CHAPITRE XIX
SUCCBSSBUKS DB OHBISTNÂ. — QBANDBUB ET DÉOADBMCB DU BBÂHMANISMB
I^s saccesseurs immédiats de Chrîstna se sanctifièrent par la pratique de toutes les vertus, faisant une complète abnégation d'eux-mêmes, n'ayant d*espoir qu'en la vie future. Ils vécurent pauvres et uniquement occupés de la célebte mission que le maître leur avait léguée.
Quelle splendide figure que celle de ces prêtres brah mes des temps antiques de Tlnde ! Comme leur culte fut majestueux et pur, et digne du Dieu qu'ils servaient I
Nous allons voir, d après le Manava-Dharma-Sastra et la théologie brahmanique, comment le prêtre, fidèle à scf devoirs, peut gagner Timmortalité ; quels sont les principes de morale qu'il doit suivre; quelles règles do conduite lui sont imposées; quel fut, en un mot, le prêtre des temps primitifs, qu'il ne sera pas ensuite sans intérêt de comparer avec le brahme actuel.
Interrogeant le mobile de nos actions, Manou repousse l'amour de soi-même comme peu louable, et cependant il trouve qu'en c^ monde rien n'en est exempt.
« De l'espérance d'un bien possible, dit-il, naît la faculté d'agir; les plus grands sacrifices ont pour but une cho^o à acquérir ; les dévotions austères et toutes les bonnes actions viennent de l'espoir d'une récompense. «
Mais il ajoute aussitôt :
« Celui qui a rempli tous ses devoirs pour plaire à Diea
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seul et sans envisager la récompense future, est sûr d*un immortel bonheur.
« Le premier de tous les devoirs est d'abord d'étudier la sainte Écriture, qui est la parole de Brabma et de Christna révélée aux hommes.
• L'autorité de la divine srouti (révélation) doit être incontestable. Le Brahme, prêtre, qui veut obtenir dans l'autre monde une félicité parfaite, ne le peut qu'en «*y soumettant, sans chercher à connaître et à commenter les ordres du Seigneur dans ce qu'ils peuvent avoir d'inex' plicable.
« Il faut aussi qu'il s'incline devant la smriti (tradition) qui fait loi, là où la tradition n'a pas parlé. Ainsi, s'il 3ST1 permis au commun des hommes de se conduire par l'amour de soi-même et dans l'espoir d'une récompense, les actions du prêtre doivent avoir Dieu seul pour mobile, et il a pour se diriger dans la vie la parole du Seigneur qui lui a révélé sa volonté, et, quand l'Écriture sainte est muette, la tradition. »
Fulminant contre les libres penseurs qui, de son temps déjà, tentaient la réforme réalisée par Boudha qui fut le Luther de l'Inde, Manou leur lance cet anathème :
« Que tous ceux qui, embrassant les opinions profanes des ennemis de la loi de Dieu, ne voudront pas reconnaître l'autorité de la révélation et de la tradition soient chassés comme athées et profanateurs des livres saints. »t
Le brahme initié doit faire vœu de chasteté. Il ne peut le présenter au saint sacriâce, qu'il faut offrir tous les matins à Dieu, que le cœur et le corps purs, et c'est en se prosternant avec respect au pied de l'autel qu'il doit lire la lainte Écriture.
La première partie de sa vie, jusqu'à soixante-dix ans environ, doit être militante. Il faut qu'il instruise ses semblables et les dirige vers Dieu; pendant ce laps de temps il ne s'appartient pas; tout ce qui est malheureux,
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tout ce qui souffre, doit être consolé par lui; tout ce qui est petit, pauvre ou délaissé, par lui doit être soutenu.
Vojons-le dès sa naissance, car nous pourrions presque dire qu*à dater de cet instant commencent ses devoirs.
La venue de Christna sur la terre n'a pas cependant enlevé toute souillure, bien qu'elle ait effacé la faute originelle; aussi tout fidèle doit-il être, en naisi^ant, purifié et régénéré par l'eau sacrée du Gange et, à son défaut, par Teau lustrale ou eau sainte consacrée par les prières du prêtre dans le temple.
Pour le brahme destiné à être gourou, c'est-à-dire prêtre de la loi divine, cette cérémonie de la purification n'est pas sufSsante; il lui faut encore l'investiture du cordon sacré et la tonsure qui, pratiquée dès Tâge de trois ans, ne doit plus le quitter jusqu'à sa mort.
De plus, au moment où le brahme est ondoyé, on doit lui placer sur les lèvres un peu de beurre clarifié et de miel, en récitant les x^rières de la consécration.
Les cérémonies et les sacrifices qui accompagnent la tonsure doivent être renouvelés dans la sixième année de la naissance.
A seize ans, tous les hommes dévoués au Seigneur sont obligés de se présenter au temple pour faire confirmer leur purification par l'onction de l'huile sainte, car c'est l'âge où ils entrent dans leur migorité.
au delà de ce terme^ dit Manou, tous ceux qui n'ont pa« reçu ce sacrement en temps convenable, sont déclarés in- Jignes de l'initiation ei excommuniés.
(Nous défions qu'on puisse traduire cette expression sanscrite de vrâtyas^ autrement que par ce mot d'excommunié dont nous venons de nous servir )
Dès que le brahme enfant a conscience de ses actes, il doit faire sa prière soir et matin, debout et les mains jointes; par la prière du matin, il efface les fautes légères qu'il a pu commettre la nuit sans s'en douter; par la priera
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du soir, il détruit les souillures contractées à son insu pendant le jour; ce n*est que plus tard, et passé seize ans, ' qu'il peut être admis à offrir le sacrifice à la Divinité et selon les règles prescrites par la sainte Ecriture.
Mais avant de devenir prêtre et instituteur dos fidèles, le brahme est obligé de passer de nombreuses années dan^ des écoles de théologie et de philosophie, où il apprend la science de la vie et celle de Dieu qu'il doit enseigner aux autres; c'est Tépoque de son noviciat.
Les sciences qu'il étudie sont les suivantes :
Le sanscrit, cette langue sainte que Dieu a parlée quand il 8*est révélé aux hommes.
La théologie, avec un traité complet des cérémonies religieuses.
La philosophie, en s'appuyant plus spécialement sur la partie qui regarde les devoirs.
L'astronomie.
Les mathématiques.
La grammaire générale et la prosodie.
Et,, enfin, ce qui est considéré comme le plus essentiel au prêtre :
Les Védas ou écriture sainte, avec explications et commentaires des passages difficiles ou obscurs.
Et, dit Manou, bi un fils doit aimer et respecter son père et sa mère parce qu'il a reçu d'eux la vie matérielle, combien ne doit-il pas respecter encore plus bon instituteur, son père spirituel qui lui a donné la vie de Tâme ?
Le temps de son noviciat fini, le brahme est alors sacié serviteur entre les serviteurs de Dieu, c'e>t-à dire prêiro, et voici la règle de cor.duite qui lui est imposée.
Il doit vivre d'aumônes, c'ctt-îl-dire des offrandes faite» par les fidèles au temple, car il no doit rien po^bcder en propre; pratiquer le jeune et l'abstinence, offrir au peuple l'exemple de toutes les vertus, et partager son temps e»tre
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la prière et Tinstruction qu'il doit à son tour donner aux néophytes.
Lorsque le brahme» de cathécumène, est ainsi devenu prêtre, puis professeur; lorsqu'il a semé les bonnes œuvre sous ses pas et dépensé la plus grande partie de sa vie à servir Dieu et son prochain, il lui reste une dernière étape à parcourir avant «d'aller s'absorber dans le sein de la Divinité.
Quittant parents, amis et tous les biens de ce monde, il doit se retirer dans les déserts, dans les forêts inhabitées pour y mener la vie cénobitique et s'abîmer dans la contemplation de la pure essence divine.
Écoutons la sainte Ecriture lui prescrire sa conduite :
« Qu'il soit seul, sans compagnons^ sans songer qu'il est abandonné de tout le monde et que lui-même a tout abandonné.
« Qu'il n'ait ni foyer, ni maison; si la faim le tourmente qu'il s'en remette à Dieu pour le soin de sa nourriture; à ses pieds croissent les herbes qu'il doit manger.
« Qu'il ne désire point la mort, qu'il ne désire point la vie; et ainsi qu'un moissonneur qui, le soir, attend paisiblement son salaire à la porte du maître, qu'il attende que ton heure soit venue.
« Qu'il purifie tous ses actes en les offrant au Seigneur.
« Il doit supporter avec patience les paroles injurieuses, n'avoir de mépris pour personne et surtout ne garder de haine à qui que ce soit au sujet de ce corps débile et périssable.
m Si celui qui le frappe laisse tomber le b&ton dont il se sert, qu'il le ramasse et le lui rende sans murmurer.
(N'est-ce pas là le soufflet du Nouveau Testament?)
« Il ne doit jamais chercher à se procurer sa nourriture en expliquant des prodiges et des songes.
« Quli se garde surtout de détourner le véritable esprit de l'Écriture sainte pour on faire sortir des préceptes de
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morale casuiste dans Tintérét des passions et des biens de ce inonde.
(Qu'en dite»-Y0U8, messieurs de Loyola? Cette leçon Tient de loin.)
m Et lorsque Theure de la mort sonnera pour lui, qu'il se fasse étendre sur une natte et couvrir de cendres, et que sa dernière parole soit une prière pour rhumanité entière qui va continuer à souffrir alors qu'il sera réuni luimême au Père de toutes choses. »
Voilà ce qu'étaient autrefois les prêtres de Brahma. Kenseignement et la prière se partageaient la premièra partie de leur vie ; la seconde était employée à méditer sur les vérités immorteUes, la sainte Écriture et la grandeur de l'Être suprême.
Prêtres d'abord, ermites ensuite, ce monde n'était pour eux qu'un lieu d'exil et d'expiation qui devait les conduire à un éternel bonheur dans l'autre vie.
Un homme qui a pa^isé trente ans de sa vie dans l'Inde^ et que l'on ne taxera point sans doute de partialité en pareille matière, n'a pu s'empêcher, grâce à un esprit profond de justice^ de porter le même jugement que nous sur les anciens brahmes.
Voci ce que dit d'eux le missionnaire Dubois, dans le second volume de son ouvrage intitulé : Mœurs des Indes:
« La justice, l'humanité^ la bonne foi, la compassion^ le débintéressement, toutes les vertus enfin leur étaient familières; ils les enseignaient aux autres par leurs dis-/ cours et leurs exemples. De là vient que les Indous professent, au moins dans la spéculation, à peu près les mêmes principes de morale que nous, et s'ils ne pratiquent pas tous les devoirs que les hommes se doivent léciproquelaent les uns aux autres, dans une société civilisée, ce n'est point faute de les connaître. >»
Voilà ce qu'un prêtre du Christ n'a pas craint de dire des prêtres de Christna. 11 ne connai:^sait pas cependant
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iten nombreux ouvrages de théologie, de philosophie et de morale que les premiers âges nous ont légués et que l'étude du sanscrit permet aujourd'hui d'approfondir.
Ses principes, sa foi religieuse, Teussent sans doute empêché d'aller plus loin dans ses appréciations; mais qu'eùt-il dit s'il lui eût été donné de retrouver toutes ses croyances, toutes les cérémonies de son culte dans la primitive Église brahmanique!...
Après plusieurs siècles de simplicité, d'abnégation et de foi, le brahmanisme sentit fermenter dans son sein des germes de domination. Une fois leur a:scendant bien assis gur les peuples, les prêtres comprirent qu'ils pourraient arriver à d<5miner complètement les corps comme ils dominaient déjà les âmes, et ils se mirent à l'œuvre pour courber le pouvoir politique sous Tautorité du pouvoir religieux.
Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons vu comment ils y parvinrent par les divisions de castes et en laissant peu à peu le peuple se plonger dans l'abrutissement et la plus éhontée démoralisation.
Nous avons vu également comment^ après des siècles de domination paisible, ils furent impuissants à résister aux envahisseurs de leur pays, à soulever contre l'étranger un peuple auquel ils avaient depuis longtemps enlevé toute initiative, toute liberté et par conséquent tout coarage.
Triste exemple du sort qui attend les peuples qui, confondant ridée religieuse et le prêtre, se laissent dominer par ce dernier, au point de n'avoir plus ni bbre arbitre, ni conscience, ni dignité.
Bans toute religion qui repousse le libre examen et la tolérance, le prêtre n'est plus qu'un combattant qui ira* vaille à détruire le progrès et 1^ liberté.
Leà Indous ont été avilis par leurs prêtres, mais la dégradation morale est reir^ntée jusqu'à eux, et les armea
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dont ils s'étaient servis se sont tournées contre eux.
Les prêtres brahmes ne sont plus aujourd'hui que Tombre d'eux-mêmes, et leurs misères, leurs faiblesses, leurs vicei et leur décrépitude actuelle, rendent écrasant pour eux le souvenir du passé ; à part quelques bien rares exceptions, ils n*ont plus qu*un orgueil immense en partage qui fait triste mine en face de leurs bassesses et de leur inutilité.
Ces genslà n'ont plus ni dignité, ni respect d'euxmêmes, et il j aurait longtemps, si Tlnde n'était pas l'Inde, c'est-à-dire le pajs de l'immobilité par excellence, que cette caste brahme aurait disparu sous le mépris public.
Si leur puissance sur les masses est encore grande, les gens intelligents parmi les hautes castes ne l6s considèrent pluir, sans l'avouer cependant, que comme des vagabonds que le préjugé les force à nourrir et à protéger.
Promenez-vous le soir dans les villes et dans les campagnes, partout où vous entendres résonner la trompe et le tam-tam, approchez- vous,... c'est une naissance, un mariage, la nubilité d'une jeune ûlle que Ton fête. Regardez sous la verandah et sur les escaliers de la maison ces mendiants déguenillés qui piaillent et se bousculent 1 ce sont des brahmes qui viennent manger le riz que Ton a fait cuire en l'honneur de la cérémonie.
Ce tribut leur est dû et ils le prélèvent sur toutes les classes de la société. Pas une réjouissance de famille, pas une fête publique ne peuvent avoir lieu sans cela, et c'est d'usage qu'ils emportent les plats dans lesquels on les » servis.
La plupart du temps, ces plats sont en vulgaire métal, fer ou cuivre , parfois cependant il arrive qu'un rajah . poussé par l'orgueil et l'ostentation, fait servir les brahmes dans des plats d'argent ou d'or, et dépense un million pour cela; ces derniers alors sont satisfaits et épuisent toute l'hyperbole orientale dans les louanges qu'ils adressent au prince libéral ; mais il est rare que l'on ne soit pas ensuite
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obligé de les séparer» le partage de ces richesses ne pou* vant avoir lieu sans une échange de coups de rotin.
Il est cependant quelques membres de cette caste avilie qui se sont violemment séparés d'elle. I^s uns se sont consolés de la perte de leur puissance par un retour eomplet à la foi primitive, et il n*est pas rare de trouver dans le sud de rinde des prêtres brahmes vivant dans Tétude et la prière, et offrant au peuple, qui les vénère comme des saints, le plus complet exemple de toutes les vertus. D'autres s'enfonçant plus avant dans cette voie, renonçant à leurs parents, à leurs amis, et, brisant avec les misères présentes, se sont mis à prêcher Tégalité de tous les hommes et la régénération de leur pajs par la lutte contre l'étranger.
Au contact des Européens, ils ont compris que ce qui faisait leur faiblesse, leur infériorité, était tout entier dans leur inertie et leurs divisions de caste; et désireux de secouer le joug, ils essayent de rajeunir le sang énervé qui coule dans les veines de leurs compatriotes pour réunir ces derniers contre l'ennemi commun.
Efforts impuissants qui peut-être porteront des fruits dans l'avenir; pour le moment, ils n'ont abouti qu'à faire mettre leurs auteurs à l'index de la nation, à les faire chasser du sein de leur famille et repousser par leurs propres enfants.
A côté des brahmes s'élève peu à peu une autre casto qui déjà couvre une partie du sud de l'Inde et élève kx prétention sensible, quoique déguisée avec soin, de les remplacer un jour dans leur domination sur les masses : c'o::t la caste des Commoutj. Composée d'un grand nombre dî fanatiques qui révent pour leur pays la réédification ilii brahmanisme à son profit, elle commence à jouir d'une véritable influence.
Ne vivant que de riz et de légumes, en imposant nu peuple par l'austérité de leurs mœurs^ les membres de
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cette caste disposeiont bientôt d*une force immense dans toutes les contrées, celle de Targent.
Le commerce tout entier est entre leurs mains; ils se soutiennent les uns les autres par de vastes associations; ils attirent les capitaux, centralisent les marchandises, et trèB-certainement deviendraient une puissance redoutable sans les Anglais qui les pillent sous prétexte d*imp6ts^ car leur but est le retour complet à ce passé théooratique si cher à llnde.
L'état d'abrutissement où les prêtres ont plongé ce malheureux pays est tel que la population entière contribuerait de toutes ses forces, si elle était livrée à elle-même, à tout mouvement qui la replacerait sous Tautorité brahmanique, mais il faudrait pour cela que l'Angleterre ne la dominât point de sa main de fer et que la Russie qui, depuis plus d'un siècle, jette un envieux regard par dessus THimalaya sur les riches plaines de l'Indoustan, en attendant rheure de s'en emparer, ne fût pas fatalement destinée à être son gouvernement de l'avenir
Je ne m'étendrai point davantage dans ce chapitre sur Tétat profond de démoralisation dans lequel les castes sacerdotales, abusant de l'idée religieuse, ont amené Tlnde : t'aurai occasion de creuser ce sujet plus profondément en i^bordant les fêtes et cérémonies qui ont remplacé oeUes QQ culte ancien»
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