourner la difficulté, les Allemands ont attribué la eivilisation de Inde à un peuple inconnu, parti du Nord : « Les vieux Allemands des bords de l’Oxus, » et ne pouvant revendiquer le sanscrit, ils ont inventé une langue inconnue venue du Nord également, et qui aurait donné naissance à [toutes les langues indogermaniques.

Tout le système peut se résumer en deux mots :

Les Aryas sont les ancêtres directs des Germains.

La langue disparue est l’ancêtre directe de l’Allemand.

Et, comme conclusion, les Germains ont civilisé le monde ; depuis les âges anté-historiques, ils sont les éclaireurs de l'esprit humain.

La langue allemande émanée directement de la vieille langue de l'Oxus est sœur aînée du sanscrit et non son dérivé.

Et voilà comment on fait de la science de race.

Cette première invention oblige à une autre.

Les peuples primitifs de la Chaldéo-Babylonie ont apporté sur le sol de la Chaldée des traditions religieuses qui paraissent calquées sur celles des Indous ; ils parlaient des idiomes restés à la période d’agglutination, comme celle des Indous du Deccan. Reconnaître que ces populations pouvaient venir de l’Indoustan, eût été battre en brèche tout le système: les Allemands ont alors inventé un second peuple du nom de Touranien, auquel ils ont fait une petite place à l’est de la Caspienne, non loin du berceau qu'ils ont fabriqué pour les Aryas, et alors, armés de toutes pièces, les Allemands peuvent répondre :

— Vous dites que la civilisation chaldéo-babylonienne soutient des rapports intimes avec celle de l’Inde, que les vieilles traditions cosmiques et re-

ligieuses des deux contrées sont les mêmes, cela n’a rien d'étonnant. L'Inde et la Chaldée ayant été conquises et colonisées par deux peuples voisins venus du Nord, les Aryas d’un côté, et les Touraniens de l'autre.

La véritable science ne prononce plus qu’avecun sourire le nom des Touraniens-Chaldéens !.

Espérons que demain elle traitera de même celui des Aryas-Germains.

Nous revenons à l’examen des opinions de nos adversaires qui maintenant ne sauraient nous occuper longtemps.

4° Le système des consonnes du prétendu indoeuropéen n’a rien qui le différencie du système sanscrit, à cela près que ce dernier est plus riche.

5° Nulle différence encore entre le type indo-européen etle sanscrit pour la formation des mots, qui suit les procédés les plus simples.

6° Quant aux déclinaisons et aux conjugaisons, nous ne pouvons mieux faire que de citer notre auteur lui-même, qui dans son livre sur la linguistique (p. 214), s'exprime en ces termes :

« On peut dire que la déclinaison sanscrite est

1. Il est juste de dire que Schleicher, à propos des Touraniens, a refasé d'accepter l'invention de ses compatriotes.

à peu de chose près celle de l'indo-européen. »

Et quelques lignes plus bas, après une objection, qu'il renverse :

« Mais en définitive, ce n’est là qu’une exception et l'on peut dire d’une façon générale que la déclipaison sanscrite reflète assez fidèlement celle de l’idiome commun dont elle procède.

(L'abjection soulevée venait de ce qu’on ne rencontre pas en sanscrit les vieilles formes latines senatud, navaled. M. Hovelacque pense sans doute que ces vieilles formes viennent de l’indo-européen commun.)

« Le sanscrit possède les six temps de l’indo-européen commun : présent, imparfait, aoriste simple, parfait futur, aoriste composé, et il s’est créé de plus un nouveau temps au conditionnel... »

Voilà, dégagés de tous lesraisonnements accessoires, les seuls motifs sur lesquels se basent les linguistes de l’école allemande pour reconstituer une (angue qu'ils reconnaissent eux-mêmes n’avoir pas laissé le moindre vestige, n’avoir pas laissé même son nom !.…

Les explications que nous négligeons surles temps des verbes et les cas des déclinaisons, que nos ad-

versaires reconnaissent être les mêmes en sanscrit et dans le type-langue qu'ils inventent, ne sont que de la pure philologie sanscrite.

Le procédé employé par nos adversaires est des plus simples, nous le signalons en terminant cet examen. |

Il consiste à prendre :

Toutes les formes linguistiques communes à toutes les langues indo-européennes, et à dire, d’accord du reste avec la vérité scientifique : toutes ces langues ont une origine commune.

A relever ensuite :

Toutesles formes linguistiques que chaque langue indo-européenne a modifiéés dans un sens spécial, formes particulières au génie de chaque idiome, et qu'on ne rencontre pas dans Îles autres langues sœurs, et à dire : puisque ces langues ont une origine commune, ces formes spéciales dont toutes les langues possèdent quelques-unes, sans qu’un seul idiome les réunisse toutes, pour en revendiquer la paternité, pas plus le sansérit que les autres, doivent nécessairement être attribuées à une vieille langue disparue.

Il n’y a qu’une chose à répondre à ce système, c'est qu’il remplace le fait par l'hypothèse, c’est qu'il fait de la linguistique d'imagination, et, comme nous venons de le dire, de la science de race.

L'émigration, l’éloignement du foyer commun, des besoins nouveaux, des climats différents, en modifiant le caractère, le tempérament, les habitudes des émigrés, ont également exercé leur influence sur le langage, modifié la dérivation des radicaux, simplifié ou appauvrile parler, ou conquis des éléments nouveaux. Et encore, sur ce point, devons-nous dire que les éléments organiques par lesquels les langues indo-européennes paraissent se différencier entre elles, peuvent presque tous philologiquement se rattacher au sanscrit.

Quant aux formes qui leur sont communes à toutes, nous ne faisons qu’énoncer une vérité vulgaire, en affirmant qu'elles dérivent de la langue sacrée des Indous.

Nous allons voir, en examinant le mécanisme du sanscrit, qu’il n’estnulbesoin d’aller chercher ailleurs l'ancêtre des languesiraniennes et de tousles parlers indo-européens. Cette étude nous permettra d’affirmer cette vérité linguistique avec des arguments plus concluants encore.

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