‹ Études indianistes (volume 2)Chapitre 6 sur 134 · Max Grazia et Jules David · texte numérisé non relu

Max Grazia et Jules David

« L'Orient enfante la civilisation que les Phéniciens apportent en Grèce et les Grecs à Rome. Au moment où la Grèce perdait, sous Alexandre, sa force productive avec sa liberté, Rome, exclusivement politique et conquérante, n'avait aucune des aptitudes nécessaires à conserver et à développer les traditions orientales. Il fallait qu’un autre foyer vint luire quelque part. Alors, sur une langue de terre presque inhabitée, entre la Méditerranée et le lac Maréotis, fut bâtie Alexandrie, au moment où son fondateur, par ses conquêtes en Asie, lui ouvrait des contrées mystérieuses et immenses, dont elle était destinée à conserver les traditions intellectuelles, par une double fusion d’idées, entre l'Orient et la Grèce d’abord, entre le monde ancien et le monde nouveau.

«Il y a cent ans... l’extrême Orient nous était presqu’inconnu. L’Inde, particulièrement, n’était pour nous que l’empire du mystère, du fantastique, de l’impossible. Nous n’en savions quelque chose que par les Grecs, les Arabes, les Persans, conquérants ou voisins intéressés à ne représenter leurs rivaux que sous les couleurs qui leur convenaient. Voltaire avait pris la compilation propagandiste d'un missionnaire catholique, pour un extrait réel des livres sacrés des Brahmes. On n’entrevoyaitl’Inde qu’à travers les songes des docteurs musulmans; on ne

connaissait nt ses origines qui sont les nôtres, ni ses théogonies parmi lesquelles tous les peuples antiques ont cherché des idées et puisé des croyances. Le sanscrit, clef de tant de mystères, est une découverte moderne. |

« Ce n’est pas qu'on ait eu primitivement, le soupçon d’une langue et d’une littérature religieuse et philosophique, dont les prêtres seuls se réservaient

la connaissance; mais sans grammaire et sans lexique de cette langue, on ne pouvait que con-

jecturer ses richesses. Tout était ténèbres alors, ‘dans ce monde voilé, sinon éteint, dans ce passé dérobé aux yeux profanes par l'inquiétude jalouse des Brahmes. |

« Le soupçon qu’on en avait, tenait plutôt du rêve que de la réalité, et comme tout mystère il avait sa légende.On prétendait que saint François-Xavier possédant miraculeusament le don des langues, avait appris d'un ange le sanscrit !, pour réfuter les doctrines brahmaniques, mais sans pouvoir en transmettre la connaissance. On disait qu’un jésuite, Robert Nobilif, s’était fait brahme pour connaître les arcanes religieux de l'Inde; mais que découvert et dévoilé, il avait subi des persécutions ingénieuse-

1. Cette ridicule légende se trouve débitée tout au long et sérieusemen { dans les premières Anaales de la propagation de la foi. 2. Même source.

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ment féroces, et qu’on lui avait arraché les yeux pour qu’il ne pût avancer davantage dans une étude essentiellement secrète. D’autres missionaaires, sans approfondir cette langue mystérieuse, en constatèrent l'importance; le père Pons, par exemple, fit au père Dubalde un rapport assez exact des richesses sanscrites et des traditions védiques!{; et Anquetil Duperron, en traduisant du persan les Oupanichads, ne nous fit connaître que les commentaires et non le texte des Védas. On savait depuis longtemps que les Arabes de Bagdad et les sultans Gaznévides avaient fait traduire des poëmes et des théologies indiennes; mais, se méfiant avec raison du choix et du jugement mahométans, on s’en rapportait peu à ces traductions expurgées par le fanatisme.

« Tout restait donc à faire lorsque la conquête des Indes, par une nation policée et curieuse, éveilla l'intérêt des savants, et suscita leurs investigations. Les Anglais plus persévérants que nous, et plus à même d’ailleurs par leur établissement définitif sur les bords du Gange, de s'informer des mœurs et de l'esprit de leurs tributaires, s’enquirent des langues qu’on parlait autour d’eux, le päli ancien idiome, le

1. Ce rapport fut tenu secret, comme tout ce qui touchait à l'Inde, les missionnaires ne se sont vantés de connaître la littérature de ce pays que quand la science eut forcé la porte.

pracrit dialecte vulgaire, le sanscrit, langue hiératique et littéraire. Ils étudièrent surtout ce dernier, ils se firent initier à ses œuvres innombrables en littérature et en théologie; demandèrent à plusieurs brahmes un abrégé de leur code religieux et civil, se procurèrent des manuscrits, entreprirent des dictionnaires, réunirent des savants laïques et religieux et fondèrent avec eux la Société asiatique de Calcutta.

« William Jones avait donné limpulsion. Colbrook la suivit etla dépassa. Grâce à sa liaison avec un de ces brahmes, curieux et intelligent, qui voulait à la fois s’instruire dans l’histoire de nos idées, et dévoiler les sources des siennes, Colbrook put pénétrer la philosophie et la religion de ce grand peuple. C’est donc à Colbrook et à son digne imitateur, Ram-mohun-roé, que nous devons le premier ouyrage sérieux sur les philosophies théocratiques de l'Inde. Une fois cette grande phase de l'humanité dévoilée, l’érudition et la science se précipitèrent à sa conquête. Les manuscrits védiques abondèrent en Europe. Rosen rectifia les textes ; Langlois, Wilson les traduisirent ; Lassen, Weber les classèrent ; Eugène Burnouf élucida les travaux antérieurs; d’autres, de plus en plus nombreux les suivirent, et un monde fut découvert, non moins nouveau que l'Amérique de Christophe Colomb.

« Maîtres désormais de textes véritables, en possession de lexiques, de grammaires, de commentaires et de gloses qui pouvaient guider et assurer leur marche, une foule d'hommes studieux se plongèrent à l’envi sur cet océan de définitions, de dissertations, de scholies, de poëmes, amplifications d’où émergèrent bientôt, grâce à leurs persévérants efforts, une société tout entière, et divers cultes successifs. Que découvrimes-nous tour à tour? Des traditions sacrées, formulées sous les rhythmes de l'hymne, reproduites oralement pendant des temps indéterminés, puis transcrits sur des feuilles de palmier plus de douze siècles avant notre ère.

« Puis une religion officielle, le brahmanisme, des lois religieuses, le Code de Manou, des épopées sacrées, le Ramayana, le Mahdbhdrata; plusieurs systèmes philosophiques, le Sankya, le Nyaja, le Védanta; des schismes nombreux, des invidualités athéistes; des légendes théocratiques, les Pouranas ; des traditions historiques, les Jitihasas; des commentaires pratiques, les Brahmanas; des recensions sacerdotales” les Samhitas; des résumés liturgiques les Soutras; des leçons religieuses, les Oupanichads ; une encycl opédie officielle, les Sastras, et, enfin une réforme d’abord victorieuse et ensuite vaincue, le bouddhisme, inextricable confusion de vérités ou d’erreurs, d’utopies et de systèmes, de réalités et de rêves,

sans date, sans chronologie, sans fil conducteur.

« Ce n’est que plus tard, et au fur et à mesure du classement des formes différentes de la pensée humaine, qu’on pourra passer en revue tous les produits de l'inspiration indoue. »

Nous devons ajouter que la moisson qui reste à faire dépassera toutes les espérances, car on n’a encore interrogé que le nord del’Inde, pays constamment envahi par les Arabes et les Mongols qui se sont appliqués à détruire les Livres sacrés, les croyances, les monuments, tandis que le sud a échappé constamment aux effets directs de l'invasion et a conservé dans toute leur pureté les traditions des premiers âges. Et c’est précisément dans ces traditions du sud, que nous nous sommes appliqué jusqu’à ce jour, à étudier les produits de l’inspiration indoue…

Après avoir repoussé l’hypothèse d’une langue indo-européenne commune, plus ancienne que le sanscrit, il nous paraît utile, avant de nous occuper des différents idiomes dérivés de la langue des Védas, d'étudier d’abord le mécanisme de ce merveilleux instrument de la pensée, d’où sont sortis tous les autres, et de montrer qu’à lui seul il contient toutes les formes linguistiques qui ont donné naissance aux divers langages indo-européens.

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