CHAPITRE PREMIER
L'existence du pariah dans l’Inde est un livre enveloppé de mystères, dans lequel nul ne s'est encore donné la peine de lire. En constatant l'état d’abaissement de ce rebut de la société brahmanique, la science n’a pas pensé que le Tchandala, ou homme sans caste, fût digne de son attention, que sa vie d’abjection et de souffrance dût retenir l'étude. L'histoire de l’humanité ne doit pas avoir de page muette, et cette indifférence ou cet oubli ne se peu-
vent expliquer que par les difficultés souvent insurmontables qui ont pu, dès le début, entraver cette étude. | |
Sur ce sujet, en effet, la tradition écrite est muette, et il est facile de comprendre que les Indianistes, même les plus savants, qui, pour la plupart, n’ont jamais quitté l'Europe, n’ont rien à dire quand le manuscrit leur fait défaut, et que tout doit être tiré de la tradition orale.
Cette tradition ne peut même pas être interrogée dans les grandes villes de l’Inde, où le pariah, sous l'œil de l’Européen, jouit d'une tranquillité relative et oublie les coutumes de ses ancêtres, pour modeler sa conduite civile et religieuse sur celle des castes infimes qui, malgré leurs protestations, n’ont plus, depuis la chute de la domination brahmanique, le pouvoir de s’opposer à ces empiètements. Il faut pénétrer dans l’intérieur, parcourir les forêts et les jungles, vivre des mois entiers dans des villages pariahs, éloignés de tout centre de civilisation, surmonter la répugnance qu’inspirent leurs cases infectes et l’immoralité sans égale de leurs habitants; il faut affronter le climat terrible des contrées maré- Cageuses, où ces proscrits affectionnent de se retirer pour braver la loi qui leur interdit de se réunir en groupe social; 1l faut, enfin, être assez familiarisé avec quelques-uns des idiomes qu’ils parlent : ta-
moul, telinga, kanara, oulgou, etc., pour pauvair étudier ces mœurs étranges, fruits d’une dégradation séculaire que les brahmes ont entretenue à plaisir, et contre laquelle l'Angleterre n’a rien osé tenter, par peur de soulever contre sa domination toutes les castes de l’Indoustan. Le préjugé qui frappe le pariah est tellement enraciné, qu'il faudrait, pour le renverser, compter avec la plus formidable insurrection que l’histoire aurait peut-être enregistrée : cent cinquante millions d'hommes se lèveraient pour marcher à la mort avec la farouche indifférence du fanatisme le jour où l’on décrèterait l'abolition des castes, et ce n’est que par cette mesure radicale que le pariah pourrait être rendu à la vie sociale. L'Inde compte plus de quarante millions de ces proscrits, ce chiffre seul indique l'intérêt que la science peut avoir à s’assurer de la situation intellectuelle et morale de ces populations, qui vivent sur un coin du globe, sans compter plus qu’un chacal ou une hyène dans la société civile, religieuse - et politique de leur pays. Nous avons hésité longtemps à tracer le sombre tableau de ces douleurs indifférentes, de ces ignominies qui épouvantent la raison et de ces vices contre nature qui résument la situation du tchandala indien, mais nous avons pensé qu’il pouvait être utile, de même qu’on débride une plaie pour la guérir, de mettre à nu ces
plaies sociales pour inspirer le désir d'y porter remède. Nous avons écrit en physiologiste qui dissèque et notre plume, comme le scalpel, n'a pas reculé devant l'horreur de la vérité.