‹ Études inédites sur S. Franc̜ois d'Assise [microform]Chapitre 11 sur 20 · SEPTIEME LECON · texte numérisé non relu

SEPTIEME LECON

A la fin de la derniere lec,on, nous avons laisse Frangois au moment ou 1'eveque venait de 1'abriter sous son manteau. Lorsque tout le monde se fut retire, il pria les gens de sa maison de lui donner de quoi se couvrir. Le jardinier lui remit un vieux manteau qu'il accepta avec grande reconnaissance.

Apres toutes les emotions de cette matinee, Francois avait besoin de solitude et de plein air. Celano le montre sortant aussitot de la ville, et s'enfongant dans les bois. II chantait a gorge deployee, heureux de sa liberte conquise, des chansons franchises. Ce bruit inaccoutume eveilla F attention de quelques malandrins du voisinage qui se precipiterent sur lui. Qui es-tu? lui dirent-ils. Je suis le heraut du grand Roi. Et d'ailleurs, ajouta-t-il, que vous importe? Alors ils le rouerent de coups et le jeterent dans un trou plein de neige. Tiens, voila ta place, piteux heraut de Dieu. II se debarrassa tant bien que mal de la neige, puis, quand ils se furent eloignes, il sortit du trou, et, de nouveau, le cceur en fete, continua a faire retentir la foret des louanges du Createur.

On peut se demander d'ou lui etait venue 1'idee de ce titre Praeco magni Regis. II pourrait tres bien n'etre

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qu'une des nombreuses expressions chi style chevaleresque qui fut le sien durant toute sa vie. II n'est point impossible non plus que ce fut chez lui un ressouvenir emprunte a saint Gregoire le Grand dont la Regie pastorale etait fort connue au moyen age (1).

Les brigands avaient garde son manteau, si bien qu'il ne lui restait plus d'autre ressource que d'aller frapper a la porte d'un couvent de Benedictins. En le voyant arriver dans cet equipage rudiment aire, on n'eut pas grande opinion de lui et on 1' envoy a a la cuisine comme garcio, terme dans lequel se trouve deja 1' expression frangaise de gargon. II n'y souffrit pas seulement de la faim, mais aussi du froid; et, eomme il ne voulait pas se plaindre, il se decida au bout de quelques jours a coiitinuer son chemin dans la direction de Gubbio.

Quelle etait cette maison benedictine? Les documents ne le disent pas. La supposition la plus vraisemblable, c'est qu'il s'agissait de 1'Abbaye de Saint-Benoit, aumont Subasio. Plus tard, lorsque Francois fut devenu celebre, les moines, apprenant qui etait 1'etrange visiteur qu'ils avaient si mal accueilli, envoy erent leur prieur s'excuser aupres de lui. II leur pardonna naturellement de bon creur, mais ce qu'il vit dans cette maison durant son court sejour ne fut pas de nature a lui dormer une tres haute opinion de cet Ordre si puissant.

II avait choisi le chemin de Gubbio parce qu'il savait y trouver un ami dont il esperait une tunique. Sa visite eut le resultat desire.

Tous les faits qui precedent sont racontes par Celano, mais sont passes sous silence par frere Leon, qui pourtant suit, en general, pas a pas, son predecesseur. Cette

(1) Regula pastoralis IV (p. 31) Praeconis offitium.

omission marquerait-elle une opposition? II serait bien delicat de le decider. Dans ce qui suit, frere Leon offrira un recit beaucoup plus detaille, et comme il s'agit de faits qui se sont passes a Assise, peut-etre sous ses yeux, et ou la personnalite de saint Frangois s'affirme par des aetes et des paroles bien en harmonic avec le caractere original et prime-sautier qu'on lui connait, il semble que la valeur historique de ces pages soit particulierement importante.

Elles nous montrent Frangois tres presse de retourner a Saint-Damien et s'y faisant une sorte de vetement d'ermite, pour s'installer a cote du pretre qui faisait le service de cette eglise. Les ermites, au moyen age, etaient loin d'etre, comme on se 1'imagine parfois, des religieux proprement dits. C' etaient en general des homines qui par piete, pour faire penitence, ou par suite de certaines infirmites qui les einpeehaient de travailler, se vouaient au service d'un sanctuaire souvent des plus modestes, le balayaient, s'occupaient de 1'entretien des lampes, et priaient pour les personnes qui leur donnaient 1'aumone. > Us etaient vaguement sous la direction de 1'eveque diocesaiii. A part cela, le seul lien qui les unit a la hierarchie etait le fait qu'au moment ou ils se chargeaient du soin d'un sanctuaire, leur vetement recevait une benediction rituelle.

On voit done o^i'ici encore Franc, ois agit avec une grande lenteur. S'il choisit ainsi un poste si humble, c'est qu'il eprouve le besoin de ne pas engager 1'avenir et de continuer ses experiences.

Pour le moment, son programme etait tout trace, il avait a reparer Saint-Damien. II le fit avec un enthousiasme et un devouement qui impressionnerent beaucoup

le pretre dont il etait devenu 1'aide et le compagnon. Frere Leon le depeint parcourant les rues et les places de la Cite pour se faire donner les pierres dont il avait besoin pour les reparations.

Les pierres qu'il mendiait n'etaient pas des pierres ordinaires, c'etaient des pierres de taille, comme on en voit beaucoup encore de nos jours, a Assise, dans les quartiers qui ont eu a souffrir des tremblements de terre. On y remarque de nombreuses facades, derriere lesquelles il n'y a pas de maisons ou plutot ou 1'interieur des maisons a ete comble par les decombres et remplace peu a peu par des jardins. C'etaient les pierres de ces fagades, derniers vestiges des palais detruits, que Francois voulait obtenir, c'est-a-dire des materiaux excellents et prets a etre employes.

En faisant ainsi appel a ses concitoyens pour restaurer une eglise tombant en mine, il touchait une des cordes les plus sehsibles de leur coeur. Les habitants des cites ombriennes ont eu a travers les siecles, la passion de la beaute de leur petite patrie. Elle est pour eux une piete et un culte, culte du passe et .culte du beau, culte aussi de la vie. Le peuple italien n'est-il pas essentiellement constructeur et maQon? Quelle plus belle affirmation de civilisation que les debris dont la puissance romaine a seme le sol gaulois. Ce besoin de batir et de creer etait tres fort a Assise a cette epoque, comme le prouve la cathedrale Saint-Rufin, de quelques annees seulement anterieure a saint Frangois.

Aussi, le trouve-t-on des lors se servant, pour demander 1'aide et le secours de ses concitoyens, des methodes qu'il emploiera un peu plus tard pour convertir les ames. Dans la plenitude de sa force, il dira : Que sont

les serviteurs de Dieu, sinon des sortes de jongleurs qui doivent eveiller les cceurs des homines et les amener a la joie spirituelle ? Et le iiarrateur ajoute : II disait cela tout specialement des Freres Mineurs qui ont ete donnes au peuple de Dieu pour son salut. Et il- voulait meme envoyer ses freres par le monde, precher et chanter les louanges de Dieu. Quand ils arrivaient sur une place, le meilleur orateur d'entre eux devait faire la predication au peuple, puis tous ensemble devaient chanter en choeur les louanges de Dieu comme de bons jongleurs du Christ. Le chant fini, 1' orateur devait dire au peuple : Nous ne sommes pas des jongleurs ordinaires, mais des jongleurs du Christ, mais nous souhaitons, comme les autres, avoir notre recompense, ce sera que vous deveniez de bons Chretiens.

Cette methode missionnaire, il 1'avait realisee des le premier jour. Sur la place de sa cite natale, on le vit seul, chanter de toutes ses forces a la gloire de Dieu, puis rappeler Saint-Damien et 1'eglise qu'il avait areparer. Pour emouvoir les cosurs, il avait meme tourne une sorte de chanson, qui ne montre certes pas un talent poetique tres developpe encore, mais il avait trouve certaines assonances qui, chantees peut-etre sur un air connu, eurent en tout cas le resultat desire, celui d'attirer de nombreux dons :

Qui mihi dederit unam lapidem

Unam habebit mercedem;

Qui autem dederit duos,

Duos habebit mercedes.

Qui vero tres,

Totidem mercedes habebit.

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II y eut encore quelques moqueurs, mais beaucoup d'autres gens, qui se rappelaient sa vie anterieure et le luxe dans lequel il avait ete eleve, etaient emus jusqu'aux larmes devant le changement qui s'etait fait en lui, et de le voir prendre sur ses epaules les lourdes pierres qu'on lui donnait, pour les porter a Saint-Damien.

A ce spectacle, le pretre de la petite eglise, quoiqu'il fut bien pauvre, fut touche de compassion et essaya de lui faire une meilleure nourriture, de peur qu'il n'epuisat rapidement ses forces avec un labeur aussi continu et si nouveau. Mais Francois ne tarda pas a s'apercevoir des sacrifices que son compagnon s'imposait et se dit a lui-merne : Trouveras-tu partout ou tu iras ce pretre pour te manif ester tant de bonte et de cordialite? La vie que tu as ici n'est pas la vie du pauvre que tu as voulu choisir : il faut que, comme un pauvre quelconque qui va de porte en porte, tenant a la main une ecuelle ou il mange tout ce qu'on lui donne, tu ailles toi aussi, pauvre volontaire, pour 1' amour de Celui qui, ne dans la pauvrete, vecut dans la pauvrete, resta nu et pauvre sur le gibet et fut enseveli dans un sepulcre d'emprunt.

Ici encore, on retrouve des assonances analogues a celles que nous avons vues tout a 1'heure dans la laude. Cela montre que ce petit morceau etait, comme le precedent, parfois chante par Frangois. II revient, du reste, a diverses reprises dans ses ceuvres et il 1' avait aussi enseigne a sainte Claire. Le voici dans son texte latin :

Pauper natus,

Pauperrimus vixit in saeculo

Ac remansit nudus et pauper in patibulo,

Sepultusque in alieno sepulcro.

Ramene par la pensee du Christ crucifie a toutes les souffrances que celui-ci avait endurees, il voulut le suivre de plus pres et s'imposer toutes les privations que le bon pretre avait voulu lui epargner.

Un jour done il monta a Assise, une ecuelle a la main, pour demander I'aumdne de porte en porte, au grand etonnement de ceux qui se rappelaient sa jeunesse. Devant tous les mets entasses dans 1'ecuelle, il eut, lui qui n' avait jamais mange, ni meme vu, semblable melange, un mouvement de repulsion. Ce ne fut qu'un instant, et vainqueu-r de lui-meme, il lui sembla qu'il n'avait jamais rien goute de si bon. II rendit done graces a Dieu, qui, selon sa promesse, avait change pour lui en douceur les choses les plus ameres, et lui avait donne la force dont il avait besoin, puis il avertit le pretre de ne plus -chercher, soit a lui preparer des mets speciaux, soit a lui en procurer.

Pendant ce temps, la douleur de Pierre Bernardone restait aussi grande. II avait trop aime son fils pour ne pas ressentir de la honte lorsqu'il le voyait reduit a une telle situation, et il souffrait physiquement en voyant son pauvre corps, la chair de sa chair, ronge par la misere et le denuineiit. Ces sentiments chez lui etaient si violents que lorsqu'il le reneontrait, il ne pouvait s'empecher de prononcer contre lui des paroles de malediction. Le cceur de Frangois en etait profondement trouble, II chercha anxieusement comment -il pourrait detourner reflet des maledictions paternelles, et alia dans ee but trouver un malheureux en lui annongant qu'il 1'adoptait pour pere : Viens avec moi, dit-il, je te donnerai la moitie des aumones que je r^gois, et quand tu verras mon pere pronongant des maledictions contre moi et que je te dirai : Benissez-moi, mon pere , tu feras sur

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moi le signe de la croix et tu me beniras a sa place. Par la suite done, ce pauvre homme benissait Francois qui disait alors a Bernardone : Ne crois-tu pas que Dieu puisse me donner un pere pour detourner de moi tes maledictions?

Ces diverses epreuves n'avaient pas ralenti le Zele de Franc, ois pour la restauration et 1'embellissement de Saiiit-Damien. Apres qu'il eut trouve les pierres necessaires pour le gros ceuvre, il songea aussi a 1'ornementation et se mit a mendier de 1'huile pour y entretenir des lampes perpetuelles. Un jour qu'il faisait sa tournee, il arriva a une maison ou il y avait une grande fete. C'etait une demeure qu'il connaissait bien, et pensant a la surprise desagreable qu'il allait produire dans un pareil milieu, il fut tente de reculer, mais se reprochant presque aussitot sa lachete, il revint en courant, avoua sa faute, et avec plus de courage que jamais demanda la charite pour les lumieres de son eglise.

L'avancement des travaux, bien loin de 1'inciter au repos, ne faisait qu'exciter davantage son activite. On le voyait parfois, debout sur la batisse, appeler les gens qui passaient et solliciter leur concours. II etait toujours la, encourageant le labeur des mac.ons.

Saint-Damien se trouve a quelques minutes seulement de la via Francesco, ou via Francigena, celle ou passaient les pelerins. Nul doute que souvent il soit descendu jusqu'a ce chemin pour inviter les pelerins d'outre-monts a participer a son reuvre.

La plupart des biographes parlent de cette entreprise de restauration, comme si elle eut ete un simple effort de devotion, une reparation superficielle, que Frangois se serait imposee par un sentiment de penitence. II est

plus exact de la considerer comme une tentative de grande envergure, pour .laquelle Francois fit appel a la collaboration effective de toute sa cite natale. Les biographes primitifs parlent de trois eglises restaurees par lui : Saint-Damien, Saint-Pierre et la Portioncule. II y en eut certainement encore au moins une quatrieme, celle de Sainte-Marie Majeure ou de 1'Eveche, mais peutetre qu'une etude comparative de Fabside des eglises qui se trouvent dans les environs immediats de la ville d'Assise, montrerait que plusieurs d'entre elles proviennent d'une seule et meme epoque, et que Frangois a eu sur le renouveau de 1' architecture des vingt premieres annees -du xin 8 siecle, dans son pays, une influence preponderante.

Plus tard, quand on soiigeait a 1' exaltation avec laquelle il s'etait donne a cette mission, on crut qu'il avait annonce d'avance le role brillant qu'allait avoir Saint-Damien dans le mouvement de renovation religieuse : Venez, aurait-il dit, et aidez-moi pour la reconstruction de 1'eglise Saint-Damien qui deviendra un monastere de dames, par la reputation et la vie desquelles notre Pere celeste sera' glorifie dans 1'Eglise universelle (1).

II aurait ete bien difficile que des previsions de ce genre ne lui eussent pas ete attributes. Les enfants qui entrent dans une maison batie par leur pere, se figurent toujours qu'elle a ete construite pour eux. Us ont sans doute raison. Sainte Claire eut plus tard un sentiment de ce genre. Sa reconnaissance, si grande qu'elle put etre, ne pouvait jamais Fetre trop, pour celui qui lui avait montre un ideal, et 1' avait aidee a y tendre, fiere et inlassable jusqu'a la fin.

(1) 3 Soc., 24. Cf. Test. S. Clarae.

L'entrainement avec lequel Franc, ois s'etait consacre au travail de restauration de Saint-Damien etait, sans doute, un echo de la fougue avec laquelle, par dela les Alpes, les communes de France transformaient leurs cathedrales on en batissaient- de nouvelles. Ce mouvement s'etendait de proche en proche dans les diverses parties de 1' Europe. Au fond de tout cela, il y avait le desir et peut-etre 1'illusion de preparer des cieux nouveaux et une terre nouvelle. En attendant, on batissait des eglises, obeissant ainsi a uu besoin obscur, mais imperieux, de realiser une O3uvre desinteressee et ideale.

Quand les travaux de Saint-Damien furent aeheves, Francois f ut loin de considerer son reuvre comme terminee. Le succes de ses efforts n' avait fait que 1'encourager a de phis grandes entreprises. Celano nous dit que la seconde eglise qu'il rebatit etait situee tout pres de la cite, mais il ne la nomme pas. Par contre, saint Bonaventure dit qu'il s'agissait d'une eglise Saint-Pierre, plus loin d'Assise que Saint-Damien. II faut admettre qu'elle n' etait en realite que 1'abbaye Saint-Pierre sous les murs de la ville (1). II parait qu'elle etait dans un bien triste etat, mais qu'il en mena la restauration jusqu'a complet achevement. Puis il alia s'etablir pres de Saint e-Marie de la Portioncule, a trois quarts d'heure de marche de la cite, dans la vallee. Pour celle-la, comme pour les precedentes, il obtint le eoncours devoue de ses concitoyens. Geux qui ne pouvaient pas 1'aider comme batisseurs, trouvaient d'autres moyens de participer a son entreprise. G'est ainsi que le proces de canonisation de sainte Claire, decouvert depuis quelques annees, montre que

(1) Au xv e siecle, le mur d' enceinte a ete agrandi et aujourd'hui cette eglise se trouve en deca des portes.

toute jeune elle fut deja indirect ement sa collaboratrice : pendant les travaux de la Portioncule, elle envoyait de 1'argent pour acheter du vin destine a rafraichir et a encourager les magons.

Trois annees s'etaient ecoulees depuis que Frangois s'etait mis a 1'ceuvre a Saint-Damien. L'etat des batiments de la Portioncule etait si triste qu'il n'y avait aucun pretre charge d'y celebrer la messe (1). Est-ceparce qu'elle etait phis ruinee que les precedentes que Frangois s'y attacha avec une predilection particuliere. Peut-etre etait-ce aussi a cause de la Vierge Marie a laquelle elle etait dedifie. II avait naturellement pour la Mere du Sauveur une piete ardente, pleine de delicatesse et d'emotion. On peut s'imaginer sa joie lorsque, la reconstruction terminee, il put rendre F humble chapelle au culte public.

Les paroles de la liturgie sacree, dans une circonstance pareille, prenaient pour lui un sens infinimeiit solennel, il se les appliquait et en attendait des directions personnelles. Or ce jour-la, le pretre lut Tevangile de la mission donnee aux Douze apotres par Jesus (2) :

Allez, prechez et dites : Le royaume des cieux est <( proche , guerissez les malades, ressuscitez les mortS5 purifiez les lepreux, chassez les demons. Ce que vous avez regu gratuitement, donnez-le gratuitement. Ne possedez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni sac pour la route, ni deux t uniques, -ni chaussures 7 ni baton, car Fouvrier merite sa nourriture.

Dans quelque ville ou village que vous entriez, informez-vous s'il s'y trouve quelque homme honorable, et demeurez chez lui, jusqu'a ce que vous partiez. En en-

(1) 1 Gel., 23 : A nomine curabatur.

(2) Matth., x, 7-12.

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trant dans une maison, saluez-la, disant : Que la paix soit sur cette maison !

Ces paroles, il lea ?vait entendues bien souvent, mais cette fois elles s'imprimaient avec une vigueur nouvelle, comme reponse aux preoccupations dont il etait assailli sur i'etat de la chretiente. II sentait que son travail de constructeur d' eglises n' etait guere que la preparation, la prefigure on le symbole d'une oeuvre mnniment plus importante, et qu'a la reparation des eglises materielles devait succeder la reparation de 1'Eglise spirituelle. II denianda done quelques explications au pretre et quand il les eut ree,ues, il termina leur conversation par ces paroles : C'est bien la ce que je veux, ce que je cherchais, ce que je desire realiser de tout mon cceur.

Immediatement, il se debarrassa de ses chaussures, de son baton d'eraiite et ne gardant qu'une seule tunique, il se serra les reins avec une corde en guise de ceinture.

A partir de ce jour-la, anime de 1' esprit divin, il commenca a etre un messager de la perfection evangelique et a precher siniplement la penitence.

Cette nouvelle etape de son developpemeiit religieux ne lui fit pas interrompre son travail de restauration des eglises.

II y a une quinzaine d'annees, on a decouvert a 1'exterieur de 1'abside de Sainte-Marie-Majeure, a Assise, une inscription gravee grossierement dans la pierre au moment ou cette abside a ete edifice : elle porte la simple mention : tempore fratris Francisci et domini Guidi, c'esta-dire : construite du temps de frere Frangois et du Seigneur eveque Guido . On se trouve done la en presence d'une des eglises reparees par Frangois et qui pourra servir de point de depart pour 1'enquete dont j'ai parle

tout a 1'heure au sujet des eglises des environs d'Assise, pour voir lesquelles sont susceptibles d' avoir ete rebaties et restaurees sous sa direction, puisque cette abside fournit un specimen aussi beau qu'authentique de son style. Les hesitations qu'on pourrait concevoir quant a 1'interpretation de 1' inscription indiquee, disparaissent devant une autre inscription qui n'existe plus aujourd'hui, mais dont le texte nous a ete conserve par un historien d'Assise du xviii 6 siecle. Elle se trouvait a I'interieur de 1' abside et portait : Sanctus Franciscus hanc tribunam fieri fecit anno Domini MCCXVI.

Get enonce si simple a malheureusement donne lieu a une bien etrange erreur. Les premieres personnes qui en ont parle ignoraient le sens du mot tribuna en italien et en latin. Dans ces deux langues, il a le sens d' abside. On 1'a interprete comme s'il signifiait tribune; et, comme il n'y a pas de tribune dans cette eglise, on en concluait que toute trace du travail de Frangois y avait disparu. L' abside, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, s'y trouve encore maintenant dans toute sa radieuse et simple beaute.

M. Henry Thode a consacre un gros ouvrage, intitule Francois d'Assise et les debuts de I'art de la Renaissance en Italie, a la question de 1'infiuence que saint Frangois et son Ordre ont pu exercer sur I'art de leur epoque et des siecles suivants. Cette osuvre, qui n'est pas denuee d'une certaine valeur, manque pourtant du chapitre qui aurait du etre le premier et le plus interessant, puisque 1'auteur a ignore le monument dont il vient d'etre question et ou Frangois a laisse la trace de sa foi et de son genie artistique.

II faut done bien se garder de se representer la restauration des eglises par Francois comme une oeuvre abso-

lument individuelle et ou seul il aurait paye de sa personne. Ce fut pendant de longues annees une reuvre collective a laquelle s'associerent tous ses concitoyens. II s'etait mis a la tete de veritables chantiers de construction.

Ses premiers auditeurs apres la messe solennelle des Saints-Apotres furent naturellement ses collaborateurs, auxquels il ne pouvait pas parler comme un pretre qui preche, mais comme un compagnon de travail a des amis reunis dans le meme but. Par sa gaiete, son endurance, son entrain et ses chants il avait gagne tous les cosurs. Maintenant il gagnait les consciences et s'attaquait aux preoccupations qui etaient les plus profondes, a cetie epoque, dans toutes les classes de la societe. II doniiait a leur concours une recompense a laquelle ses aides n'avaient jamais pu songer, celle de leur faire experimenter la joie d'un groupe d'hommes qui travaille pour la gloire de Dieu.

On s'est etonne quelquefois de la rapidite avec laquelle, une vingtaine d' annees plus tard, devait surgir la basilique d'Assise, dont la construction n'exigea qu'une dizaine d' annees : 1' explication de ce fait, c'est que 1'equipe formee par FranQois de 1206 a 1216 existait encore en 1228 ? et qu'elle put travailler a 1'oeuvre nouvelle avec 1'enthousiasme et 1'ardeur qu'elle devait au saint lui-meme.

Mais la compagnie des batisseurs groupee autour de lui devait lui rendre des services plus grands encore pour la continuation et le developpement de son osuvre spirituelle. C'est dans ce milieu-la que le Tiers-Ordre, quelques annees plus tard, devait trouver une partie de ses membres les plus intelligents et les plus devoues.

COURS PROFESSE A L'uNIVERSITE DE STRASBOURG 191

Ce sera aussi la pepiniere d'un mouvement etroitement apparente a celui du Tiers-Ordre, celui des Laudesi, ces societes de chanteurs des louanges de Dieu qui out donne a la piete du xm e siecle un caractere tout special de poesie. On a reconnu depuis longtemps les rapports qui ont existe entre les Laudesi et les Francis cains, mais peut-etre n'a-t-on pas assez bien vu que leur veritable initiateur avait ete Francois lui-meme par le role caracteristique qu'il s' eft ore, a de donner a de courtes exhortations rythmees et chantees, du genre de celles indiquees tout a Fheure, qu'il introduisait dans ses appels.

L'activite deployee par Francois pour la restauration des eglises ne devait pas s'arreter aussi vite qu'on le croit, en general. La fondation de 1'Ordre des Freres Mineurs devait naturellement tourner ses disciples surtout vers des occupations plus etroitement religieuses, mais la direction pratique qu'il avait dorinee, pendant une dizaine d'annees, a son zele realisateur, devait influer encore longtemps sur eux.

En 1224, frere Laurent de Beauvais part d'Assise pour FAngleterre ou il va avec 6 compagnons repandre les idees franciscaines. II etait artisan, mecanicien, et ne cessa pas, jusqu'a sa mort, de continuer son metier. En 1225, encore du vivant de Frangois, c'est un. Frere Mineur du nom de Jacques qui decore toute' la coupole du Baptistere de Florence des mosai'ques qu'on y admire encore. En 1228, frere Elie est le seul et veritable architecte de la basilique d'Assise. La meme annee, bien loin de la, a Genes, on trouve un frere Ambroise, operarius, ou maitre de 1'ceuvre de 1'eglise des Qarisses. En 1238, Jean de Penna est appele a 1'abbaye de Sassovivo pour

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y achever un aqueduc. II semble d'ailleurs jjue vers cette epoque les Freres Mineurs aient ete considered comme les plus habiles architectes pour la construction des conduites d'eau et des aqueducs, question qui a touiours joue un si grand role en Italic. Malgre les rivalries qui divisaient les communes ombriennes, on les voit s'adresser au couvent franciscain d'Assise pour lui demander des magistri fontium, des maitres des fontaines, en d'autres termes, des directeurs techniques du service des eaux. Tel fut le cas pour Perouse et pour Todi.

Ce ne sont la que des renseignements isoles, provenant des pieces officielles consultees par hasard. Mais il est evident qu'ils sont tres fragmeiitaires et ne peuvent pas donner une juste idee de ce que fut 1'activite des Freres Mineurs dans ces divers es directions. Ce qui a ete dit suffit, je pense, pour prouver qu'il y a un important chapitre de la vie de Frangois qui reste encore a ecrire et qui montrerait combien sa pensee avait deja penetre les diverses couches sociales a un moment ou on la croyait a peine en formation (18 fevrier 1925).

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