LE BRAHME
Je veux croire que tu es de bonne foi ; mais tu tombes dans de grossières erreurs. Depuis quand les fictions des poètes peuvent-elles servir de base à une croyance religieuse? et parce que la foule honore de saints hommes qui nous ont précédés sur la terre, croîs-tu donc qu'elle les égale à Dieu?
Le sectateur de Brahma ne reconnaît que lui, n'adore que lui; qu'importe les êtres qu'il a créés et les missions
qu'il lui a plu de donner à ses prophètes, puisque tout, suivant nous, est une incarnation de sa puissance!
Tes arguments se retournent contre toi : n'as-tu pas dans ta religion des anges, des prophètes et des saints?
Pouquoi descendre dans les détails de nos livres sacrés, qui sont le plus souvent des allégories que tu ne saurais comprendre? v
Pourquoi chercher à renverser nos traditions, aussi vieilles que le monde, sans les avoir étudiées et approfondies? Tu vois que je n'imite pas ton exemple et que je n'attaque pas tes croyances, hien quo je ne les partage pas.
LE MîSSIONNAIBB
C'est à la morale que tu en reconnaîtras la bonté.
LB BBAHMB
Et que dit donc ta morale que ne nous enseigne aussi la . nôtre? As- tu lu les entretiens de Christna et d'Ardjouna? et les sublimes enseignements du divin fils de la vierge Devanaguy ?
Crois-tu donc que nous ne sachions pas distinguer le bien du mal, et qu'il était besoin que tu traversasses les mers pour venir nous parler de choses que nous connaissons aussi bien que toi? Est-ce que notre religion ne nous fait pas une loi de nous secourir les uns les autres? est-ce que nous repousssons la faiblesse et la misère? Nos routes sont pleines de chauderies, où le voyageur, où Finfirme reçoivent un asile et ce qui est nécessaire à leurs besoins.
Est-ce que nous ne vénérons pas pas nos parents et nos ancêtres même mieux que vous? Nous portons d'eux un deuil éternel, et chaque année nous célébrons leur naissance sur la terre et leur mort, qui est leur naissance en l'autre vie.
A ees paroles, an murmure approbateur circula dans la foule ; le brahme commençait à gagner sur le prêtre.
LE MI8SI0NNAIBB , avec véhémence.
Eh bien! vous tous qui m'écoutez, puisque vous préten* dez posséder une morale aussi pure que celle de TÉvangile, que je viens vous apporter, pourquoi ne la mettez'Vous pas en pratique? pourquoi dépensez-vous les jours que le Seigneur vous a donnés à satisfaire les plus honteuses passions, à vous plonger dausla débauche la plus éhontée?
Pourquoi laissez -vous vos enfants dès Tâge le plus tendre se livrer au vol, au mensonge et à l'impureté? Pensez-vous former ainsi des hommes selon la loi de Dieu?
Qu'avez-vous fait de vos femmes? Des instruments de plaisir, des éires abrutis, incapables de dévouement et d*affection, des esclaves que vous achetez et parquez comme vos troupeaux.
0 vous qui repoussez la lumière que le Seigneur vous envoie, je vous le dis, vous porterez la peine de vos fautes, et quand le dernier jour sera venu^ quand il faudra peser dans la balance éternelle /os bonnes actions et vos crimes. Dieu se détournera de vous et vous rejettera au nombre des maudits.
Le missionnaire continua encore longtemps sur ce thème ; une exaltation fébrile s'était emparée de lui ; il avait perdu de vue son sujet et ne discutait plus. Il prêchait comme dans une église catholique, et le sens de ses paroles était perdu pour la foule.
Aussi, quand le brahme reprit la parole, je compris que le prêtre allait être obligé de céder la place.
LE BBAHMB
Tu viens de te dévoiler par tes injustes attaques, et le but do ta venue parmi nous n'est point tel que tu nous l'avais annoncé tout 4'abord. Un servant du Seigneur ne
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doit point donner l'exemple de la oolôre, et la parole sainte doit couler aussi douce que le miel et répandre sur ceux qui Técoutent un parfum aussi euaye que celui la fleur du lotus aimé de Vischnou.
As-tu donc été mêlé à ces débauches dont tu parles et que tu nous reproches? as-tu pénétré dans l'intérieur de nos demeures? sais-tu ce qui s'y passe, à l'ombre des images des saints Maharichis, protecteurs du fojer domestique? Tu compares nos femmes à un troupeau d'esclaves ; lis la règle prescrite à leur égard par la sainte écriture et Manou, et tu reviendras à une opinion plus juste, parce qu'elle sera éclairée.
Tu ne connais ni nos lois ni nos mœurs, et tu viens nous jeter Tanathôme ! Ce n'est pas ici que ta parole peut être utile; va donc prêcher les tiens, à Bombay, à Madras et à Calcutta, ils en ont plus besoin que nous. Tu les verras manquer à leur parole, tromper Tlndou pour s'enrichir, et pour satisfaire leurs passions acheter nos jeunes filles vierges avec l'or qu'ils nous volent.
Si tu veux rendre service à l'Inde, va donc leur dire que ee ne sont point les exemples qu'ils devraient nous donner, et que nous augurons mal d'une religion qui ne sait ni retenir ni châtier des hommes aussi corrompus.
En disant ces mots, le brahme se leva au milieu àe!^ applaudissements de son auditoire, qui le reconduisit avec les marques du plus grand respect jusqu'à sa iemeure.
Je .n'ai jamais vu ces sortes de luttes se terminer autrement.
Il est très- vrai que l'Inde râle depuis des siècles sous la con'uption, que la femme n'est plus aujourd'hui qu'un instrument de plaisir; mais dans le passé elle fut honorée et respectée. La loi a été vaincue par les mœurs; mais elle Bxiste toigours, et le brahme se réfugie dans la loi. Puisque^
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les Indous ont les mêmes principes de morale que nous, comment faire pour les battre sur le terrain des principes?... Et il faut avouer malheureusement que, si Ton sort de la spéculation pour porter la discussion dans le domaine des faits, là encore le brahme est fortement armé, car il n'est que trop vrai que l'Européen ne donne aux peuples de Tlnde que les plus pitoyables exemples d'honnêteté et de moralité.
Aussi, parmi les rares chrétiens, dont les cinq sixièmes bont parias, di:ïSéminés au milieu de plus de deux cents millions d'Indous, n'en trouverait-on peut-être pas un seul qui soit sincèrement attaché à la religion nouvelle. Et quels efforts les missionnaires ne sont-ils pas obli;îés do faire pour les convertir? Aux uns ils payent de petites pensions d'une ou deux roupies par mois, aux autres ils fournissent le riz nécessaire à leur nourriture, et dès que Ton cesse de servir l'une et de donner l'autre , le chrétien disparaît.
Avec cela, il faut leur permettre de conserver tous leurs usages de caste, toutes leurs cérémonies païennes pour les naissances, les mariages, les morts et le culte des ancêtres, et on est obligé, sous peine de voir tous les prosélytes disparaître à l'instant, de parquer les parias dans les églises et de ne pas leur permettre l'approche des gens de caste.
Il est même certains temples qui ont été bâtis par les Indous des classes élevées, avec cette condition que l'entrée n'en serait point permise à ces pauvres proscrits, et les missionnaires, non-seulement ont accepté cette clause, mais encore la font sévèrement exécuter.
Un jour, j'entrai visiter une petite église, dans le village d'Arian-Coupam, à quelques milles de Pondichéry, suivi d'un domestique qui était paria. A la vue de ce dernier, tous les Indous se levèrent effarouchés; la cérémonie fut arrêtée, et le prêtre qui ofQciait vint me dire que ce
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trmple appartenait A des gens de caste, et que mon dômes- [iC|Ue paria n'avait pas le droit d'y entrer.
Je m'empressai de quitter moi-même la place, en admirant toutefois l'esprit évangélique de ces nouvelles doctrines.
Sont-ce bien les ministres de Jésus, de celui qui est venu relever l'opprime et protéger le faible, qui descendent â ae pareils subterfueros?...
Je dis tout cela sans parti pris et seulement parce auo cela est. Et je mets au défi quiconque a vécu dans l'Inde de contredire la véracité de ce que j'avance.
Mais ce qui m'a le plus attristé encore a été de voir, dans les processions chrétiennes du Carnatique, Jésus, la Vierge et les saints gesticuler, pleurer, jouer la comédie et imiter, grâce à un mécanisme intérieur des statues, les indignes momeries des idoles païennes. Comme j'en parlais à un missionnaire, en lui disant que son culte n'avait rien à gagner à ces sortes de superstitions, il me répondit en cea termes :
« L'indou est un peuple d'enfants; nous sommes obligés de le séduire par la vue, de lutter de magnificence avec les sectateurs de Brahma. Les processions de ces derniers parlent aux sens: les statues de leurs dieux, mues par de^ ressorts invisibles, semblent vivantes sur leurs estrades. Nous sommes forcés d'agir de même pour nos cérémonies, eans cela nous paraîtrions inférieurs aux brahmes, ce qui serait un grand danger dans ce pays, où l'imagination joue un si grand rôle, »
— Mais, mon père, hasardais-je timidement, ne sonUct pas là précisément ces rites malabar es qui ont été si solenr nellement condamnés à Morne?...
lime tourna le, dos.
Le lecteur nous saura gré sans doute de quelques explications sur cette matière.
LeB jésuites, qui furent les premiers à venir prêcher
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l'Evangile dans Tlnde, b'aperçuient vite qu'ils n'arriveraient à rien avec les moyens ordinaires; ils n'avaient pa^ devant eux un peuple naïf et sauvage, mais bien une nation civilisée, tenant par-dessus tout à sa religion, à ses n:œurs et à ses coutumes.
Ils se vêtirent alors à la manière indoue et se prétendirent des brahmes venus de TOccident pour rappeler au peuple ses anciennes croyances, qu'il avait abandonnées.
Kon-seuloment ils respectèrent les castes, les cérémonies, les préjugés, les superstitions, mais encore ils les a loptèrent, les firent leurs, et s'identifièrent si bien avec les Indous qu'ils parvinrent à se faire adopter et à gagner quelques partisans.
Jalouses de leurs succès, quelques congrégation rivales los attaquèrent devant la cour de Rome pour avoir ainsi rabaissé la religion en la faisant se prêter à des transactions qui portaient atteinte à la pureté de ses principes.
Les jésuites furent solennellement condamnés par le pape, qui, sous le nom de riUs malahareSy proscrivit leur mode de procéder et annula, comme contraires à la loi catholique, toutes les '*«ncessions qu'ils avaient faites à l'esprit du pays.
» Les Missions étrangères reçurent leur succession, avec ordre de renverser tout ce qui avait été fait par leurs prédécesseurs et de ramener les chrétiens indous à la foi évan- Relique.
Les misbionnaires qui avaient sapé l'autorité des jésuites à leur profit savaient parfaitement qu'il leur serait impossible de se conduire autrement qu'eux, à moins de vouloir fermer les temples et chasser les rares convertis. Ils ne tenaient qu'à les remplacer, et le but acquis, ils se h&tèrent d'adopter eux-mêmes tous les rites maiabares et de faire encore de plus amples concessions.
Ainsi l'habit qu'ils ont adopté à l'usage des campagnes est presque entièrement indou, et le bonnet qu'ils portent
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dans les cérémonies est identique à celai des bralimes ofSciants.
Somme je viens de le dire, ils parquent les parias, et, non-contents de cela, ils affectent dans leurs conversations avec les gens de haute caste de tenir eux-mêmes ces pauvres proscrits pour des êtres impurs.
Le croirait-on? ils n'ont même pas reculé devant de^ superstitions qui sont de Tessence même du brahmanisme, ils ne mangent jamais de bauf qu'en cachette.,.
On sait que cet animal est révéré par les Indous et que leurs anciennes lois punissaient sévèrement son meurtrier.
Bien plus, s'ils habitent un district dont les habitants appartiennent aux castes qui no mangent jamais de chair, de quelque nature qu'elle soit, ils les imitent et vivent comme eux de riz et de légumes.
« Quand nous sommes seuls, me disait un jour l'un d'eux, nous plumons bien quelquefois la poule... mais le moins souvent possible; cela éloignerait nos chrétiens de nous, si nou» étions surpris. **
Tout cela est de la plus rigoureuse vérité, et il n'est pas un seul missionnaire ayant vécu dans ces contrées qui oserait se lever pour contredire nos paroles.
Il est encore bien d'autres questions que je pourrais soulever, si elles ne touchaient à des points trop délicats pou r être traités ici . . .
Je ne sais ce que l'avenir réserve à l'Inde: nsàs ce oue je puis assurer . c est que ce n'est pas ainsi qu'on la régénérera.