‹ Études inédites sur S. Franc̜ois d'Assise [microform]Chapitre 12 sur 20 · HUITIEME LECON · texte numérisé non relu

HUITIEME LECON

Les premiers disciples.

Dans la precedence legon j'ai tache de montrer que des qu'il fut remis des emotions de la fameuse scene de 1'eveche, Frangois n'eut plus qu'une idee : realiser aussi vite que possible, et au pied de la lettre, 1'ordre qu'il avait regu du Christ dans le sanctuaire de Saint- Damien : Vade et repara.

Une vingtaine d'annees plus tard, quand ses disciples seront devenus des predicateurs, ses biographes interpreteront ces paroles dans un sens symbolique et spirituel; lui n'y vit que le sens immediat et evident de la restauration proprement dite des ruines de Saint-Damien. Et pour commencer par le commencement, il se chargea des emplois les plus humbles et les plus durs; c'est lui qui servit les magons, comme le plus infime maneeuvre; c'est lui qui allait mendier dans tous les coins d'Assise les grosses pierres de taille, les chargeait sur ses epaules et les apportait a pied d'ceuvre, inlassablement.

Apres qu'il avait ainsi paye de sa personne, qui aurait pu lui refuser aide et concours ?

Ainsi se constitua pour la reconstruction de Saint- Damien un noyau d'ouvriers pour travailler et de chefs pour les diriger, qui entraines, les uns comme les autres, et enflammes par le zele de Frangois, ne restaurerent

194 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS DASSISE

pas seulement Saint- Damien, mais aussi les autres sanctuaires qui, dans Assise et sa banlieue, menaQaient ruine. De cet elan, a la fois religieux et artistique est reste im splendide echantillon : 1'abside de Sainte-Marie- Majeure, qui date de 1216.

L'influence de saint Frangois sur 1'art de son epoque n'est done pas lointaine, inventee par des panegyristes complaisants, une influence honoraire, s'il est permis d' employer cette expression, elle a ete immediate et merveilleusement profonde. Le travail realise a eu une beaute qui evoque encore aujourd'hui 1'idee de perfection, parce que 1'offrande du concours materiel avait ete precedee par la joie et I'offrande des coeurs.

A ces simples et nobles colonnettes exterieures de 1'abside de Santa Maria Maggiore, pour lesquelles frere Soleil semble avoir une predilection speciale, tant il vient s'y jouer et y chanter, les mains de Franc, ois ont travaille, sur elles ses regards se sont reposes, en meme temps que ceux de ses compagnons, unis dans le bonheur de pouvoir offrir au bon Dieu un pareil chef-d'oeuvre.

Voila comment, bien longtemps avant d' avoir des disciples proprement dits, il avait fonde, sans le savoir, un compagnonnage dont les membres, en moins de vingt ans, devaient rayonner sur 1' Italie entiere. Je vous en ai fourni des exemples caracteristiques dans la precedente leQon.

Cette premiere famille franciscaine dont on n'a jamais constate 1'importance et la vitalite a ete, a la fois, la preface et la pepiniere, d'une part du Tiers-Ordre dont nous aurons a parler plus tard, et de 1'autre, des Societes de laudesi qui devaient impregner la piete et la litterature du xm e siecle des idees, des sentiments et des allures

du Poverello, a un point tel qiie cette epoque, pour porter son vrai nom, devrait s'appeler le siecle de saint Frangois d'Assise.

Les historians ont toujours fait coi'ncider la fin de la periode de la reparation des eglises avec la restauration de la Portioncule. En fait, elle s'est etendue au dela d'au moins quatre ans.

Ce qui est vrai, c'est que les paroles de I'Evangile, entendues par Frangois, vers ce moment, a la Portioncule, ont ouvert une nouvelle etape de sa earriere.

L'appel du Christ qui lui avait ete adresse a Saint- Damien, ne concernait que lui, personnellement, tandis que la vocation apostolique qui s'imposa a sa foi quand il entendit lire ou chanter a la Portioncule 1'evangile de la mission donnee par le Christ aux Douze etait un ordre tout nouveau qui lui ouvrait des horizons tres differents. Le fond de sa nature etait le besoin de se donner. Et voila que Dieu venait au-devant de ses aspirations. Comme auparavant, il obeit a 1'heure meme et se mit a precher la perfection .evangelique.

La nostalgic de la perfection etait alors dans Fair. L'heresie cathare s'en parait et 1'arborait sur ses drapeaux. C'est du nom de par f aits et de parfaites qu'elle saluait ses pretres et ses prophetesses.

Sous pretexte que ce mot servait aux adversaires de 1'Eglise, pouvait-on le supprimer, 1'expulser des Ecritures Saintes? Le Christ n'a-t-il pas dit au jeune homme riche qui 1'interrogeait : Si tu veux etre parfait, va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; et tu auras un tresor dans le ciel; puis, viens et suis-moi (1).

(1) Matth., xix, 21.

Avec une humilite et une obeissanee egalement illixnitees, Frangois voulait done arriver a eette perfection, et il savait bien qu'en la prechant, il reveillerait d'innombrables ames alterees de vie superienre, de devouement et de sacrifice.

Frere Leon voulant caracteriser sa premiere activite missionnaire dit : Ses paroles n' etaient ni vaines ni risibles; remplies de la vertu du Saint-Esprit, elles penetraient au plus profond des eo&urs. Ceux qui les entendaient demeuraient saisis d'etonnement. Puis il rappelle que Frangois abordait ceux qu'il rencontrait en leur disant : Dominus det tibi pacem> conime le Seigneur le lui avait enseigne. Mais il raconte ici un detail qui ne se trouve pas dans les autres biographies primitives. Fran- Qois aurait eu un precurseur qui, un certain temps auparavant, avait parcouru Assise a bien des reprises, en saluant les gens de la formule : Pax et bonum. On s'est demande si frere Leon, en parlant ici d'un Jean-Baptiste, n' avait pas voulu creer a son maitre une eonformite avec le Christ. C'est fort possible. La tendance a faire des rapprochements de ce genre exista deja chez les contemporains du Saint. II me semble pourtant encore plus probable qu'il s'agit la d'un souvenir exact, mais auquel frere Leon aura ajoute une signification, ou, si Ton prefere, une glose mystique. Les formules de salutation employees par les missionnaires, qui souvent suivaienrt les grandes routes des pelerinages,, etaient reputees conferer une benediction a ceux a qui elles s'adressaient. Elles jouaient a peu pres le meme role que celui des medailles de devotion distributees souvent en Italic par les pretres ou les moines. Ces formules etaient en general empruntees a la Bible. Le Pax et

bonum du preeurseur de saint Francois a pu lui etre inspire, ou, comme on disait alors, revele, par le passage de 1'Epitre aux Remains, x, 15: Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona! que saint Paul emprunte a Isai'e, LII, 7, ou a Nahum, i, 15.

Apres tout ce qui s'etait passe depuis quelques annees, la predication de Frangois devait lui amener non seulement des auditeurs, mais des disciples et des imitateurs. Le premier fut Bernard de Quintavalle, personnalite considerable a Assise a cause de sa fortune et de ses vertus.

Frere Leon dit de lui : sanctae memoriae, de sainte memoire, ce qui montre qu'il etait mort avant le 11 aout 1246, date a laquelle les Trois Compagnons firent tenir au general de 1'Ordre la biographic de leur maitre.

(La legon s'est terminee par la lecture de la vocation de frere Bernard dans les Trois Compagnons) (27 fevrier 1925J.

PLAN DE LA NEUVffiME LEQON

II m'a paru necessaire de remettre a la semaine pro-, chaine le sujet que je vous avals indique, il y a huit jours, pour aujourd'hui : la situation religieuse vers 1210 au moment ou 1'Ordre des Franciscains se constitua de finitivement .

La raison de ce renvoi.

On m'a demande des details, des eclaircissements.

II n'y avait pas de vague dans ma pensee sur la scene qui s'est passee a 1'eglise Saint-Nicolas.

Simplement le desir de communiquer I'impression que fait le recit de frere Leon.

II s'y trouve deux recits passablement differents, qui s'y suivent et s'y melangent, mais qu'on peut separer et reconstituer independamment 1'un de 1'autre.

1 Un recit historique, souvenir net et clair de ce qui s'etait passe.

2 Un recit ou le merveilleux s'miiltre et cree une atmosphere de legende, resultat des emotions, des luttes et des crises qui de 1221 a 1246 ont dechire la famille franciscaine.

II faut que je vous les retrace brievement :

1209 c'etait la Regie.

Vers 1212, Franc, ois s'apergoit que c'est plutot une

base qu'une Regie proprement dite. II organise des Chapitres generaux de tout 1'Ordre.

Vers 1215. II y a des milliers d'assistants.

On y discute. On est pres de Perouse.

Des prelats y accourent : Pourquoi perdez-vous votre temps a discuter, a faire une Regie? II y en a deja plusieurs qui ont fait leur preuve. Saint Augustin, saint Bernard, saint Benoit. Vous infuserez un sang nouveau aux anciens Ordres; eux, vous cederont leurs ab.bayes. Vous n'avez pas assez d' abstinences, de jeunes.

En 1219, Francois part pour 1'Egypte; la crise se dechaine. On le dit mort. II arrive a temps.

En 1220, malgre tous ses efforts, on fait disparaitre de la Regie un des trois f ondements : Nihil tuleritis in via, sous pretexte qu'il se trouve deja ailleurs. Francois donne sa demission. II choisit Pierre de Catane pour lui succeder.

A partir de 1221, on voit frere Leon sans cesse a cote de Francois comme champion de 1' observation pure et simple de la Regie.

En 1226, la mort de Francois, le cri d'amour et de detresse qu'il pousse dans son Testament ramene la majorite de 1'Ordre a ses conseils et a ses volontes. Frere Leon fait paraitre le Speculum Perfectionis. Le chapitre nomme general Jean Parenti; celui-ci ecrit le Sacrum Commercium.

Mais bientot Jean Parenti est remplace par frere Elie. On ferme la bouche a frere Leon, on brise sa plume, il est persecute et il faudra attendre 1246 pour que sa voix puisse de nouveau se faire entendre.

C'est alors qu'il a ecrit la vie de Frangois des 3 Soc.

200 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE

Quand il raconte la vocation de frere Bernard, de Pierre de Catane, de frere Egide, comment aurait-il pu le faire sans emotion?

Une tradition populaire avait embelli la scene de Saint-Nicolas. II la raconte. Evolution toute naturelle et qui, en somme, ne change rien au fond du recit.

LA 2 e QUESTION

Importance de savoir si Bernard fut le premier ou le second disciple.

C'est Celano qui a fait cette importance.

2. Gel. 3, 52 (II, 75) s'est tacitement retracte en 1247. Pourquoi? Le gouvernement de 1'Ordre avait change (1).

Revenons a Assise au mois d'avril 1209. Bernard et Pierre se mettent aussitot en devoir de se defaire de tout ce qu'ils possedent (2).

Cela eut lieu sur la place de 1'eglise Saint-Georges en avril 1209.

La foule curieuse ou avide.

Un pretre se glisse, le rapace Sylvestre, qui avait vendu des pierres a Frangois.

Get argent lui pesa et plus tard il entra dans 1'Ordre.

Le soir, Francois, Bernard et Pierre descendirent a la Portioncule.

Huit jours apres, le jour de la Saint-Georges, un jeune

(1) Thomas de Celano ecrit, dans la Vita Prima, 10 : Le premier a suivre I'homme de Dieu fut un habitant d'Assise, d'esprit simple et pieux. Apres lui, frere Bernard ; dans 2. 1. 17 : a ... frere Bernard qui entra le second dans 1'Ordre ; dans 2. 3. 52 frere B. qui fut, apres le saint, la premiere petite plante de 1'Ordre.

(2) La leQon n'a etc developpee que jusque-la, faute de temps.

paysan, frere Egide, vint dans la Cite. II venait pour la fete, mais surtout pour s'informer de Frangois.

Nous avons deux recits de frere Leon de la vocation d'Egide et ils se contredisent sur un detail.

Le Spec. Per/., 67, ditque Frangois etait a Rivo Torto, la Leg. 3 Soc. 44 dit a la Portioncule. Ou est le vrai, ou est le faux? ont dit certains critiques. L'un et 1'autre

sont vrais. Rivo Torto etait le lieu du travail, la Portioncule, celui de la priere, simultanement.

Regardons Francois et ses trois premiers disciples. Ce ne sont pas des ombres legendaires, sans nom et sans individualite, des anonymes ni des icones interchangeables.

Frere Bernard : a Florence, a Bologne (?). Revient d'Espagne avec Frangois.

En 1238-1239, se cachant a Sefro. 1242, a Sienne avec Salimbene.

Sa maison existe; Saint-Nicolas aussi. Peut-etre, le missel consulte (il porte au 10 mars 1221 la date de la mort de frere Pierre). Nous sommes renseignes meme sur ses petites faiblesses.

II va tousser a la porte de frere Elie.

La physionomie de Pierre de Catane n'est pas moins caracterisee.

Fit le voyage d' Orient avec Franc, ois.

Nous le verrons a chaque instant.

Egide qui travaille toujours de ses mains.

Premiere mission, Frangois et Egide partent pour la marche d'Ancone. Nous ferons comme un pecheur qui va jeter son filet dans le fleuve. (3 Soc. 33.) (IV).

Les opinions diverses sur les nouveaux apotres. L' appreciation du temps.

Faucis diebus elapsis... Us sont de retour. Sabbatinus, Moricus et Jean de Cappella arrivent. Allocution. (3 Soc. 36.) (6 mars 1925).

Notes extraites de la 7 e section : La premiere amitie

franciscaine.

Au xvin e siecle, le Bollandiste Suy skeins avec un rationalisme inconscient, analogue a celui des Encyclopedistes, mais assez etrange chez un homme qui faisait profession de s'incliner devant tout le surnaturel enseigne par 1'Eglise, crut scientifique de regarder comme des erreurs, des malentendus ou des reveries les renseigncments donnes sur le developpement inoui de 1'Ordre des Freres Mineurs.

En realite, du point de vue de 1'histoire la plus objective, il fut prodigieux. Et pourtant ce prodigieux etait tout a fait naturel, car celui qui fait appel a un ideal est toujours sur d'etre ecoute; et si cet ideal est un ideal d' amour et de generation spirituelle, il evoque chez ceux qui 1'entourent 1'instinct le plus mysterieux, mais aussi le plus eleve, le plus fort de 1'ame humaine. Or c'est bien la corde que faisait vibrer le Poverello.

La force du catholicisme n'est ni sa discipline, ni son organisation, ni sa tradition, ni le caractere absolu de son dogme, ni la pompe de ses ceremonies, ni le mystere de son culte, ni la place qu'il y fait a 1'art, ni le zele de ses apologistes, ni 1'habilete et la cohesion incomparable de sa presse, c'est un peu tout cela, mais sa force par excellence c'est qu'il est createur de sacrifices.

COURS PROFESSE A L'uNIVERSITE DE STRASBOURG 203

II complete la nature humaine, lui fait 1'honneur de croire en elle. II lui dit : Tu feras des miracles , et elle en fait,.

ArrivSe d'gide. Ce fut un grand evenenient pour Francois.

Voir Spec. Vitae, 158 a. C'est que les plus petits details le frappaient. II y voyait un sens cache qu'il interpretait selon ses emotions momentanees. Pour les gens de cette epoque le symbole, le mystere, le presage, une prefiguration. . .

Franc, ois qui s'etait essay e quelque temps auparavant a sa vocation de jongleur en chantant pour mendier des pierres et quiavait sibien reussi, etait encore, lorsqueEgide le rencontra, plein de grandes entreprises. II meditait. Son imagination revait des exploits de Charlemagne et de Roland. On le voit bien par les paroles qu'il adressa au nouveau venu.

C'est que le nom de celui-ci avait tinte a ses oreilles comme une joie. La venue d'un compagnon inattendu en etait toujours une pour lui, mais celui-ci apportait dans la jeune famille une note de gaiete, d'actualite, de jeunesse qui n'y etait pas encore representee et qui repondait, miraculeusement, comme il pouvait le croire, a ses desirs.

Des ce jour, Egide, qu'en frangais il faudrait appeler plutot frere Gilles, devint un des membres principaux de la nouvelle Table Ronde. Le fondateur de la fraternite le prit avec lui et ils remplissaient les chemins qui conduisaient d'Assise dans la Marche d'Ancone de leurs chants et de leur joie.

Sur ce chemin de Nocera et Fabriano, Frangois com-

menc.a 1'education de son socius en lui enseignant les chansons de geste dont il etait plein (Voir Bedier, Hist, de la litterature frangaise, t. I, p. 7). II creait ainsi en lui le desir, la soif des aventures, des randonnees lointaines. Serait-ce encore avec frere Egide que Frangois aurait fait le pelerinage des jongleurs et des troubadours, celui ou, a chaque pas, on contemplait le souvenir des chansons de geste? Celui de Saint- Jacques de Compostelle?

PLAN DE LA DIXI&ME LEQON L'etat de l'glise vers 1212.

Diffieulte ereee par la surabondance de la documentation. Sauf avis contraire tout sera base sur les lettres des trois premiers papes du xrn e siecle. Au point de vue politique, c'est la guerre a 1'etat continu, c'est la croisade et la guerre de ville a ville, de chateau a chateau et, a I'interieur de chaque cite, la guerre civile et intestine, entre majores et minores qui s'allient avec les cites voisines.

L'enervement, la peur, 1'epouvante.

On annone,ait la fin du monde. La Vierge empechait 1'ange de sonner le signal (Alphandery, p. 192, n. 2).

Au point de vue religieux^ tantot on ne sait rien; tantot, on est submerge par la documentation. A cause de cela, Innocent III attend encore son historien. Hurter, Achille Luchaire.

La delicatesse du sujet : il excite encore les passions.

C'est 1'epoque des contrastes. II est impossible d'arriver a faire un tableau aussi noir que celui qui se degage des lettres apostoliques. II ne Test pas moins de faire un tableau aussi lumineux que celui qui resulte de la realite des actes, des monuments.

La confusion des esprits etait au comble et cela vient en gran.de partie de 1' exuberance sentimentale caracteristique de cette epoque et des epidemics spirituelles qui eclataient periodiquement.

La croisade des enfants en 1212.

Les gens sont d'une emotivite, d'une sensibilite extremes. Leurs sensations et leurs sentiments sont extremes. De la, certaines recherches : les oiseaux, les agneaux jouent un plus grand role dans Celano que dans frere Leon.

Les folies et les transports mystiques de 1'Alleluia en 1233.

Hugolin qui organisa 1' Inquisition pleure devant les lits des freres, 2 Gel. 3, 9. II fond en larmes au tombeau de Frangois, 1 Gel. 123. Gregoire IX et les cardinaux pleurent tous a Saint-Damien, 1 Gel. 122.

Les penitences et les desordres des flagellants en 1260 pour ne citer que les principales.

Le malaise, 1'agitation, les terreurs folies.

L'incapacite de distinguer le chemin a suivre.

La confusion a engendre 1'incertitude (Tenebrarum caligo] quae pene totam sic occupaverat regionem, ut vix aliquis sciret quo foret pergendum. Les consciences etaient si plongees dans les tenebres qu'on voyait a peine un homme sacbant ce qu'il devait faire).

Pullulement des crimes, pullulement des maladies, des medecins et, par consequent, des charlatans, des sorciers. La deraison 'maitresse; les foules attirees par les thaumaturges.

Les cotes sombres :

Citer ici 1 et 2 Gel. ecrivain omciel, 1 Gel. 119 (Mundus, quadam tenebrarum voragine ad e/us occasum ne viderat occupatum. Le monde entier se voyait comme pres de

sa fin, plonge dans d' opaques tenebres). Je me garderai bien de vous citer Salimbene. Un historien non official, S. Commerdum. Accueil fait a Frangois par les prelats.

Les contemporains notent 1' extraordinaire, le singulier, 1'exceptionnel et 1'exagerent encore, soit en bien, soit en mal.

La fresque 4 de 1'eglise superieure de saint Franc, ois a Assise interprete le Vade et repara. . . Rom. signiftcans ecclesiam.

Psene mortuam suscitavit religionem in vespere mundi tendentis ad occasum. Jacques de Vitry, Hist. Occid. 38.

Ce qui correspond a 1 Gel. 8. II n'etait plus loisible a Franc, ois d'attendre davantage pour proclamer ses nouvelles idees, parce que le peril mortel avait pris des proportions si grandes et la maladie s'etait si bien emparee detous les membres d'unefoule de gens que, si le medecin eut tarde encore a venir, la vie religieuse aurait disparu d'un seul coup, par un brusque arret du cceur. C'est la du style noble, poetique et imprecis.

Clerge seculier. Le chapitre de Novare vend le vin au detail. Honorius III, Epist. 172, lib. VII.

Clercs excommunies propter manifestam mulierum cohabitationem continuent a celebrer. Honorius III, Ep. 54, lib. VIII.

Eveques ne se bornant pas a excommunier, mais faisant couper les arbres et incendier les vignes d'une cite. Hon. Ill, Ep. 63, lib. VIII.

En plein synode, les membres en viennent aux mains dans le chceur de la cathedrale de Tulles. Hon. Ill, Ep. 41, lib. IX.

Ordres religieux. L'abbe de Saint-Savin fait massacrer ses contradicteurs.

Les moines de Capolago se tuaient les uns les autres. Saint-Sylvestre du Mont Subasio est supprime par le

Les moines de Chalons cessent de se recruter afin de se partager les revenus en exces.

Les envoyes du pape etaient souvent mis dans I'impossibilite de faire leur devoir par la revolte et les menaces de ceux qu'ils devaient chatier; d' autres fois ils s'entendaient avec ceux qu'ils devaient corriger.

A Reims, la ville se revoltait eontre 1'archeveque, a Rome centre le pape. A Subiaco, les gens de Tivoli arrivent pour raser 1'abbaye a cause de ses desordres.

Dicetur quod Ecclesia orientalis in numero et merito praecellat occidentalem. Annales Stadenses 1237.

Bon. Opera, XIII, 378.380.

Le triste etat du Mont Cassin est prouve par la bulle Ad reformationem, 1215.

Lorsque Innocent III demande aux Cisterciens le 40 e (les 2 4 / 2 p. 100) de leurs biens pour la Croisade, ils se revoltent, processionnent, et maitre Reynier Ord. Cist., confesseur du pape, le menace si bien que celui-ci cede. Voir Cesaire de Heisterbach. Dial, pars II, p. 7. Dist. VII, cap. VI.

Sur les desordres des couvents Voir Hon. Ill, Ep. 51, lib. IX.

La volonte du Saint- Siege n'etait pas respectee.

Dans la grande famine monastique, seuls les Cister-

ciens, les Chartreux et les Camaldules se maintiennent a la hauteur de leur vocation. P. Fredegand, Etudes, t. XXXIII, 1921, p. 360. Le celibat, lettre morte, ibid., p. 361.

On est au zenith de la gloire de Vezelay, en Bourgogne, et sa reforme est d'une urgente necessite.

Les Augustins de Bethleem sont dans un etat de relachement qui parait inguerissable. La dissolution de 1'abbaye de Grammont est devenue proverbiale.

Le monastere de Corbie est infecte de nioines pestilentiels quelques mois apres avoir ete pris sous la protection du Saint- Siege.

L'abbe de Saint-Denis, en France, pres Paris, ne pouvait remplir les devoirs de sa charge qu'au peril de sa vie.

Les ecclesiastiques se jouaient des farces enormes. Guillaume de Bussy, prevot de Reims, envoie a 1'abbesse d' Avenai un bouc puant dont il avait fait dorer les cornes, cornuae et genitalia, dit la bulle a laquelle j'emprunte ce detail.

La bulle d' Innocent III contre Cluny (15 mars 1213) est terrible.

Les efforts de saint Romuald dans la contree de Camerino contre la simonie et les eveques sacres pour de 1' argent avaient ete inutiles.

Un moine qui avait abominablement accuse Romuald devient par simonie eveque de Nocera Umbra.

Dans le Synode celebre a Avignon Ie6septembre 1209, sous la presidence du legat pontifical, le 17 e canon ou decision est : Lors des vigiles de la fete des saints on ne celebrera dans les eglises aucune danse theatrale Chorae (histrioniae), pas plus que des courses ou des jeux dels

210 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE

places, et on ne chantera pas non plus de chansons erotiques (Hefele, Conciles, t. VIII, p. 84).

Le premier canon avait ete : Par suite de la coupable negligence des prelats qui se sont conduits en merceiiaires plutot qu'en pasteurs, diverses heresies, tout a fait abominables, se sont repandues dans le pays. Aussi, a 1'avenir, chaque eveque devra-t-il precher dans son diocese plus frequemment, et avec plus de soin qu'auparavant, et il devra faire choix d' homines capables pour les employer a la predication (Ibid., p. 79).

Les gesta d' Innocent III le louent de ne pas accepter propinas.

Temoin exceptionnel, Jacques de Vitry. II donne a

Gregoire IX un doigt de sainte Marie d'Oignies, qui le

guerit de 1'habitude de proferer des injures et meme

d' abominables blasphemes. A. SS Junii, t. V, p. 577.

Sa description de la curie : Coll., I, p. 299.

Lorsque je fus depuis quelque temps a la cour pon-

tificale j'y constatai une foule de choses qui me firent

beaucoup de peine. On y est si occupe de ce qui concerne

les affaires seculieres (nous dirions aujourd'hui politiques

et materielles), les rois et les dynasties, les proces et les

litiges, qu'il n'est guere possible d'y aborder les questions

religieuses. Et nous sommes a quelques semaines de la

mort d' Innocent III, au debut du pontificat d'Hono-

rius III qui n'eut ni la force, ni le prestige de son pre-

decesseur, mais qui fit ce qu'il put.

Nepotisme des papes et des cardinaux.

Le cardinal Octavien passait pour le fils du cardinal Hugolin (Salimbene, p. 385, 1. 24). Hugolin pressait Honorius III d'elever son neveu, Nicolas, fils naturel de son frere Adenulphe, a 1'archeveche d'York.

L'impression la plus nette qui se degage des Registres, c'est celle de 1'effroyable desordre qui regnait dans tout ce qui touchait a la justice. Rien de regie, rien de sur, rien d'organise (1) (13 mars 1925).

(1) Innocent III, en s'erigeant en cour d'appel centre tous les jugements, 1'entretenait et Taugmentait.

L'etat spirituel des maisons qui d^pendaient directeinent du S. S. etait loin de briller. V. Auvray, Registres Gregoire/X,3.668,4024. Succensa est. 12 mai 1237. Sbar. I, p. 219.

PLAN DE LA ONZlEME LECON La situation religieuse au XIII 6 si&cle (fin),

D. y a eu surprise et emotion. Que faisait done 1'autorite ecclesiastique, avez-vous pense, sans doute?

Elle tachait bien d'intervenir, mais elle etait debordee de besogne.

Dans un esprit de justice, elle avait facilite les appels en cour de Rome. D'autres fois aussi, elle 1' avait fait pour etablir de plus en plus solidement son hegemonic, sa puissance.

Ces causes en cour de Rome remplissaient les chemins de plaideurs, d'accuses venant se justifier, de legats et d'autres envoyes du Saint-Siege, revetus de titres moindres, courriers allant porter des lettres et, en dehors de cela, charges de missions orales.

La juridietion universelle du pape etait plus theprique que reelle. C'etaient les tribunaux qui jugeaient pour lui.

Les legats vivaient sur le pays ou ils avaient affaire. Us avaient des droits. Leur arrivee etait une charge souvent accablante. Rome disposait d'un nombre tres grand de benefices et souvent des plus gros.

Les eveques et les archeveques prives ainsi d'une partie de leur juridiction se plaignaient. On faisait le possible

pour entraver 1' execution des ordres de Rome par les legats. Menaces, pris de peur, ils se faisaient remplacer par des suppleants, ce qui compliquait les depenses. Meme les legats s'acquittaient souvent fort mal de leur mission. Les proces a Rome n'en finissaient plus.

La riche abbaye de San Silvestro au Monte Subasio dut etre fermee a cause de 1'inconduite des moines. Le Pontife la donna a d'autres, mais le fait de pouvoir disposer a son gre de biens immenses etait une tentation terrible pour les papes et un piege dont ils ne voyaient pas facilement le danger. Tentation de distribuer ces biens a des moines ayant des intelligences a la curie, habiles a calomnier les autres Ordres, a se representer comme les plus fideles gardes du corps du Saint-Siege et les executeurs les plus zeles de ses directions politiques, soit dans sa lutte centre FEmpire, soit dans ses desseins sur la direction de 1'Eglise. C'est ainsi qu'on verra frere Elie devenir a force d'habilete le plus puissant des personnages a la fois aupres du Pape et de 1'Empereur.

A la cime de la hierarchic, Innocent III n'accepte jamais propinas, des pots-de-vin ou des pourboires.

Jugement de Jacques de Vitry. Ce qu'il dit du cardinal Hugolin. Et pourtant, Dieu sait quel eloge fait de lui Celano. Hugolin guerit de ses blasphemes, mais pas de son nepotisme. II n' a pas etc canonise. Tandis que Claire et Agnes de Prague Font etc, lui, 1'organisateur de 1* Inquisition, ne Fa pas ete.

Vous pensez sans doute : mais les heretiques protestaient, se conduisaient mieux.

Oui et avec violence, si bien qu'ils excitaient les passions. II y a certains protest ants pour lesquels le mot heresie est une glorification, sinon un brevet de saintete.

214 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

C'est sans doute la pitie pour les victimes et 1'horreur pour 1' Inquisition qui est cause de ces etranges jugements. Cette maniere simpliste et negative de concevoir le protestantisme comme le contre-pied de 1'orthodoxie a fait beaucoup de mal.

Je n'ai pas a faire une dissertation prouvant que la Reforme a ete bien loin d'etre une pure negation. Une chaire d'histoire n'est pas une chaire de dogmatique. Je veux simplement montrer, a la lueur de l'histoire, quelle erreur est celle de ceux de nos coreligionnaires pour lesquels toute heresie est sainte et admirable.

La conduite de beaucoup des heretiques fut tres superieure a celle des orthodoxes, mais ils etaient une minorite et la vertu est plus facile dans la minorite que dans la majorite.

Mais ce fait pourtant important laisse de cote, il faut, pour etre juste, constater que les vertus heretiques n' etaient generalement pas sinceres (sine cera), sans melange; elles procedaient non pas d'une volonte droite, mais de la haine, de la volonte de discrediter les adversaires.

L'adversaire dangereux pour elle (FEglise) n'etait pas le clerc qui, subtilisant sur 1'Ecriture ou reclamant des reformes, deviait presque sans le savoir du grand chemin de 1'orthodoxie : c' etaient 1'empereur, le roi ou le baron qui vendaient les dignites et les biens de 1'Eglise et transformaient les eveques en fonctionnaires de 1'Etat lai'que. La simonie, 1'investiture seculiere, voila 1'heresie redoutable contre laquelle les papes du xi e et du xn e siecles lutterent avec acharnement (Luchaire, Albigeois, p. 38).

Pour que cette lec,on fut complete, il faudrait presenter un tableau de 1'heresie, de ses progres, de sa puis-

sauce, de ses diverses formes t elles etaient innombrables :

Le Catharisme ou Patarisme.

La Vaudoiserie : Pauvres de Lyon, Vaudois, Leonistes. Comment ceux-ci se differenciaient des Cathares. La section espagnole des Vaudois devint un Ordre nouveau, les Pauvres catholiques.

La fermentation des esprits. Les Humilies. Sectes evangeliques anterieures a Francois.

Historiens et erudits se sont mis a etudier tout cela, non sans raison. Ils ont examine la creation franciscaine, cellule apres cellule, en se demandant d'ou venait chacune d' elles. Tout cela est fort utile, mais a condition d'en voir les bornes.

On a grandement raison de dire que 1'idee de pauvrete etait dans Fair, et meme la pensee du role qu'elle devait jouer dans la renovation religieuse.

Frangois a eu non pas un precurseur, mais beaucoup, eparpilles un peu partout.

Beaucoup plus que n'a su le montrer aucun historien, il a ete attendu, desire, souhaite, prepare par le soupir de rhumanite chretienne.

Ses idees peuvent se retrouver dans une foule d' efforts anterieurs ou paralleles. Mais de la a le representer comme ayant emprunte de-ci de-la son enseignement, c'est se meprendre et oublier la realite historique. Les idees qui sont a la base de son enseignement, prechees par lui, ont vecu et germe et germent encore et, si 1' Europe veut sauver sa vie religieuse et morale, c'est vers lui qu'elle devra se tourner pour lui demander 1' esprit de travail et de pauvrete, de joie et de liberte.

Prechees par d'autres que par lui, elles ont miserablement echoue.

Et pourtant, toutes ces idees sont emprunteeS a 1' Evangile qui avait etc deja scrute par ses predecesseurs. Et de ce tresor, il avait tire, nova et vetera, beaucoup de vieilles maximes fort connues, mais il en avait tire aussi un esprit nouveau et une ame nouvelle pour la vie de son ceuvre.

II a apporte a une Europe avide de miracles et de surnaturel, 1'idee que la souffrance, le devouement, le sacrifice etaient la vraie noblesse de Fhomme, sa joie parfaite (27 mars 1925).

Ses idees etaient dans 1'air (Voir Burchardi, Chronicon. Pertz 55, XXIII, p. 376). Mais, tandis que, chez les autres, les idees les plus justes etaient gatees par 1'orgueil, lui les vivifiait par Thumilite, 1'amour et la soumission.

Sa pauvrete ne se dressait pas comme une critique contre 1'Eglise officielle, elle se mettait au service de 1'Eglise.

Ce qu'il y a de beau chez lui, c'est 1'absence de toute polemique, et ce n'est pas une tactique : c'est sa revelation, son esprit, son evangile.

La pauvrete, la vie apostolique, tous les heretiques la prechaient, mais ils se separaient, ils faisaient secte.

Saint Francois fut ardemment catholique.

Notes extraites de la section 7.

Originalite de Francois et de sa mission. II fut

essentiellement I'homme de son temps et de son pays.

Nul plus que lui ne chercha, n'etudia, n'eeouta et n'entendit mieux toutes les voix de son epoque.

II ne serait pas difficile de montrer, en regard de tons ses actes et de 1'organisation de ses Ordres, des actes analogues chez ses devanciers, les fondateurs d' Ordres et chez ses contemporains soit orthodoxes, soit heretiques, et cependant il n'a jamais eesse, et avec raison, de revendiquer 1'originalite de sa mission, il ne s'est jamais laisse dominer, il n'a pas subi. II a regarde le passe non pour 1'imiter, mais pour 1'accomplir, et a vivifie les vieilles Regies en leur ajoutant la passion de 1'apostolat.

II a parfois adopte les preoccupations, profite des experiences, des reformateurs de 1'Eglise, ses contemporains, mais il a vivifie, transforme tout cela en y apportant une inspiration nouvelle, celle d'un incomparable amour de Dieu et de 1'Eglise.

Donner a ses auditeurs 1'horreur du peche, leur en montrer la laideur, ce qui a deja fortement prise sur Fame italienne eprise, non de logique comme nous, non de sentiment alite comme 1'allemande, mais de beaute, ce n'etait la qu'un prelude. II ne se croyait pas vainqueur pour avoir demontre avec des syllogismes certaines grandes verites doctrinales, il entrait dans les cceurs, il y creait une surabondance de vie et d' amour. A des gens qui avaient les yeux fixes sur 1' horizon, attendant le salut du dehors, il revelait que le salut, le royaume de Dieu, etait en eux.

Tout comme 1'amour terrestre lorsqu'il est pur s'empare de tout l'homme, 1'epoux et 1'epouse sentent que leur union a une indicible puissance et que sa fecondite n'est que 1'annonce et le gage d'une fecondite spirituelle plus radieuse encore. On parlait jadis beaucoup du coup

de foudre. Quelque chose de cela devait se passer dans le coeur de ceux qui 1'ecoutaient. En 1'entendant, on 1'aimait et on sentait en soi la vigueur, la force, 1'instinct d' aimer Dieu et de faire sa volonte.

Sa parole faisait experimenter a ses auditeurs ce qu'avait dit Jesus : Regnum Dei intra vos est. C'etait deja la doctrine de saint Antoine du desert (Monbritius, t. I, p. 81, 1. 8) (1).

(1) Le plan de la douzieme leon n'a pas ete retrouve.

PLAN DE LA TREIZlEME LEQON

Les premiers efforts tnissionnaires de saint Francois

et de ses disciples.

Vous avez deja vu les deux premiers Bernard de Quintavalle, Pierre de Catane, chanoine, docteur es lois.

Us distribuaient leurs biens aux pauvres sur la place Saint-Georges, lorsqu'un pretre fendit la foule. II s'appelait Sylvestre. II avait vendu des pierres a Francois. A la vue de tout cet argent qui allait dans d'autres poches que les siennes, ses instincts d' avarice s'exaspererent. II s'approcha, un peu gene tout de meme, de Francois.

II reflechit, se convertit, entra dans 1'Ordre apres son approbation par le pape. Ses sentiments se transf ormerent en visions. Un dragon menagant toute la contree, mis en fuite par une croix etincelante qui sortait de la bouche de FranQois.

Langage image du temps pour representer 1'heresie et 1'impression produite sur les foules par le message de Francois, a la fois lumineux et fortifiant.

La vente et la distribution des biens de Bernard et de Pierre de Catane avaient vivement impressionne les esprits et les cceurs. On en parla dans toutes les maisons de la plaine et de la montagne.

220 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS D 5 ASSISE

Huit jours apres, le 23 avril, la paroisse Saint-Georges celebrait sa fete votive, sa sacra, comme disent les Italiens.

Un simple paysan des environs, tres pur, ame mystique, avide d'ideal et de devouement, n'avait pense qu'a cela pendant toute la semaine. II voulut en savoir plus, voir Francois dont on parlait tant.

On lui montra, d'Assise, le chemin. Vous le trouverez peut-etre la-bas avec ses deux socii, soit dans le petit abri pres de la leproserie, ou se refugient pour la nuit, les gens qui arrivent trop tard pour trouver encore ouvertes les portes de la ville. Ou bien en priere tout pres de la, dans la chapelle ou aux abords de Sainte-Marie de la Portioncule.

Non seulement paysan, mais probablement montagnard, Egide etait perplexe. II va et, au carrefour, se trouve devant un inconnu, dans lequel, sans hesitation, il salue Franc, ois, et se jette a genoux : Pour 1' amour de Dieu, je te prie, prends-moi au nombre de tes compagnons.

C'est une grande faveur que Dieu te fait en te donnant cette inspiration. Car si 1'Empereur venait a Assise pour y choisir un chevalier ou un chambellan, que de candidats sur les rangs ! Or, c'est Dieu lui-meme qui t'appelle a sa cour.

II prit Egide par la main et le conduisit a frere Bernard et a frere Pierre : Voici, le Seigneur nous a envoye un bon frere. Et pleins de joie, ils mangerent un morceau.

(Ge detail prosai'que me parait avoir une grande importance.)

Quelques instants plus tard, Frangois invita Egide a

monter avec lui dans la Cite pour y chercher un vetement pareil a celui que lui-meme et ses deux socii avaient adopte.

Us rencontrent une pauvre femme qui demande I'aumone a Fraixgois...

Nous voici done devant le premier groupe franciscain. Us sont quatre, mais ils sont une elite.

Leur Regie : c'est 1'obeissance pure et simple a 1'Evangile, et cette expression est celle qui revient peut-etre le plus souvent dans les ecrits et la pensee de Francois, comme chez son meilleur disciple, frere Leon.

Ils sont decides a mener la vie apostolique, non pas du tout a precher, ce qui est le role special des pretres, et ils ne le sont pas ; mais ils veulent louer Dieu par leur exemple, le recit du bonheur qu'ils ont trouve, de 1' experience qu'ils ont faite.

Comme les apotres, ils iront deux a deux : Francois, peut-etre des le lendemain, prenait frere Egide avec lui et tous deux se dirigeaient vers la Marche d'Ancone; frere Bernard et Pierre de Catane partirent d'un autre cote.

Pourquoi la Marche d'Ancone? Beaute du paysage. Monts Sibyllins depassant 2.400 metres et le Gran Sasso, 2.900. Gaiete des villes perchees toutes sur des hauteurs, qui toutes, a perte de vue, semblent rivaliser de beaute et de vie. Pays des Fioretti, contree traditionnelle ou, de siecle en siecle, le pur esprit franciscain revivra, se renouvellera. Pays ou du terroir meme sont nes les Fioretti, ce folklore franciscain.

Francois chantait sans cesse des chants de France, avec un enthousiasme debordant; il les entremelait de

222 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D ? ASSISE

quelques conseils bien simples adresses a tous ceux qu'ils rencontraient. Puis Egide, avec sa conviction a la fois> naive et profonde, ajoutait : II a bien raison, ecoutez-le. A cette epoque, ajoute frere Leon, deux sentiments avaient disparu, celui de 1'amour des hommes et cehii de la crainte de Dieu. On les regarda d'abord avec etonnement, parfois avec defiance, mais bientot la sympathie devait vaincre 1' hesitation. II ne fallait pas longtemps pour les connaitre et s'apercevoir qu'il n'y avait en eux aucun ferment d'hypocrisie.

Quand Frangois ne s'entretenait pas avec les passants, il lui arrivait souvent de causer avec Egide de 1'avenir de leur fraternite. II etait trop enfant de Dieu pour ne pas etre optimiste, et il voyait cet avenir radieux.

Si grande que fut leur joie, ils languissaient pourtant de revoir leurs freres. L'amitie entre hommes, quand elle est cimentee par un egal devouement a Dieu et a la realisation de 1'ideal, peut devenir le plus noble et le plus efficace des sentiments. Quand ils eurent parcouru la Marche, Frangois et Egide reprirent done le chemin d'Assise et de Sainte-Marie de la Portioncule.

A leur arrivee, trois nouveaux postulants d'Assise vinrent demander a Francois d'entrer dans sa famille spirituelle: Sabbatinus, Moricus et Jean de Capella.

Mais quoique peu de mois se fussent ecoules depuis la vocation de frere Bernard, 1'opinion generale semblait deja moins favorable aux nouveaux freres. On leur reprochait d' avoir distribue leurs biens aux pauvres et de s'etre mis dans la necessite de vivre de la charite publique.

L'eveque d'Assise lui-meme fit quelques remarques a Francois : Votre Regie de ne rien posseder sous le soleil,

me parait bien dure a pratiquer. Mais, Seigneur, si nous avions des biens, il nous faudrait des armes pour les defendre et de la naissent les difficultes et les proces, voila pourquoi nous ne voulons pas de biens temporels.

Et voila pourquoi, ajoute frere Leon, dans toutes les Regies qu'il fit, il recommanda par-dessus tout la pauvrete. II en fit, en effet, plusieurs qu'il mit a 1'epreuve, avant de rediger celle qu'a la fin il laissa a ses freres, et c'est pour cela que dans Tune d'elles il dit, pour inculquer le mepris de 1' argent : S'il nous arrive de trouver de 1' argent quelque part, ne nous en occupons pas plus que de la poussiere des chemins que nous foulons aux pieds.

C'est vers cette epoque qu'il reunit ses six premiers compagnons pour leur adresser de solennelles recommandations (3 Soc., 10).

Bernard et un autre a Florence, avec Fautorisation de ramener des recrues.

Frangois alia sans doute vers Ricti d'ou il devait ramener frere Ange de Tancrede, un des 3 Socii.

A Florence, le portique etlefour Guido. Rechauffes par la chaleur divine et la couverture de la Pauvrete! Tous les gens de Florence ne faisaient pas comme Guido. On se moquait d'eux, on les tourmentait.

(Ed. Amoni. 3 Soc. 11). Tableau idyllique de la vie et des vertus de la premiere fraternite. Frere Leon veut etablir un contraste entre ce qui se passa 'plus tard et ce qui s'etait passe alors, et donner une legon a ceux qui ont trop oublie.

Us etaient 12, 11 disciples et Frangois, leur pere. II trouva le moment venu d'aller demander les conseils et la direction de la supreme autorite ecclesiastique (3 Soc., 12.)

Les pages qui precedent contiennent tout ce que nous possedons du cours professe a Strasbourg par Sabatier. Elles nous livrent le dernier etat de sa pensee sur les debuts de la carriere apostolique de saint Francois. Nous les completons, autant qu'il est possible, par des notes extraites des dossiers qu'il avait constitues en vue de 1' elaboration de la Vie refondue. 11 avait subdivise sa vaste matiere en sections dont nous avons reproduit les titres a la page 22.

Ces sections formaient, en quelque sorte, 1'articulation de 1'ceuvre qu'il meditait. Nous avons classe nos extraits sous le titre de la section a laquelle ils appartenaient, mais nous avons du borner notre choix a 1'essentiel, a 1'exclusion, en general, des notes de documentation ou relatives a 1'interpre- Aation de certains textes.

La salutation franciscaine. La salutation fut la caracteristique de saint Frangois et coninie son cri d'armes. , le signe de ralliement qui etait pourtant un programme (V. les dissertations XI et XII dans Ducange, Glossarium, t. X, pp. 31 et 44 : De I' usage du cry d'armes}.

Elle est bien inspiree par 1'Evangile, mais lui y vit un sens merveilleusement approprie aux circonstances, c'etait un souhait, une sorte de promesse et de profession de foi d'harmonie politique, d'entente civique entre les divers partis qui, divisaient alprs les cites, mais surtout de paix religieuse. </

Le trait commun de toutes les sectes heretiques de ce temps-la etait la manie de la discussion. Elles avaient le genie de la discorde. Frangois s'apergut que les suivre sur ce terrain serait une erreur et peut-etre une faute. Des Fabord la parole de Pax proclamait qu'iln'avait rien a faire avec ces gens-la, elle disait sa fidelite a 1'Eglise et le fait que les freres n'etaient pourtant pas les gendarmes de 1'Eglise, ni meme des theologiens.

Ce cote de 1'activite franciscaine doit etre saisi avec precision. Frangois vis-a-vis de 1'figlise est d'une fidelite incomparable, mais son instinct 1'entraine a la servir autrement qu'en se faisant 1'antiheretique.

226 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQO1S D'ASSISE

L'orgueil qu'engendre toute polemique lui paraissait dangereux : la lumiere n'a pas besoin de partir en guerre contre les tenebres pour les dissiper (V. 3 Soc. 56, 5 et circa).

Tout dans cette premiere activite de Frangois est parfaitement un et coherent, et ce serait se meprendre grandement sur son oeuvre si, sous pretexte de ne pas y diminuer la part du surnaturel, on le voyait comme domine par des revelations momentanees.

Les renseignements donnes par 1 Celano sur les prieres que Frangois donna a ses disciples comme base de leur activite confirment ces vues. Ses disciples savaient fort bien le Pater, mais il leur montre en lui leur programme.

UAdoremus le, Christe, de son cote etait une profession de foi en 1'Eglise visible.

Les predicateurs de penitence. Jusque vers cette epoque, 1'activite de Frangois et de ses compagnons avait ete surtout une rupture avec le passe, une liberation, plutot que la vue claire et nette d'un programme complet de vie individuelle et d'activite exterieure. Frangois, plein de confiance, attendait de Dieu et des circonstances de nouvelles lumieres.

Jusque-la il avait obei a des paroles evangeliques, mais maintenant ses premiers actes se coordonnaient et 1'amenaient a voir dans 1'Evangile la charte de sa mission. Sa voie, et celle de ceux qui voudraient le suivre, c' etait 1' observation pure, et simple des preeeptes donnes par le Christ a ses apotres, elle serait 1'imitation de Jesus : imitation scrupuleuse, dans les actes exterieurs d'abord : il sentait que le chretien, avec ses faiblesses humaines, a besoin d'imiter parle dehors pour arriver a 1'imitation interieure et spirituelle.

Frangois n'ignorait pas qu'il y avait c.a et Ik des novateurs qui prechaient le mepris de la lettre et des rites pour exalter 1' esprit et qui se figuraient 6tre les annonciateurs d'une foi

nouvelle, mais il se mefiait de ces trop beaux programmes qui, lances avec orgueil, n'aboutissaient souvent qu'a des querelles de mots et a une vie ou 1' esprit ne jouait plus aucun

role.

Des lors, Francois eommenga a avoir en horreur les eontroverses et les joutes que certains groupes catholiques ou anticatholiques engageaient si volontiers. Les resultats de ces tournois ou triomphait une logique toute formelle lui etaient profondement antipathiques. II s'eleva resolument contre la science qui enfle , et ne songea plus qu'a 1'amour createur (I Cor., vin, 1). Spec. Perf., 11, 9.

On le voit des lors dire qu'il est idiota et simplex. Cette declaration parfaitement sincere avait surtout pour but de bien separer sa cause des groupes qui, au xm e siecle, rappelaient les Pharisiens et les Sadduceens du temps de Jesus-Christ.

II savait mieux que personne que Dieu est partout, mais il se gardait bien de tirer de ce principe des consequences qui, pour e"tre logiques, n'en auraient pas ete plus solides pour cela, et il avait une grande reverence pour toutes les eglises, me'me pour les plus pauvres sanctuaires eparpilles un peu partout sous les oliviers de la campagne ombrienne. II les saluait du plus loin qu'il les voyait, meme si ce n'etait qu'une simple croix de carrefour. II enseignait a ses disciples a en faire autant et a reciter la priere : Nous vous adorons, Seigneur Jesus- Christ, ici et dans toutes vos eglises qui sont dans tout le monde, et nous vous benissons de ce que par votre sainte croix vous avez rachete le monde.

Ces quelques mots marquent deja" Fattitude de Frangois avec une nettete parfaite. La plus petite chapelle est pour lui sainte et sacree et, rappelant cette oraison dans son Testament, il aura une expression qui a fait hesiter bien des traducteurs, il dira qu'il avait foi en elles. C'est qu'elles etaient des membres disperses de la grande Eglise historique et comme des pierres eparpillees de la Societe des croyants qui presage et prepare la Jerusalem celeste.

Ces paroles etaient aussi une profession de foi et suffisaient a prouver qu'entre la creation de Francois et les heresies qui pullulaient de tous cotes il n'y avait rien de commun, puisque toutes les heresies avaient 1'horreur des eglises.

Le chevalier de 1'figlise. Francois venait de terminer le triple noviciat qu'il s'etait impose comme chretien (en obeissant au crucifix de Saint-Damien), comme moine (periode ou il fut ermite), comme missionnaire.

L'idee de la Regie evangelique lui etait venue des qu'il avait entendu la messe de la Saint-Matthieu a la Portioncule.

II n' avait pas cesse d'y songer.

Cette regie devait etre sa banniere, son ideal.

Elle devait etre aussi ce qui, sans polemique, sans controverse ni attaque, montrerait que sa cause n' avait aucun point de contact avec 1'heresie.

II serait le chevalier de 1'Eglise, il lui rendrait hommage de tout son cosur.

Fr. Fr. promittit obedientiam et reverentiam d papae.

Ces paroles sont de lui, c'est le cri qu'il lance a la chretiente.

Les freres quittent la leproserie et regoivent la Portioncule. L'obtention de la Portioncule est anterieure a 1212 puisque cette annee-la, lejour des Rameaux, saint Fran- Qois y regut sainte Claire.

Rien ne s'oppose a la fixer a 1210 avec Wadding.

Spec. Per/., 55, 1-22.

1 Celano fait un tableau enchanteur de la joie et de lapaix qui descendirent bientot sur les contrees evangelisees par Frangois.

Est-ce la un morceau de bravoure, un lieu commun hagiographique? II ne semble pas.

La situation religieuse et mdme politique fut vraiment transformee. La Lombardie, 1' Italic centrale, en particulier la Marche d'Ancone, la vallee de Spolete, avaient senti la menace de la guerre religieuse. C'etait une perspective effrayante quand on songeait a ce qui se passait en Languedoc. &, p|

Le Penitent d'Assise avait ecarte le danger, de la 1' explosion d'enthousiasme.

On coniprend le songe de cet homme qui voyait la Portioncule devenir une sorte de Sion nouvelle, elle etait vraiment

Urbs Jerusalem Beata Dicta pads visio.

Ce que dit saint Frangois de la Portioncule rappelle ce que dit S. Gregoire a propos de Bethleem (7 e legon des Matines de Noel).

Pusillus grex. Cette epoque du Pusillus grex fut sans doute celle ou la jeune fraternite enthousiaste scruta fievreusenaent 1'Eyangile pour en sender tous les recoins et voir dans ce livre tout ce que Dieu attendait d'elle.

Us realiserent alors les enseignements de 1'Evangile avec une joie et une exactitude qui stupefiaient les populations.

Us furent vraiment alors ceux qui trouvent un tresor et 1'annoncent a tous les hommes. Tresor que Ton peut donner aux autres, qui, bien loin de se perdre en se donnant, s'agrandit et s'accroit> tresor vivant et meme immortel comme le gland du chene.

Leur Regie, alors, ce fut 1'Evangile interprete non par des savants, mais par des cceurs loyaux qui y cherchaient des ordres d'action.

La preuve, c'est qu'on les voit sans cesse pratiquer une

230 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE

f oule de preceptes qui ne sont dans aucune des Regies franciscaines, mais qu'on trouve dans les Evangiles.

Ces applications de paroles evangeliques qui n'etaient point dans la Regie parurent bientot d'autant plus penibles qu'elles etaient, pour beaucoup de gens, surerogatoires.

II y avait done deux Regies qui etaient loin de concorder : celle de 1'Evangile et la Regie proprement dite.

Mais celle-ci avait un defaut evident, c'est qu'elle etait tres differente des Regies seculaires 'en honneur au xni e siecle. Certes, les Freres Mineurs leur preferaient la leur, mais certains d'entre eux ne pouvaient pas s'empecher de regretter qu'elle ne fut pas, comme les autres, un bloc hieratique cree pour 1'eternite. Le fait des modifications qu'on y apportait chaque annee n' etait pas seulement contraire a ce desir tres humain que la loi soit 1'objet d'une sorte de culte et qu'on ne puisse ni y retrancher, ni y ajouter, mais il presentait des inconvenients sans cesse renouveles. Les modifications apportees a un document si venerable exigeaient un travail de copie tres delicat, et difficile afaire; de plus, le respect pour la Regie pouvait souffrir de ces changements repetes.

Le fondateur de 1'Ordre comprit si bien tout cela qu'en 1221, pour tacher de rendre la Regie de cette annee-la definitive et irreformable, il prit un ton d'autorite bien rare chez lui : Et ex parte Dei omnipotentis et domini papae et per obedientiam ego fr. Franciscus firmiter prsecipio et infungo, ut ex his quse in ista vita scripta sunt nullus minuat vel in ipso scripturn aliquod superaddet, nee aliam regulam fratres habeant. Gloria P. et F. et SS., etc.

Desormais, a peu pres chaque journee amene de nouveaux disciples, tandis que la pensee de Frangois se precise et se conquiert, tantot par le travail de la reflexion, tantdt par 1'etude de la Bible, tantot, enfin, par le f ait meme des circons-

tances : le developpement de la Fraternite le mettait, en effet, sans cesse en face de situations inattendues, de decisions a prendre.

Celles-ci, prises d'abord pour des cas speciaux, devenaient des precedents pour des cas analogues, et apres avoir ete muries et discutees, allaient s'adjoindre a la Regie dont elles n'etaient que des applications.

C'est ainsi que Francois, ayant eu 1' occasion depuis le retour de Rome, de disperser une partie des freres dans des niaisons particulieres ou des abbayes pour y gagner humblement leur subsistance du travail de leurs mains et y observer 1'Evangile, fut amene a leur donner quelques instructions nouvelles. Les maitres qui se voyaient des serviteurs si etonnamment desinteresses, etaient bien vite tentes de les mettre a la tete de leut maison, de leur conner 1' administration de leurs biens ou tour au moins des services.

Le f ondateur de 1'Ordre ne voulait pas que les freres acceptassent des charges de ce genre, moins a cause des tentations speciales qu' elles comportent, que comme donnant a ceux qui en sont revtus une position peu en harmonie avec les sentiments d'humilite, base de toutes les autres vertus chez un pauvre de Dieu. Et puis que d'occasions, pour celui qui commande aux autres, d'eveiller chez eux, meme sans le vouloir, de mauvais sentiments, et peut-etre d'etre injuste!

C'est pourquoi, un jour, Frangois fitrediger quelques preceptes speciaux pour les freres en service. II dicta sans doute un texte qu'il avait soigneusement elabore dans sa pensee et qui n'est autre que le debut du chapitre vn de 1'ancienne Regie :

Que tous les freres en quelque maison qu'ils se trouvent en residence, soit comme serviteurs, soit pour travailler les champs, ne soient ni tresoriers, ni proposes aux caves et aux provisions, qu'ils ne soient pas les intendants generaux de ceux qu'ils servent et qu'ils n'acceptent d'eux aucune de ces charges ou il est si facile de scandaliser et ou 1'on peut perdre son ame (Marc, vni, 36); qu'au contraire, ils soient au-dessous de tous

232 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS D 5 ASSISE

les autres et soumis a tous ceux qui sont dans cette maison (Traduction d'un texte du Ms. 1,25 de S. Isidore, f 57 a). Ce morceau est certainement un des plus anciens de la Regie dite de 1221 et n'a laisse aucune trace dans celle de 1223. Angelo Clareno, qui dans son Expositio Regulae cite si copieusement cette Regie, laisse completement de cote ce passage si interessant.

Et sint minores. Au moment ou il venait de dire ces mots, il s'arreta; une idee inattendue avait frappe son imagination comme une inspiration celeste : Je veux, s'ecria-t-il, que desormais notre fraternite soit appelee 1'Ordre des Freres Mineurs (1 Gel., 38).

Gette trouvaille fut pour lui une immense joie.

Le nom qui venait de lui etre brusquement offert et revele n'etait-il pas tout un programme, le resume de 1'Evangile de paix, de labeur et d'amour pour lequel il voulait vivre et mourir (1) ?

(1) S'il fallait interpreter tout a fait etroitement le passage Spec. Perf. 26, 7 : Unde sicut revelatam fuit beato Francisco ut deberet vocari religio fratrum Minorum, sic fecit scribi in prima regula quam portavit coram domino papa Innocentio III..., on pourrait se croire oblige d'en conclure que 1'appellation Ordo fratrum Minorum serait anterieure a la premiere approbation de la Regie. Ce n'est guere possible: les paroles sed sint minores ne se laissent pas detacher du passage auquel eUes appartiennent; or, les instructions pour les freres vivant disperses comme domestiques et serviteurs que contient celui-ci n'ont pu etre redigees que dans la periode des debuts de 1'Ordre, et pourtant seulement a un moment ou les compagnons du f ondateur avaient depasse lenombre de onze. Durant la premiere periode, qui va jusqu'au retour de Rome, ils vivaient en general reunis, se preparant ensemble a leur mission dans le recueillement et la priere, et ne se separaient que temporairement pour aller precher la penitence.

Deplus, il est bien evidentquesi des avant 1'approbation d'Innocent III, la fraternite avait ete appelee Ordo Minorum, ce nom se trouverait au fronton de^la Regie primitive, comme il est dans celle de 1223.

La difficulte que presentent ces lignes du Speculum Perfectionis dis-

Et puis ce nom ne mettait-il pas une harmonic profonde entre ses enthousiasmes de jeunesse et ses reves de renovateur religieux ? Son co3ur jadis battait pour la cause des Minores d' Assise, de ce popolo minuto dont il savait la misere materielle et aussi la grandeur d'ame.

Et se laissant entrainer par ses reflexions, il en vint a songer que ce nom brillait dans une des pages les plus solennelles des livres saints. II se rappela que le Sauveur du monde, dans la description du jugement dernier, dit a ceux qui sont a sa droite :

Venez, vous qui e"tes les benis de mon Pere, entrez en possession du royaume qui vous a ete prepare des Forigine du monde, car j'ai eu faim, et vous m'avez donne a manger; j'ai eu soif et vous m'avez donne a boire ; j'etais etranger et vous m'avez recueilli; nu, et vous m'avez vetu; malade, et vous m'avez visite ; en prison, et vous tes venus a moi. Alors les justes lui repondront : Seigneur, quand vous avons-nous vu avoir faim ? ... Et le Roi leur repondra : En verite, je vous le dis, toutes les fois que vous 1'avez fait a Fun de ces (Minores) plus petits de mes freres, c'est a moi-me'me que vous 1'avez fait (Matth., xxv, 34-40).

parait assez facilement : il suffit de tenir compte du sens complexe que presente 1'expression Regula prima.

Absolument parlant, ce serait la Regie telle qu'elle fut approuvee par Innocent III, mais, en realite, des que fut approuvee la Regie definitive (29 nov. 1223) ou seconde Regie, le langage usuel des freres appela Regula prima la Regie anterieure qui etait allee se developpant et se precisant d'annee en annee.

II est probable que frere Leon, lorsqu'il ecrivait ce passage, n'avaitpas sous les yeux d'autre texte de la premiere Regie que celui qu'on appelle aujourd'hui, tantot premiere Regie, tantot Regie de 1221. Cette seconde expression est scientifiquement plus exacte, puisque le document correspond a 1'etat qu'il eut apres le Chapitre de cette annee-la et que les tentatives pour en degager la Regie de 1210 sont fatalement plus ou moins hypothetiques, mais les freres qui comparaient la legislation de 1223 a la legislation anterieure etaienfc naturellement amenes a appeler celle-ci premiere Regie et a parler de 1'approbation que lui donna Innocent III sans les scrupules necessaires a ceux qui aujourd'hui discutent ces precieux textes.

234 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

Et aussitot, dans ce coeur embrase qui voyait tout sous les couleurs les plus naives et les plus realistes, deseendit la conviction que son ceuvre avait ete preetablie par le Christ luimeme et que ce passage evangelique etait a la fois la prophetic de 1'Ordre des Mineurs et sa charte divine (1).

Aujourd'hui les homines les plus mystiques ont de la peine a comprendre de quelle force, de quelle lumiere, de quelle certitude, de pareilles pensees ont pu jadis inonder certaines ames d'elite.

Croire au triomphe du bien, n'est-ce pas nous joindre a ceux qui Font annonce, le prophetiser a notre tour ?

II faut, devant des sentiments de ce genre, si on ne peut ni les partager, ni les comprendre, tacher du moins de ne pas les rapetisser a de pueriles preoccupations. Comme le constate fort bien frere Leon (2), tout en ayant la pleine assurance que son oeuvre devenait partie integrante du plan mysterieux de la sagesse et de la bonte divines, saint Francois ne s'isolait pas, il ne s'imaginait pas que hors de son institut il ne put pas y avoir d'autres pauvres spirituels auxquels pouvait aussi s'appliquer la parole evangelique.

Au moyen age on parlait moins de solidarite qu'aujourd'hui, mais on sentait 1'unite de Fhistoire, on la vivait a un degre difficile maintenant a apprecier.

La journee ou saint Franc. ois eut tout a coup, dans le nom de Minores, la revelation du role fondamental que 1'humilite devait jouer dans son effort de renovation religieuse ne fut guere moins importante que celle ou, dans la pauvre eglise de

(1) II est inutile d'opposer au recit de Celano sur 1'origine du nom Minores, celui de la legende Quoniam sanctoram habere notitiam (Bibl. Hag. Lat. 31-33 a) , puisqu'ils peuvent se completer harmonieusement : Tres autem ordines, dit celui-ci, instituit in Ecclesia : primum fratrum Minorum nominavit ex hujus verbi occasione quod Christus in judicio fudicandis dicet : Quod uni de minoribus his fratribus meis fecistis, mihi fecistis.

Cf. Spec. Perf., 26, 5, 6 ; 2 Gel., 3., 17 (II, 41).

(2) Voir Spec. Perf., 26,6.

la Portioncule, s.'etait revele a lui 1'evangile de la pauvrete. Certes, il avait connu auparavant 1'humilite, il avait remporte sur ses instincts plus d'une victoire pour en accepter les penibles conseils, maintenant il en etait penetre, inspire, elle devenait partie integrante de son ame, un germe mysterieux de f econdite nouvelle, de vigueur, d'harmonie pour sa vie religieuse.

La pauvrete illuminee par rhumilite prenait son caraetere franciscain definitif. Pauperes I Minores ! tout un renouvellement de 1'figlise et de la societe lui paraissait decouler de ces deux mots et de ce qu'ils expriment, comme d'une source d'eau vive.

Aussi ne trouvons-nous guere, dans les recits qui concernent sa vie a cette epoque, que des pages ou rayonne la plus simple et la plus emouvante poesie.

C'est qu'a 1'appel de Frangois, appel inconscient peut-etre, d'autant plus sur qu'il etait instinctif, la joie venait s'associer a la pauvrete et a 1'humilite. Elle les completait, et ne laissait pas de les transformer profondement. Ainsi se constituait la trinite des vertus franciscaines qui, elle aussi, se resout en une puissante unite.

C'est ainsi que, dans les premiers mois de 1211, saint Francois aehevait de se definir a lui-meme la mission a laquelle, depuis bien des annees deja, il s'etait senti appele. Ses disciples ne comprenaient peut-etre pas toujours ce qui se passait en lui, mais ils en comprenaient assez pour etre emerveilles devant la puissance de vie qui s'exhalait de leur maitre. Si le mystere de la montee de la seve a chaque printemps est un des plus reconfortants spectacles qu'il soit donne a des hommes de contempler, quelle ne fut pas la beaute du printemps spirituel del'Ombrie quand on en contemplait les premiers jaillissements sur les levres de son temoin le plus glorieux !

Les pages dans lesquelles les premiers biographes nous parlent de cette periode ont la meme grace discrete, la meme sincerite naive que certaines statues du porche de nos cathedrales.

Une f ois, le bienheureux Francois dit : Les Freres Mineurs sont un petit troupeau que le fils de Dieu, en cette heure supreme, a demande a son Pere celeste, disant : Pere, je voudrais que vous me prepariez et que vous me donniez un peuple nouveau et humble qui, a cette lieure supreme, se distinguerait par la pauvrete et par Fhumilite de tous les autres qui 1'ont precede et qui serait heureux de m' avoir moi seul. Et le Pere, ayant entendu son Fils, repondit : Mon Fils, ta demande est realisee.

Et c'est pourquoi le bienheureux Francois disait que Dieu avait voulu qu'ils fussent appeles freres mineurs et le lui avait revele, parce qu'ils etaient eux-memes ce peuple pauvre et humble que le Fils de Dieu a demande a son Pere. Et c'est de ce peuple que le Fils de Dieu parle dans 1'Evangile lorsqu'il dit : Ne crains point, petit troupeau, car il a plu au Pere de te donner le royaume (1). Et ailleurs : Ce que vous avez fait a un de mes freres mineurs vous me 1'avez fait a moimeme (2).

Et quoique le Seigneur ait dit cela de tous les pauvres spirituels, il a cependant annonce plus particulierement la venue dans son Eglise de 1'Ordre des Freres Mineurs.

II est bien difficile maintenant que les livres pullulent partout, d'avoir uneidee quelque peu nette de Feffet que la lecture des livres saints produisait alors sur des esprits prepares comme ceux des premiers freres. C'etait un peu eelui que font sur de tout jeunes campagnards a Fesprit vif, les premieres images qu'on leur montre. Ils voient partout leur papa et leur maman, leurs freres et leurs sosurs, leur maison et leurs arbres. Ils y pensent le jour, ils en revent la nuit, et encore de nos jours, il y a plus d'une celebrite religieuse, militaire ou artistique, qui doit Feveil de sa vocation a une image d'almanach ou

(1) Luc, xii, 32.

(2) Quod urii ex minoribus fratribus meis fecistis , mihi fecistis. Matth., xxv, 40.

d'abecedaire longuement contemplee jadis dans la maison

natale.

Cette naivete et eette fraicheur dans les impressions etaient celles des premiers freres devant les tableaux aux couleurs si riches et si simples que la Bible evoque devant 1'esprit de ses lecteurs. Us se voyaient sans effort sous les traits des patriarcb.es ou des prophetes, et surtout sous ceux des disciples de Jesus, et 1'idee d'etablir des conformites entre les douze apotres et les doiize premiers compagnons de saint Pranc.ois, bien loin d'etre une creation de la tradition posterieure, fut immediate et instinctive. Elle fut surtout profondement efficace.

L'apostolat franciscain. Toute la methode franciscaine d'evangelisation est basee sur deux mots : Pax et Minor.

Sans doute, Francois avait trouve sa formule de salutation et le nom de son institut dans 1'Evangile, mais il les avait trouves parce qu'il les avait cherches. II avait prie, medite, consulte 1'Evangile, attendu jusqu'au jour ou les mots correspondant a ce qu'il voulait trouver pour exprimer sa pensee brievement et d'une fac,on pleine d'autorite, s'imposerent a lui, comme dans une sorte de revelation, en pleine lumiere, definitivement.

Tout est merveilleusement un dans la pensee du fondateur de 1'Ordre. Ses biographes, meme Celano et Bonaventure, ont parfaitement tort de briser sa vie en episodes souvent fort beaux, mais isoles, qui ont amene souvent les lecteurs a VOU- CH lui un impulsif de la saintete.

(3. Soc. 57, 3 ss.) Qu'on lise dans les 3. Soc. 57s. (XIV, 4, 21) le souvenir que ses disciples preferes avaient conserve de ses allocutions aux freres partant en mission, devenant un simple et splendide programme.

Citation.

(Reg. 1221, 16). II 1'a resume lui-meme en deux lignes de la regie de 1221 : Non faciant litec nee contentiones, sed sint

238 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE

subditi (1) omni humanae creaturae propter Deum et confiteantur se esse christianos.

II condamne done toute discussion et toute polemique et veut que ses freres, tout en se proclamant chretiens, se regardent comnie au-dessous de tous les autres hommes.

Le Frere Mineur, des 1'origine, a done suivi une voie tres differente de celle des Dominicains.

Le Mineur est essentiellement lai'que, le Dominicain sera essentiellement pretre. Le Mineur ne fait aucune polemique, le Dominicain a pour but d'attaquer i'heresie, de discuter avec elle.

Plus tard, Franc, ois indiquera bien que ses freres peuvent precher les dogmes de 1'Eglise, les brandir a la face de leurs adversaires, comme la verite a laquelle il faut adherer sous peine d'etre arrete a la porte de la vie eternelle, mais il semble bien que 1'autre methode lui etait plus sympathique.

Le devoir, a dit Amiel, ne donne ni verve, ni force creatrice, ni ambition, ni rayonnement (Foi et Vie, l er Janvier 1923, p. 3).

Or, tout ce surplus, Francois le donnait et le creait dans eeux qui Fecoutaient, il leur fournissait des raisons de vivre d'une vie qu'ils n'avaient jamais entrevue et qui leur donnait la sensation d'etre devenus les citoyens d'une humanite nouvelle.

De la est venu le caractere volontariste qu'a eu des ce jour la predication de Francois et de ses disciples et qui lui est reste a travers les siecles.

On n'a guere compris jusqu'ici le fantastique mouvement d'opinion qu'il avait ainsi cree. II est clair que le Bollandiste Suyskens, par exemple, a cru se montrer sagement critique en

(1) Subditi ne doit pas etre traduit par soumis , comme s'il y avait eu obeissance des freres a tout homme; il s'agit d'humilite, d'un sentiment d'infeiiorite devant tous les hommes, qui fait que celui qui 1'eprouve se sent, et voudrait etre, le serviteur de tous les autres.

discutant les chiffres traditionnels parlant de 5.000 freres au . Chapitre des nattes. En realite, il y eut la un des plus grands mouvements d' opinion qu'il y ait eu au moyen age, une vague de fond qui remua toute 1' Europe. II est vrai que nous ne sommes pas documentes a cet egard autant que nous le voudrions. Mais meme de nos jours, avec tous les progres des relations et de la presse, est-il si facile de se rendre compte des mouvements d' opinion, de 1'etat des esprits et des ames ?

On a insinue parfois que Francois avait profite des ehemins deja traces par les heresies. Elles pullulaient, en effet, mais n'entamaient jamais que des villes ou des regions restreintes. Elles creaient parfois de graves difficultes a la hierarchic, mais leur caractere negatif, la violence de leurs polemiques, Fabsurdite de leur doctrine suf fisaient, la plupart du temps, a montrer, me"me aux hommes les moins disposes a prendre leur parti des maux de 1'Eglise et les plus desireux d'une reforme, que I'heresie n'etait pas le moyen d'y arriver. L'elite se detournait instinctivement des theologiens itinerants, habiles a creer la haine des institutions, qui se contentaient de detruire et se trouvaient incapables de donner un aliment aux ames avides d' action bonne et de saintete.

Frangois, au contraire, ne se dressait pas comme un vengeur des vices. II les voyait mieux que personne, sans doute, mais 1'idee de se dresser, tel un juge envoye par Dieu, comme ayant le droit et la saintete necessaires pour prononcer des arrets absolus, ne lui venait pas. II n' avait pas eu besoin d'y penser, ni de faire effort, pour observer cette attitude. Chez lui elle etait innee et cela parce qu'il avait eu le bonheur de n'etre jamais mordu par le demon de 1'orgueil.

Le programme de sa predication etait d'une extreme simplicite, il s'adressait tout droit au co3ur, avec la volonte arretee de le conquerir a Dieu, a la saintete. Comment un auditeur n'aimerait-il pas un inconnu, survenu tout a coup au detour du chemin et qui a pour lui tant d' amour ?

II rendait aux hommes qui etaient autour de lui un honneur-

240 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS n'ASSISE

que bien rarement on songe a leur rendre : il ne leur prechait certes pas que tous les homines sont egaux, mais qu'en chacun. d'eux il y a un tresor souvent inapercu et que celui-la est le plus grand, qui grandit, qui fait fructifier ce tresor.

II leur montrait a tous qu'ils pouvaient devenir des rois.

Frere Jean le Simple, les brigands, sentaient physiquemeut ce respect de Francois et cette confiance qu'il avait en eux. C'etait un baptme de feu ineffable et plein de mystere dont ils se sentaient transformes.

Thomas de Celano a cherche a nous donner quelque idee de 1' atmosphere nouvelle qui se repandit en Italic, de la joie qui gonflait les creurs (1 Gel. 36).

II y a des homines sous les yeux desquels on se sent meilleur, comme des professeurs aupres desquels on comprend mieux.

Est-ce a dire qu'on ait alors de soi des sentiments d'orgueil ? C'est tout le contraire, on voit 1'immensite de ce qu'on n'a pas fait, mais on se sent ne pour 1' effort et capable de victoire.

II est souvent bien difficile de rendre service a son semblable. Mais lui reveler, dans sa propre personne, des forces, des sentiments, des tresors qu'il ne se connaissait pas, c'est le secret de 1'admiration qu'on ressent pour les poetes et les ecrivains de genie et aussi pour les serviteurs de 1'ideal.

Les auditeurs de saint Frangois, en 1'ecoutant, se sentaient capables de vertu, de devouement, de grandeur d'ame. II y a des ecrivains qui revelent a leurs lecteurs la bete qui est en eux; saint Francois revelait a ses auditeurs 1'ange, le pelerin de 1'ideal qui a sa parole se creait en eux.

II creait 1'activite devouee en eux.

Comment ne 1'auraient-ils pas aime, suivi, beni ?

Ge que f ut 1'^vangile franciscain. Le Seigneur m'a joint ponr annoncer aux captifs la delivrance , etc. (Luc, .iv, 18).

Les auditeurs avaient tous la foi, ou a peu pres tous, celle

du Credo, la foi implicite, regue, passive. Des qu'on le voyait, on se sentait cree pour la foi active. A la foi s'ajoutait une force creatrice, une vision de grandes choses a accomplir, 1'enthousiasme, cet elan dont le peuple italien a tant besoin. C'est ce qui nous manque le plus aujourd'hui.

Et voila pourquoi il fut admire, plus qu'aucun poete, plus qu'aucun musicien n'a etc admire; comme un pere qui donne a ses enfants plus que la vie physique, une ame nouvelle.

II offrait tout a coup aux foules une nourriture qui leur est bien rarement fournie, Fintuition du bien a realiser.

II plantait devant chaque vie et chaque individu le devoir, devoir vivant, scintillant d'amour et de chaleur, marchant comme la colonne de feu qui precedait Israel.

La Pauvrete. Faire un nouveau chapitre :

Les fiancailles avec la Pauvrete. Sur le Sacrum Commerciutn. Tous les heretiques avaient fait 1'apotheose de la pauvrete, mais contre le clerge ou I'Eglise; chez saint Frangois aucune haine ne pouvait trouver prise. II y vit d'abord un affranchissement, puis la richesse par excellence, enfin une sorte de divinite.

(Spec. Perf. 18; 2 Gel. 3, 20) (II, 44). Saint Frangois exhorte ses disciples a mendier.

Signification mystique de cet acte.

Marie avait ete la mere de Jesus, mais la Pauvrete en avait ete la fiancee.

Francois fit apparaitre sa fiancee sous une forme palpable, visible, dramatique. On sait le pouvoir des mots et des images sur les foules. Quelle richesse d'emotions on faisait surgir en racontant les epreuves de la Pauvrete ! L'imagination de toutes les classes de la societe fut saisie.

242 ETUDES INEDITES STJR SAINT FRANgOIS D'ASSISE

II avait apporte dans ses mystiques amours une ardeur de seraphin :

Tutto serafico in ardore.

La contemplation que Jean Parenti devait mettrepar ecrit, quelques annees plus tard, beaucoup de freres en avaient eu la vision bien des annees avant sous des formes diverses.

On peut se representer cette premiere generation franciscaine toute vibrante et penetree de la poesie de la pauvrete, comme le fut un peu plus tard Jacopone da Todi.

Us se disaient f ous, stulti, pour bien montrer que ce n'etait pas par orgueil qu'ils ne se preoccupaient guere de la science theologique de 1'epoque.

Le Commercium a bien ete 1'oeuvre de Jean Parenti, mais il n'en est pas 1'auteur dans le sens que nous donnons a ce mot. II a ete la main qui ecrit ce qui existait deja, ce que Ton a recueilli ca et la et ce a quoi on ajoute (les allusions a filie ?).

1212. Depuis plusieurs annees deja les freres avaient ajoute a leur formation generale catholique, celle que leur donnait la participation fraiche, ef ficace, aux offices, a tous ces cycles de f6tes, de reflexions, de visions, d'espoirs, qu'estl'annee Hturgique.

Us y avaient pris part, non de loin, comme a un rite, mais comme a un drame qui etait le leur, auquel ils allaient aj outer un nouveau chapitre.

II y a a Rivo Torto des peintures du xvi e siecle^disant apres Bon. (?) que les premiers freres n'avaient pas d'autre manuel de piete que la croix. L'idee est vraie, a condition de la prendre dans son vrai sens et de ne pas isoler la croix des destinees de Fhumanite, mais, au contraire, de la voirles dominant, les resumant, en constituant la signification eternelle.

Rien ne serait plus contraire a F esprit franciseain que de separer la croix de tout ce qu'elte fut, et si les freres la saluaient avec tant d'enthousiasme, c'est qu'ils ne la separaient pas non

plus de tout ce qu'elle devait encore tre et de ses triomphes futurs.

La mystique de saint Frangois. L'homme interieur, la priere.

La joie.

Le medecin des mes.

La franchise (horreur de toute hypocrisie).

Les Admonitions.

Ce qu'on dit des Carceri on pourrait le dire de Poggio Bustone, de 1'Alverne, de Monte Casale, de la grotte de Soffiano (pres de Sarnano), de Sartiano.

Solatia quae aliquando faciebat exterius vertebantur in lacrymas et compassionem Christi (Spec. Perf. 93; 2 Cel. 3, 67).

Ce chapitre serait un chef-d'oeuvre d'observation psychologique, s'il n'etait pas si parfaitement naif. C'est, en somme, le fondement meme des ceremonies religieuses. Elles sont une mise en train, destinees a nous harmoniser avec la grande pensee generale et creatrice de 1'univers, a nous amener a 1'inspiration, a 1'introspection.

Cathedrales, musique et le reste ne sont qu'un cri : Parlez, parlez, Seigneur!

L'initiative de saint Francois est basee sur le passe et la plus orthodoxe tradition de 1'Eglise : c'est la que, de propos delibere et avec une perseverance qui ne se dementit pas un instant, il puisa tous les aliments, d'abord de sa propre vie spirituelle, puis de celle de ses disciples, mais on se tromperait ,bien en voyant dans son ceuvre une sorte d'anthologie hagiographique.

244 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE

Les biographes officiels des debuts de 1'Ordre, preoccupes de le montrer realisant en sa personne toutes les vertus des saints anterieurs, ontquelquepeu perdu de vue 1'unite splendide de sa vie, ce qu'elle eut de coherent et d' original, d'inexprimablement sincere.

Autour de lui, on imita sa pauvrete, mais sans se rendre Tompte qu'elle n'etait pas, un acte exterieur, mais un etat d'ame qui, transformant le cceur de l'homme, en transformait la pensee, les jugements, le programme de vie.

Un des traits qui le rendent le plus sympathique, c'est non seulement sa droiture, mais sa franchise native, son horreur de Thypocrisie.

SECTION 17 Entre le Chapitre et le Concile (1215)

Missions locales. Saint Frangois balaye les eglises (Spec. Perf. 56 et 57) (post reversionem de Sancto Jacobo, Spec. Vitae 37 a).

Traversant la Provence, il avait vu nos eglises et entendu parler des cathedrales. Puis, ne tenait-il pas a ce que les etrangers amenes par le Concile trouvassent les eglises moins delabrees et negligees ?

II s'etait fait macon pour reparerles eglises; a 1'Eremita il se fait peintre en batiments. (Aussi cette date m'avait-elle paru celle a assignor a ce fait avant d'avoir vu la mention du Spec. Vitae.}

Ces missions en Ombrie et dans 1' Italic centrale furent extrdmement brillantes. Les variations de 1 Celano sur le printemps et la nova laetitia correspondent a une realite. Autour du Poverello, on voyait des hommes des pays les plus divers. Listes des freres partant pour 1'Allemagne ou 1'Angleterre.

Au cours de son voyage, il avait vu en partie la Provence, puis le Languedoc a demi ruine par la croisade.

Au retour a Assise, il trouva 1'institut de Claire fortifie, developpe.

Puis il voulut oublier les soucis et les tristes visions du voyage et reprendre contact avec ses concitoyens, les eglises qu'il avait reparees, voir si on les entretenait, jouir du Subasio et louer Dieu pour I'Ombrie.

De la ce qui est raconte par Speculum Perfectionis, 56.

La joie de vivre qui debordait en lui donna a sa predication une efficacite extraordinaire. On se sentait irresistiblement attire vers lui. Sa reputation etait deja grande dans la contree, mais sa presence creait une atmosphere de vie, d'enthousiasme pour Dieu et la vie religieuse qui depassait tout ce que ses concitoyens eblouis avaient jamais imagine.

Sur les Chapitres.

Chapitre 1216. L'opinion des critiques qui pensent qu'il n'y a eu qu'un seul Chapitre des nattes (An. Boll., t. XXXI, p. 459) se heurte au fait que frere Jourdain de Giano en a decrit un, celui de 1221, et que le recit aussi vivant que precis de Jacques de Vitry (Coll., t. I, p. 295 ss.) montre qu'en 1216 ces Chapitres avaient deja tous leurs caracteres traditionnels. Ce qui avait surtout frappe le prelat frangais dans ce qu'on lui avait dit de ces reunions c'etait : 1 la gaiete; 2 le festin materiel.

Sa celebration est assuree par la lettre de Jacques de Vitry (V. Coll, t. I, p. 299).

De leur cote, les Actus 20, 2, parlent du Chapitre celebre pendant que la curie etait a Perouse.

Le recit de Jacques de Vitry (Collection, t. I, p. 299-300), ecrit

246 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE

en 1216, implique que Finstitution des frafres Minores sans 6tre ancienne a deja son nom officiel, un commencement d'organisation, des relations etablies periodiques avec le Saint- Siege.

3 Socii, 57, font savoir que la celebration des Chapitres commenc,a apres que Frangois eut obtenu la Portioncule.

Ces reunions des freres avaient ete preparees progressivement, mais il semble bien que, des 1213, les Chapitres ont du avoir leur celebration solennelle..

Les Chapitres. II est evident qu'en en parlant on a presque toujours oublie 1'attraction religieuse la plus forte qu'excitait la Portioncule.

Sans doute, dans la masse il y avait des curieux en grand nombre, mais peut-6tre y en avait-il autant qui simulaient la curiosite et qui venaient anxieux de voir de leurs propres yeux ce qui se passait en ces lieux et qui repartaient sinon deja devenus frati, du moins decides a le devenir.

Le songe qu' avait eu le frere qui voyait une foule innombrable a genoux autour de la petite eglise sur laquelle se repandait une splendeur celeste, ce reve c'etait, chaque annee, et pendant plus de huit jours, une realite. Le peuple et les prtres ne chantaient pas seulement 1'office de la Pentecote.

La plaine d'Assise etait une Jerusalem nouvelle.

On peut se demander si les Chapitres franciscains n'etaient pas aussi differeuts des Chapitres des autres Ordres que la pensee de Frangois etait originale et nouvelle.

Us semblent avoir dure normalement 8 jours et avoir ete des rendez-vous publics d'edification.

Les seances pour les affaires de I'Ordre commencaient apres.

II est evident, par exemple, que 1' envoi de nouvelles missions etait une des decisions les plus importantes. Or, nous

voyons cette decision prise, finite capitulo (Spec. Perf. 65, 1, Ms. Little n 189 in). Ce fait est confirme par Jourdain de Giano, 17.

II est vrai qu'il dit terminandum au lieu de termination, mais on voit tres bien le processus de 1'idee qui a fait snbstituer un mot a 1'autre (si toutefois terminandum n'est pas un simple lapsus de copiste). Ecrivant plus de 40 ans apres, Jourdain ne pouvait plus voir les anciens Cbapitres qu'a travers les habitudes plus normales.

Ordre du jour des Chapitres. Si les discussions sur la Regie etaient les heures les plus passionnantes du Chapitre, c' etaient celles qui precedaient la cloture et le depart qui etaient les plus emouvantes. Partir c'est un peu mourir, a dit quelqu'un.

Francois savait qu'il ne reverrait pas une partie des partants et le sentiment de sa responsabilite le preoccupait : Avait-il fait tout son devoir vis-a-vis d'eux ? II songeait aux dangers au-devant desquels ils couraient. II aurait voulu partir avec eux (Spec. Perf. 65).

Son coeur se gonflait tour a tour d'admiration et de compassion pour euxj il leur multipliait ses benedictions, solitus erat benedicere et absolvere, c'est-a-dire de faire savoir qu'il pardonnait tous les manquements qu'on aurait pu commettre a son egard.

Faits qui peot-etre se passerent durant le Ghapitre de!216. Les foricae prohibees par saint Francois (Spec. Perf., 27, 11-12 ; 2 Gel., 1, 14 ; Actus, 20, 26 ss.). Les indications de temps donnees par la Red. Lemmens sont favorables a cette date. Docebat satisfaeere necessitdtibus corporis (Spec. Perf. 97 j 2 Gel., 3, 69).

Pauvrete de 1'installation (Spec. Per/., 5, 3-5).

II est probable que vers cette epoque les rapides progres de 1'Ordre d'un cote, le relachement des anciens Ordres de 1'autre, avaient eveille chez les freres une fievre d'emulation, un besoin ardent, avectout un cortege d'illusions, defaire mieux que les autres.

Ces ardeurs naturelles, inevitables, benies, constituaient pourtant un danger puisqu'elles orientaient 1'Ordre vers Fimitation du passe, vers un etat d'ame ou la perfection aurait ete regardee un peu comme une affaire d'observances, de privations qui se comptent,. se voient, se pesent.

Pour Frangois la privation n'etait bonne que dans la mesure ou elle est liberatrice ; elle devenait le pire des esclavages lorsqu'elle se complaisait en elle-mlme.

(2 Gel., 3, 74.) Peccator fejunare potest, orare, plangere... hoc vero non potest domino suo fidelis existere.

La doctrine de Frangois sur le corps.

Les prohibitions evangeliques (Nihil tuleritis in via}. Ce qui avait porte a son comble 1'admiration pour Francois et ses disciples, c'etait 1'observation pleine de foi et d'ardeur des prohibitions evangeliques.

C'etait une rude epoque que le xni e siecle, la vie y etait terriblement dure aux petits et aux isoles, a tous ceux qui n'appartenaient pas a quelque groupe qui les protegeait. Nous ne pouvons que bien difficilement nous faire une idee de temps ou le moindre deplacement faisait traverser des localites rivales toujours, ennemies souvent. Le manque de communications, les frequentes disettes rendaient le souci du lendemain singulierement grave... Les Franciscains vivaient

au jour le jour. Tandis que P apparition d'un moine ou d'un pretre seculier annonc,ait toujours un homme qui ouvrait la main pour recevoir de 1'argent ou des dons en nature, le franciscain n'acceptait que ce qui lui etait strictement necessaire au moment meme, et si on lui demandait, il trouvait toujours quelque chose a donner et decousait, dans ce but, s'il le fallait, un morceau de sa tunique.

Ce fut un eblouissement. D'abord on n'avait pas voulu y croire, on les guetta, on les suivit.

C'etait si nouveau, si inattendu, que, par un mouvement bien humain, sans voir qu'ainsi on les incitait a renoncer a un desinteressement qui etait, au moins exterieurement, leur plus eclatante vertu, on les suppliait d'accepter des biens temporels avec d'autant plus d'insistance qu'ils ne s'en souciaient pas et les regardaient comme des stercora.

Us resistaient.

L'indulgence de la Portioncule. Francois n'a plus reparle del'indulgence dans ses Opuscules. C'est bizarre, dira-t-on. Je le trouve fort naturel. Lorsqu'il vit arriver les foules a la Portioncule et vit ce que le pardon etait pour elles, peut-etre eut-il quelque disillusion?

C'est ainsi que FEucharistie arriva a pr en dre un r61e preponderant dans sa pensee religieuse.

Entre son r6ve et la realite, la distance etait trop grande. On m'a accuse d' avoir voulu faire de saint Franc. ois un protestant avant la lettre. On a eu tort, j'ai eu grand soin d'indiquer explicitement la fidelite de saint Francois a son Eglise. Et puis il y a protestant et protestant. Si par protestant on entend la revolte centre 1'autorite de 1' Eglise, saint Frangois ne le fut a aucun degre, mais alors il faudrait dire que le catholique est un homme qui, en sacrifiant a Dieu ou plutot a 1'Eglise,

une raison k laquelle il ne tient pas beaucoup, secroit en droit de reclamer pour ce leger sacrifice d'enormes compensations.

Ces definitions etroites sont injustes, elles peuvent convenir k quelques hommes, mais n'indiquent pas la moyenne, la realite concrete. Le protestant est celui qui s'assimile la verite religieuse, il a le sentiment qu'entre elle et lui il doit y avoir commerce, echange.

Saint Francois a etc catholique en acceptant et voulant accepter 1'enseignement de 1'Eglise; il a ete protestant par la facon dont il a tente de se 1'assimiler.

Sa notion de FEucharistie est doctrinalement inattaquable, pratiquement elle est bien plus pres des traites d'edification protestants que des variations de saint Thomas d'Aquin dans le Pange. Pour Thomas d'Aquin le principal est de bien preciser ce qui se passe dans le pain et le vin; pour saint Frangois, c'est de dire ce qui doit se passer dans l'homme.

SECTION 19 bis

Les sermons de saint Frangois, Sa predication avait deux earacteres nouveaux par lesquels elle etait pour les auditoires une revelation.

Elle etait simple et d'une emouvante et mysterieuse puissance. L'auditeur se sentait pris tout de suite, decide a accompagner celui qui venait de lui reveler les forces latentes de Fame humaine.

Ces predications n'avaient pas ete preparees par un long apprentissage dans les ecoles, mais elles etaient le fruit d'une meditation infatigable.

Francois n'apportait pas a ses auditeurs des sermons conformes aux regies de l'epoque r avec des recherch.es de pensee ou d'expression propres a se faire applaudir par les dilettanti

de 1'art oratoire, ni des imitations des orateurs en vogue de son temps. II n'y avait rien d'achete aux autres, si honorablement que ce fut, dans ce qu'il disait. Tout venait de lui, de son travail intime et de la reponse de Dieu.

Ce fait donnait a son travail missionnaire une efficacite rare. II se donnait lui-m&me.

De tout ce que nous avons dit dans les ehapitres qui precedent decoule ce que fut la predication franciscaine : elle fut une action, poetique, imagee, essentiellement humaine.

Plus tard, les successeurs qui copierent exterieurement, sans s'inspirer spirituellement de Fexemple du maitre, abuserent des exemples. On tomba dans la trivialite sous pretexte d'etre populaire. On inventa de toutes pieces, dans le but d'edifier, des recits d'un gout douteux.

Ce fut la vogue eftrenee des exempla.

(Voir le recueil minorite du milieu du xm e siecle public par Little, t. I British Society of Franciscan Studies.}

(Voir du meme : English Franciscan History : cap, iv Popular Preaching, p. 123-157.)

La cendre ! voila le breviaire ! Que reste-t-il d'une vie dans laquelle 1'effort spirituel n'a aucun role, sinon un miserable petit tas de cendres que disperse un souffle de vent?

Ce furent deux predications qu'il fit au novice (Spec. Perf., 4), 1'une sur Texemple des Martyrs, 1'autre sur la tentation de 1'orgueil.

La predication qu'il fit a Saint- Damien, sans parler.

Plus significative encore fut celle que raconte le Ms. Magliabecchi 2878 Conv. 9, f 119. II se met a gacher du mortier quand un eveque vient a sa rencontre.

La scene racontee par 2 Celano, 3, 129; etait evidemment toute mimee avec une simplicite si ardente qu'elle faisait du geste un rayonnement de la foi et se gravait pour toujours dans la

memoire des auditeurs, 1' experience individuelle du mystere de 1'Eucharistie se communiquait irresistiblement.

Qu'on s'imagine le saint dresse sur tine pierre, il a devant lui, reunis, tous les habitants de quelque cite ombrienne. Les enfants sont au premier rang, ce sont eux qui ont 1'air d' avoir amene leurs meres, ils les tiennent bien fort par la main et les serrent plus fort au moindre mouvement, bien decides a ne pas les laisser bouger. Ils ne savent pas bien ce qui se passe, mais ils ont aime tout de suite 1'etrange pelerin; ils ne comprennent pas bien ses paroles, mais sont surs qu'ils 1'aiment et que lui les aime. Les autres etrangers qui passent ont peur des enfants, les appellent la marmaglia , se garent d'eux comme d'un essaim de gue"pes. Le Santo les a regardes et ils ont senti que ce regard ne les avait pas seulement penetres, ils en etaient comme rehabilites. Et derriere eux la foule etait saisie d'une emotion analogue.

Si bien que quand le Santo, le regard fixe vers les magnificences du soleil couchant, s'ecriait : Si quelque grand saint ou saint Laurent en personne descendait du ciel... , ils suivaient haletants son regard, se demandant s'ils n'avaient pas reellenient vu saint Laurent, et quand le Poverello lui criait, avec un infini respect, et pourtant sans la moindre hesitation : Oui ! Attends-moi, saint Laurent ! et lui designant a 1'autre bout de la place, un pauvre petit pretre, car les mains de celui-ci touchant le Verbe de vie, ont quelque chose qui depasse 1'humanite, et il faut que j'aille le saluer le premier .

Rapidite et caractere de ses courses missionnaires (1 Gel., 97,

Caracteres de sa predication, 2 Celano, 3, 50 (II, 73).

Nous avons quelques-unes de ces predications, par exemple le schema de celle de San Leo (Montefeltro) qui convertit Orlando de Chiusi, proprietaire de 1'Alverne.

La mort du damne a la fin de 1'epitre aux Chretiens.

Le Noel de Greccio fut un pr6che.

La joie parfaite a probablement pour origine un sermon et la forme primitive est peut-etre celle que nous trouvons dans le Ms. Magliabecchi Conv. 9 2878, f 119 a. Tout cela est image, scenique, vivant, populaire et emotif.

Ce qui donnait a la predication de Frangois un accent d'une virilite, d'une noblesse exceptionnelles, c'est que sa piete etait inspiree par ]a preoccupation de Yhonneur de Dieu. II y avait la une tendance qui a ete celle de certains huguenots. Ces mots pour lui prenaient une valeur concrete, comme pendant la guerre lorsque nous pensions : II y va de 1'honneur et du salut de la France.

Ce qui se passa a Bologne le 15 aout 1222 (Mon. Germ. Hist., t. XXIX, p. 580) donne un exemple tres net de ce qu'etait la predication de Francois et ses resultats sur les intellectuels. II divise les etres doues de raison en trois categories. II y a, outre les anges qu'on ne voit pas, ceux qu'on voit (sainte Claire), les porteurs cle joie et de lumiere. II y a les homines, ceux qui travaillent, et il y a les demons, ceux qui ruinent la cite, la bouleversent, en font un enfer.

Saint Frangois et les contemporains. Ses contemporains furent eblouis par ses sentiments chevaleresques nourris d'une inspiration si profondement religieuse. Cette joie de vivre la vie ideale, de se donner, cette puissance intime qui le faisait artiste, poete, et pourtant mettait tout cela au service de Dieu.

Pour lui et en lui, la religion apparaissait comme une liberation, comme la prise de possession d'une energie individuelle et collective insoupgonnee.

Une immense esperance parcourut 1' Europe, la fit tressaillir.

A force de naivete, de sineerite, d'oubli de lui-mdme, de foi en Dieu et dans le mystere de la creation, Francois se trouva tout a coup le heraut et chef d'orchestre involontaire d'un reveil du coeur, de Fame, de la conscience. Ce fut un sursum corda tel que 1'histoire n'en a pas connu d'autre. Et pendant quelques annees, une indicible joie s'epandit d'Assise sur le monde.

En 1224, Francois fut stigmatise, mais pendant longtemps encore on ne vit dans ce fait qu'un miracle splendide : 1' Europe religieuse ne voulait pas renoncer a son r6ve de renovation. Elle mit plus de trente ans a le voir s'eloigner a tire d'aile et ce fut seulement apres tout ce temps qu'elle se rappela le Calvaire de Frangois, qu'elle y monta a son tour et que les processions des Flagellants donnerent naissance a ce type de piete franciscaine qui a pour centre un crucifie qui ne sait que pleurer et exciter les larmes.

Dire que la vraie valeur de saint Frangois dans le mouvement des arts lui vient des stigmates (Gillet, Hist, artistique des ordres mendiants, p. 30 s., 98 s.}, c'est se meprendre sur rimmense renovation qu'il avait provoquee auparavant.

C'est seulement vers le milieu du xm e siecle que la passion du Christ jouera dans la piete populaire la place enorme que 1'on sait. (Voir Male. Cf. A. F. H., V, (1912), p. 122 ss. Cf. VII, p. 149.)

La conversion de frere Pacifique, roi des vers, est un symbole de 1'enthousiasme des jeunes et des poetes pour Fran-

Pacifique le vit troner dans le ciel, tandis qu'un autre voyait la Portioncule devenant comme un nouvelle cite descendant du Ciel.

Le cosur italien ne fut pas le seul a etre pris. Au dela des monts ce fut un eblouissement. Preuve en soit ce que dit Roger de Wendover (Pertz, t. XXVIII, p. 42).

Une des grandes raisons du succes de Francois dans les pays latins, c'est qu'il a agrandi la vie, il a preche I'humilite et une incomparable grandeur. Son style emphatique, royal, n'etait pas une pompe exterieure ou de la grandiloquence, c'etait une prise de possession reelle d'un trone incomparable.

II a eu f oi en I'homme, foi en Dieu en rhomme, et les hommes lui en ont su gre.

La priere qui s'envole de presque tous les clochers d'Ombrie, c'est

Mentem sanctam spontaneam, honorem Deo, Patriae liberationem.

C'est Fadmirable harmonie qu'il y a entre ces paroles et 1'effort franciscain qui a donne a celui-ci son energie, sa penetration, son efficacite.

et Leon. Deux des temoins du nouvel evangile.

Deux des milites tabulae rotundae : 1 Frere iSgide devant les contemporains; 2 Frere Leon devant la posterite.

Faire un nouveau chapitre tout entier intitule Frere gide et frere Leon en prenant pour base sa vie par frere Leon (XXIV gen.}. L'un est le type du franciscain de la premiere heure.

L'autre, le gardien vigilant et desole de la tradition,

L'un aurait voulu tre enseveli a Sainte-Marie-des-Anges; 1'autre y mourut.

256 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANOIS D'ASSISE

La joie parfaite. L'admiration populaire n'a pas eu tort de s'arreter devant cette page, extasiee, songeuse, reconnaissante. C'est que les plus simples en la lisant et en la repassant dans leur memoire sentent qu'a cote de ce qu'on peut savoir, apprendre, connaitre par les livres et emraagasiner dans Pintelligence, 11 y a des verites, des realites vivantes qu'aucune ecole n'est sure d'enseigner, auxquelles les savants les plus patentes peuvent rester parfaitement etrangers et qui peuvent rayonner dans les existences les plus ignorees, en apparence les plus pauvres, pour les enrichir et leur donner a travers la vie une ineffable securite.

II y a la le sentiment du triomphe de rhomme sur la nature, sur les circonstances. Frangois est reconnaissant a la pluie, a la neige, qui bien loin de l'arre*ter, de le contrarier, lui fourniront 1' occasion de sentir ses faiblesses et de vouloir ne pas succomber. Mais ceci n'est que la preface.

La vie, la joie parfaite, ce n'est pas tel ou tel resultat, la recolte des fruits du travail, c'est le travail, 1' effort, 1'epreuve, le labeur, lent, incessant, varie, pour s'affranchir d'abord, puis pour se realiser, non dans un moi de dilettantisme ou d'orgueil, mais dans 1'union avec la volonte mysterieuse, avec 1'unique et eternel sacrifice.

Francois n'a pas renonce a 1'idee de conquerir la gloire, mais au lieu de songer a une conquete brusque, qui ne durerait que le temps d'une bataille ou d'une guerre, il songe a la conquerir par une lutte perpetuelle, ascendante, et comme il sent le besoin d'exterioriser son r6ve, son ideal, de lui donner un symbole, un drapeau, il voit ce drapeau eleve sur la croix du Golgotha, toujours pres de lui, au pied de laquelle il peut s'agenouiller, qu'il peut etreindre et qui pourtant s'eleve plus haut, toujours plus haut.

Frangois redonna au christianisme, a la vie ehretienne et non pas a quelques efforts momentanes tels que le depart pour la croisade, .mais a la vie ehretienne generale, normale, la plus sedentaire, la plus humble, la plus ignoree, un RESSORT qu'elle

IBS SECTIONS 257

avart perdu, l-ENTfiGFUSiABME. 11 ; se lance a ^l^assaut :d<estforteresses spirituelles qui'encerdlent Fhomme -et 'l?empchient: de voir le eiel.

La, joie parfaite, c'est 1'etat deseve, de jeunesse et d'energie ou 1'homme sent en lui une force spirituelle que rien ne pourra vaincre, qui est sa loi a lui et qui, etant aussicelle de 1'univers, 1'harmonise avec lee antique eternel de Fhumanite et meme de 1'univers entier souffrant et triomphant par la douleur.

C'est la foi, c'est-a-dire 1'affirniation joyeuse que la vie vaut la peine d'etre vecue et la certitude de la victoire. (Voir Spec. Perf., 96, 13 s.)

La joie parfaite n'est pas la douleur ou la souffrance, -elle est 1'etat ou Fame se sent plus forte que toutes les contradictions et ou elle veut avec joie et foi le bien, malgre.les obstacles, les obscurites...

Nous possedons ces instructions sur la joie parfaite sous deux formes plus breves, ou Frangois fit effort pour donner a sa pensee toute sa force tout en la concentrant, 1'admonition 5 et le morceau qui est devenu le chapitre 17 de la Regie dite de 1221.

Us ont pu, 1'un et Fautre, etre portes au Chapitre de 1217 comme commonitio generalis ou recommandation sur laquelle Frangois desirait specialement attirer Fattention de ses disciples.

Le chef-d'oeuvre par excellence .de JEranfois. On a

souvent dit que c'etait le Cantique du Soleil ou des .Creatures.

Je ne voudrais pas direle contraire.

Mais le ; chapitre sur la joie parfaite, avec sa simplicrte que tout le monde peut eomprendre, gouter, .et en faire :la :regle d'une vie nouvelle, paralt- encore quelque chose de plus grand,

258 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS D'ASSISE

Ce programme de vie religieuse, si profond et facile a comprendre, a quelque chose d'incomparable.

On dira sans doute que ce n'est pas le Poverello qui a ecrit ce chapitre et c'est vrai. Mais il y a quelque chose de plus beau que de 1'avoir ecrit : c'est de 1' avoir inspire, d' avoir cree a un simple f rere des environs de Fermo une me capable de sentir une telle beaute spirituelle et d'arriver a I'exprimer.

II a cree de meme une veine de purete, d'intelligence des choses belles et dedicates, de courtoisie dans la pensee et les sentiments jusque chez les paysans de 1'Ombrie, comme le montre le recit de la course de Frangois et de Claire a Valle

Gloria.

Gaiete de saint Frangois. Un des traits distinctifs du caractere de saint Frangois, sur lequel je n'ai peut-etre pas assez appuye, fut la joie, la gaiete, cet optimisme foncier qui ne se laisse pas surmonter par le mal, mais surmonte le mal par le bien. C'est le trait italien et ombrien. La gaiete comme la sante sont deux vertus, car elles sont deux puissances. La maladie et la tristesse ne sont pas des vices, mais ce sont des defauts, deficits, defectus. La gaiete c'est le oui, c'est 1' affirmation de la vie.

Aussi, comme elle est communicative, on la recherche. On ne pouvait approcher de Frangois sans en ressentir la bienfaisante influence. Voir Ceperano A.SS.

En voyant cet homme vil et meprise, les plus angoisses reprenaient courage, les plus travailles, les plus charges sentaient renaitre leur foi en 1'avenir...

Gregoire IX fut souvent de ce nombre. (1 Gel., 101; 3 Soc., 59; 1 Cel., 46. Ceperano A.SS., p. 659.)

II y a des gens qui se donnent a Dieu a contre-cceur, ils ne se donnent pas, ils se vendent et regrettent toujours le marche, sans avoir la hardiesse de le rompre. Ils qublient le precepte de saint Paul, hilarem datorem diligit Deus.

I Celano, 76.

II donne ses vetements gaudens et exultans.

Cette joie dans 1' amour et dans le don, n'est-elle pas ce qui manque le plus a 1'heure actuelle pour la solution de la question sociale ?

Son sentiment de la nature. Le sentiment de la nature se trouve en Ombrie et dans les Marches, voire me'me dans les Abruzzes, mais deja moins en Toscane, dans toutes les classes de la societe, a 1'inverse de ce qui a lieu chez nous ou il n'existe pas chez Fouvrier ou chez le paysan.

Chez saint Francois, il etait done inne comme chez ses concitoyens, mais il en trouva la canonisation dans les livres sacres, de la 1' expression qu'il lui donna. Naturellement ses biographes ont donne a cela une forme theologique : ils 1'ont montre se faisant de la nature une echelle pour arriver a la contemplatio'n du createur (Bon., 123; 2 Gel., 3, 101) (II, 124). Ce n'est pas inexact, mais sa veine poetique avait quelque chose de bien plus spontane, son cosur bondissait en sentant le torrent de vie qui anime la nature. La poesie de 1'Ancien Testament donna a ces elans sa grandeur, et la pensee evangelique les impregnait d'une emotion que Fancienne alliance n' avait point connue..

Son amour pour les animaux. II y a un certain nombre de traits de la vie de saint Frangois qui n'ont pas ete bien compris. Faire de saint Francois un logicien -farouche qui se serait impose un certain genre de vie est une erreur. Les peuples latins mettent volontiers plus de logique dans leurs raisonnenients que dans leurs actes. Saint Francois a plusieurs fois sauve du couteau de pauvres petits agneaux qui avaient provoque sa pitie; il lui arriva de remettre dans 1'eau des poissons qu'on venait de lui offrir. Partant de ces faits, il est arrive a quelques-uns de se le representer comme le precurseur de cer-

(260 ETUDES INEDITES -SU!R : S-AINT TRANQOIS D'ASSISE

taines tentatives contemporaines de gens qui n'ont pas settlement pitie des animanx,mais qui, dans-mi exces <de -sensibilite, rconsidereraientfia vie de Fanimal comme^ sacree.

Rien d'analogue chez saint Francois, -son amour pour les

betes n'a rien de force, ni de voulu. Ilest naturel, prirne-sautier,

ingenu, spontane, il precede de 1'inspiration et non de la

ilogique. Gela ne l-empechait pas de manger 5 les poissons et je

suppose ;aussi Fagneau, quoique les legenttes : n ? en disent Tien.

;La conception que saint Frangois se^faisait de : l ? univers etait

'.^essentiellement anthropoeentoque. Omnis enim creatura dicit

et clamat: Deus me fecit propter te, homo.

Toute creature est faite pour 1'homme et tout homme est .fait pour Dieu. C'est cette- ascension active, continue, vivante tde la creature qui le ;jetait dans d'ineffables extases.

Il-y a -dans ; la vie des saints, comme" dans celle de tous les metres elus, des instants exceptionnels ou 1'humaine nature se -souleve au-dessus d'ellevmeme : le poete dans- son ^inspiration, tie prophete dans ses visions nous disent ou nous chant^nt -la Tealite de demain. Par eux Fhumanite s'essaie et s'etudie a ,-esquisser . des . mouvements ; nouveaux. C'est la ; prerre d' attente <que la journee d'aujourd'hui legue a-la 'journee de demain. Aujourd'hui je balbutie les verites de demain. Mais celui qui balbutie aujourd'hui n'est pas moins grand

que celui qui definira demain. Paul plante, Apollos arrose et

nul ne saurait dire lequel est le plus grand des deux. L'essentiel ;est de faire vaillamment le devoir du jour. A chaque jour suffit

sa peine. Non. Gbaque jour nous apporte un devoir journalier.

Si dans cette journee de printemps ou le soleil se leve radieux, ; apres une iiuit sans nuages, je ne couvre pas les bourgeons de

1'espalier, je les trouverai dans deux heures brules par la

gelee...

LES'i SECTIONS , 2B2I

Saint. Francois et .: l'Eueharistie*> On- a qiiekpiefakevoque le - mot , de magie a propos des sacrements .de; I'lEglisa en general et de-eelui de l'Eue]iaEi&tie;en,ptarti&ulier.

Qu'iLpuisse y avoir ca et;la de rares etres humains: reputeschretiens ^ dont-l'mteHigeneie; et le : sentiment moral, sontl toutr krfait rudimentaires, et qui. soient ineapables de voir dans: le culte autre chose que des mots incomprehensiblesj ,san& songer que ces mots, -.ces rites, ces^signes-n'^ontipas: leu eux-memes, c'estifort^ possible, mais Francois fut a. 1'extreme. oppose. Pour lui, le: rit& magiqu&.futj ,comme .-. pour: presque tous les fideles-, une tentation diaholiquerdont Ia ; pensee;degra4er 1'h.omme. Celui qui ne la-, repousse; pas; d'instinct- et\ avee; hopreur renonce a la fois a^ son intelligence,;, f ait. fi de. sas raisoiL et refuse de suivre le sentier du devoir : ce n'est pas une defaillance, c'est un reniement, une revolte, une abdication : c'est le Diable venant tenter Jesus.

Frangois parlait a Jesus mysterieusement vivant dans 1'Eucharistie et celui-ci lui repondait. II le conseillaitj Tilluminait, le f ortifiait. II n'avait aueun doute sur cette voix 1 ; et n'avait pas a en avoir puisqu'elle- lui montrait toujours le chemin montant au Galvaire.

., Francois n'assdstait pas a la messe; it y participait, il s'offrait en meme temps- que le Christ.

Sur le role de ce culte dans la pensee, rinspiration et 1 1'activite de Frangois;

La base, la raison d'etre de : I'autorite pontificale et; par con-sequent, la charpente de 1'Eglise : la Gene du Seigneur dans la r chambre haute, au crepuscule du Jeudi Saint. C'est la qu'est

262 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS D ? ASSISE

nee 1'Eglise, et c'est 1'acte qu'elle doit renouveler sans cesse jusqu'a la fin des siecles.

La pensee, il vaudrait peut-etre niieux dire le cceur ou 1'imagination deFrancjois, ressemble a une eglise. Au fond de Tabside regne toujours le Christ, mais ce n'est plus le Christ surhumain et impassible des mosaiques byzantines, c'est le fils de la pauvre femme, presidant a un banquet eternel et y invitant tous les ho names. Au chevet, un autel est dresse a la pauvre femme elle-meme, celle a laquelle on va porter les douleurs trop humaines.

La pensee de 1'hostie faisait vibrer son creur aux soupirs deja tant de fois seculaires de 1'figlise vers 1'unite.

Seigneur, disaient les fideles du temps de la Didaehe, de meme que ce pain vient de grains de ble qui germent partout, la-haut sur les montagnes, la-bas dans la plaine et qu'aujourd'hui il n'est qu'un seul pain, de meme reunissez en un seul...

Chapitre de 1217. Au chapitre de 1217 semblaient s'etre realisees les antiques propheties des voyants d' Israel; ce qu'il y avait de meilleur en Italic et dans tous les pays environnants vibrait a la voix de ce frele mendiant, regardait vers lui. Chose nouvelle, beaucoup ne songeaient pas a voir en lui un thaumaturge, on regardait a lui comme a un pacificateur, un createur d'energie, un eveilleur d'^mes.

Cependant, lui, au milieu de cette effervescence spirituelle, provoquee par lui, restart simple et pur, le vertige de 1'orgueil n'avait pas prise sur lui.

II avait parfaitement conscience de ce qui se passait, de la profondeur a laquelle le message de la pauvrete avait laboure le sol religieux, mais il voyait que la rapidite avec laquelle ce travail s'etait realise constituait un peril.

A ce Chapitre (?) la charge de predicateur s'est isolee ou plutot s'est constitute, et par le fait meme les autres freres ont peu a peu cesse de precher la penitence.

Les conseils d'HugoIin en 1216 ont peut-e"tre ete pour quelque chose dans la constitution de cette charge (preparant la fusion avec les Dominicains ?).

Le chapitre 17 de la premiere Regie tout entier a pu etre une exhortation de Francois mise ensuite par ecrit pour inaugurer la nouvelle charge et avertir les freres de 1' esprit dans lequel ils doivent s'en acquitter. Frangois est surtout preoccupe de mettre ses freres en garde centre des succes oratoires aussi retentissants que vains (tels que ceux racontes par Salimbene pour 1'epoque de 1'Alleluia de 1233).

Le debut seul de la Regula 1221, 17, parait contemporain de 1'eclosion definitive de la charge de predicateur. Ce qui suit a partir de Et nullus minister vel predicator est plus en harmonie avec les preoccupations de Francois en 1220.

Projet de nouveau chapitre : saint Francois et la France, 1217 (?). Prendre pour point de depart Speculum

Perfectionis, 65. . '

La dure obeissance. II fallut un douloureux effort a saint Francois pour se soumettre a 1'avis du cardinal Hugolin (s'opposant a ce qu'il allat en France), et c'est probablement de cette epoque que date la premiere partie de la 3 e admonition jusqu'a... pro fratribus suis, ou on le voit mettre par ecrit ses reflexions sur 1'obeissance afin de se les rendre plus nettes.

264 ETUDES INEDITES SUR. S-AJNT. FRANQOIS D'ASSISE

La pauvrete faisait admirer saint Francois, son humilite le faisait aimer. Ce n'etaient pourtant que les religieux qui employaient ce mot en parlant de lui, car cette vertu en lui ayait une s.eye, un . rayonnement qui lui. donnait un caractere tout, a fait nouyeau..Cela n'avait de commun que le nom. ayec les attitudes que prennent les prof essionn els de 1'humilite : ce,t, air contraint,. replie, f.erme, que Jesus, reprocha si vigoureuseinent aux. pharisiens,,

L'exaltation de 1'humilite. Vision des tr6nes de frere Pacifique (Spec, Perf., 59 et60; 2 Gel., 3, 63) (II, 85). Revenu d.e. Florenpe et resolu a envoyer frere Pacifique a sa place, s.aint Fran.coiS; voulut probablement s'isoler avec lui, pour ta.cher de lui reveler encore mieux ses espoirs, ses convictions, so.n.amo.ur pour la France, foyer du.culte.du Saint Sacrement, Lui.quij.poete et artiste, avait frequente le monde singulierement mele des troubadours, fut emervcille de Fexquise simplicite d.e. son. maitre, de tant de vigueur spirituelle unie a une modestie.dont il. n'avait jamais vu 1'analogue.

II etait nuit quand ils arriverent a San Pietro di Bovara; tout dormait dans Tabbaye; dans 1'eglise, personne, le Christ cache sous les saintes especes y veillait seul, comme jadis au jardin de Gethsemane. Francois voulut veiller avec lui.

... II renvoya son compagnoh chez les lepreux et resta seul. Pacifique savait quelle lutte allait se livrer dans le cceur du maitre.

II avait besoin de silence pour accepter dans son cosur ce qu'il avait deja accepte verbalement.

Le lendemain au point du jour il le retrouva, priant dans le choeur, rasserene, vainqueur du doute et de Findecision (1 Gel., 71, 7 72, 2).

Le Ghapitre de 1219 (Pentecote, 26 mai). Cette date marque a peu pres le moment a partir duquel Francois snt

S=E.G.TIOJ*S 265'

son horizoms'-assombrir^da plus en plus^La- vision du Jugement dernier s'installe au tympan central de la cathedrale.

G'est le Dies irae.vecu. (Voir la description des choses finales dans. Barlaanret Josaphat, Vitae Patrum, p. 262 et 263.)

De tous les:Chapitres, ce fut: pent-etre le^plus emouvant a cause dm depart de Francois et surtoufc a cause des nombreux frfires qui partaienfr aussi et pour lesquels il etait a la fois heureux: et. preoccupe^

ILy eul.chez luijace moment, uneanxiete analogue kcelle qu'il dev^it resaentir plus^tard lorsque la mort lui apparut toute voisine. Dans: ces; deux circonstances; c'est dans 1'Evangile selon saint. Jean qu'il chereha la consolation celeste. A l'agonie> leviatique fut saint. Jean j

Voyage d'Assise en Orient. Depart: d!Ancone de Frangois et des onze comme pour le voyage ad limina.. (Voir Conform. 113.b. 2, ed.. Quaracchi, An:F,r., t. IV, p. 481.) Qu'en faut-il penser ?

Le depart d'Ancone, tel qu'il est raconte pa.rles Conform., n'est pas appuy6;sur des textes incontestables, mais son esprit est singulierement en harmonic aves. le. caractere de Erangois.- Un autre document qui nous met en plein dans cette.atmosT phere, c'est le: recit de. J.oinyille. sur: Temharquement des Groises en aout

Frere Philippe et Jean de Compello. Favorisee par 1'absence de Franc, ois, toute cette agitation avec les preliminaires qu'elle suppose, avec les demarches qui en furent la suite.; et: dont nous venons.de: signaler deux specimens. caraeteristiquS:,. a- eu hesoin^. pour: eolater et s'etendre^.d'un .laps: de

266 ETUDES INEDITES SUK SAINT FRANQOIS r/ASSISE

temps plutot considerable. (V. Ortroy, An. Boll. (1912), p. 455).

II a parfaitement raison, mais d'ou vient que le cardinal Hugolin qui avait empeche Francois de partir pour la France en 1217, 1'ait, deux ans plus tard, laisse partir pour une expedition bien plus lointaine et plus dangereuse? Ne serait-ce pas que Fran- ^oisn'etant pas entre avec assez d'empressement dans les vues du cardinal, celui-ci pensait qu'en son absence il pourrait plus facilement realiser ses vues sur le mouvement franciscain ?

II y avait entre les vues du cardinal qui, des 1217, agissait non seulement en protecteur, mais en maitre (il defendit a Francois de poursuivre son voyage vers la France) et les souhaits, les aspirations, interessees peut-etre, de certains ministres provinciaux, une sorte de coincidence et d'harmonie.

Les troubles etaient done semes depuis longtemps, il ne leur fallait qu'un rayon de soleil favorable pour eclore.

A en juger par 1'eloge de mauvais gout que Celano ~decoche au frere Philippe (1 Gel., 25), on peut se demander s'il n'etait pas un de ces orateurs, infatues d'eux-mSmes, que le succes ne rend pas seulement vaniteux, mais mechants et vindicatifs pour ceux qui ne les admirent pas assez. Les 3 SociL eux-memes jugent necessaire en 1246 de s'incliner devant lui. Est-il hors de propos de penser que ce beau diseur eut la tentation, lui aussi, de se dire^ en pensant a Frangois : Pourquoi lui, pourquoi lui, et pas moi ?

Frangois obtint de la curie 1'annulation de ce qu'on lui avait accorde, mais les compensations qu'on devait lui accorder plus tard montrent que c'etait un homme qu'on preferait satisfaire.

Retour d' Orient. Au premier abord il est etrange que saint FranQois ne soit pas alle plus rapidement a Assise, mais

le bateau qui le rec.ut pouvait fort bien avoir Venise pour destination et, d'autre part, frere Etienne avait pu lui signaler le Nord de 1' Italic et surtout Bologne comme centre des freres lurbatores. Peut-etre aussi avait-il voulu envoyer quelques freres a Assise annoncer son retour et recevoir 1'expression du repentir des rebelles. Mais peut-e*tre ce qu'il vit a Bologne fut-il trop precis et il se rendit ensuite droit aupres du pape.

M. Fischer a finemeiit remarque (p. 62) qu'a Bologne Frangois se sent encore le maitre. Plus tard il cedera.

Apr&s les troubles. On n'a point assez marque jusqu'ici la splendide confirmation que la Chronique de frere Jourdain est venue apporter aux recits du Speculum Perfectionis et de toute la tradition des zelateurs. S'il y a des devoirs de haute courtoisie entre gens de cceur vivants, n'y en a-t-il pas aussi envers la memoire de ceux qui ne sont plus ? Les erudits qui ont passe une partie de leur vie a discrediter Angelo Clareno, par exemple, et ses amis, en accept ant aujourd'hui les recits de frere Jourdain, n'agiraient-ils pas bien en faisant reparation d'honneur a la memoire de ce persecute ?

Les novateurs furent maudits par saint Francois , mais on ne voit pas qu'ils aient etc autrement punis. Jean de Capella ne fut plus accueilli par la curie, mais pour lui, comme pour Pierre de Stacia, la tradition posterieure dut le montrer poursuivi par la vengeance divine, ce qui semble impliquer que le reglement de compte avait ete laisse a celle-ci et qu'aucune rigueur ecclesiastique ne les avait atteints.

Les freres, fi deles a 1' esprit franciscain, pouvaient se felieiter et penser que le fondateur restait maitre des positions; les autres pouvaient etre a peine moins satisfaits puisque le cardinal Hugolin devenait le protecteur officiel et definitif de 1'Ordre: or, il semble ressortir de 1' ensemble des faits que c'etait

preeisement lui qui ; avait ete rintrodueteur. a: la? curie ; de ceux qui so uhaitaient;. certains changeoments et~en particulier 1'adoption d'une Regie; nette^t: claire qui serait la charte.de 1'Ordre. L' administration eeclesiastique^ .si pleine d' admiration qu' elle put etre-pour: la personne^de! Francois, .nepouvait pas ne pas ser&entir perplexe et- soucieuse devant: Penthousiasme ^mystique du Petit Pauvre d ? Assise.

On ne liii;en faisait pas un crimej bien: au contraire, mais on aurait voulu . lui f aire comprendre . qu'a cote : de cela sont indispensables des reglements qui sont a la vie religieuse ce qu'un contrat de mariage est a un mariage d'amour.

Jean de Capella etait entre dans ces vues de la curie et s'y etait presente avec un pro jet de Regie.

L'.accueil favorable qui; lui fut. fait, n'avait peut-etre pas d'autre-,but qua d'emouvoir saint Frangois et- de lui montrer la necessite/urgente de^donner a ses freres une constitution.

Si cette hypothese est exacte^ I'.effet desire; fut; atteint et Jourdain de Giano montre. le f ondateun de 1'Ordre s'occupant aussitot de la redaction dela Regie. II s'adjoignit; pour: ce travail un theologien:tres: verse dans 1'Ecriture sainte qu'il avait eu. 1' occasion d'apprecier au.-c.ours: du voyage en Orient^ frere Cesaire de Spire (1).

La Regie primitive etait probablement; constitute par les brefs passag es sur le.renoneement evangelique que: nous avons tro.uves plus. haut. et quelques: lignes sur la. soumission au Saint-Siegje et' quelques autres points ; essentiels, Des lorSj d'annee en.annee, ce noyau primitii s' etait complete; par; des statuts sur des. questions, mises en. deliberation devant les Ghapitres generauxy peut-e"tr.e meme.:par: des exhortations dft Francois a ses disciples. EtiFranQois; avait. sans. doute:une tendance a y ajouter.sans cesse, de fac.onal>ienetah'lir, dans.chaque cas particulier, tout ce: qui lui paraissait: naturellement imr plique dans le vceu de . pauvrete . eyangelique. .

(1) Voir la note p. xi de 1'ed. de guerre ; p. 346 de 1'edit. definitive (1931),

Nous possedons .encore le -resultat des efforts de saint Franois pour organiser sa pensee et^les deliberations des Ghapitres dans, la Regie de 1221. Gen' : est pas encore le moment de 1'examiner en; detail. :Elle:neeon.stitueTine Regie que dans un petit nombre de pages, le reste etant plutot compose d'effusions mystiques de saint Frangois : elle n'en est que plus interessante pour nous.

Mais le fait d' avoir amene le fondateur a entreprendre ce travail constituait pour les freres qui voulaient 1' organisation de TOrdre la victoire essentielle.

Saint 'Francois en eut conscience et des lors nous le verrons vaincu, faisant des efforts desesperes pourremonter le courant, et reduit a se mettre de cote, devenu un objet de culte, quelque chose de tres saint et pourtant de mort.

On a dit : La preuve que Franc. ois ne croyait pas que les fauteurs des troubles fussent a la curie, c'est qu'il va directement demander le secours du pape contre les novateurs (Van Ortroy?).

Mais c'est la un argument tout a fait specieux. II en appelait de la curie mal informee a la curie mieux informee. Hugolin lui .inspirait confiance.

Qui a une affaire devant la justice, ne fuit pas le juge qu'il sait prevenu contre lui. II va le trouver, le renseigner.

Chapitre des nattes 17 mai .1220. Preside par Hugolin. Demarche des ministres (Spec. Per/., 68).

Ce ne fut pas du tout une cabale de sministres , comme dit leP. Van Ortroy (An. Boll., 31, p. 461), mais en ecartant cette fausse interpretation, dine faut pas ecarter les f aits eux-memes. Les ministres m'avaient sans doute pas. tort, et pourtant saint .Erangois avait grandement raison dans ses angoisses.

. Adopter :laiRegle;de ; saint Benoit, de saint Augustinou de

saint Bernard, n'etait-ce pas renoncer d'avance a la pensee maitresse de Franc, ois qui avait voulu faire un effort tout nouveau, tout original, tout pur, tout parfait? (Spec. Perf., 26.) La decadence des anciens Ordres n'eclatait-elle pas ?

La Regie fut attaquee. C'etait une masse confuse depreceptes entrgmeles d'homelies, d'elans mystiques excellents, mais qui n'etaient pas une Regie ou Ton put apprendre avec precision ce que Ton avait a faire (sic et sic viam ordinate).

II est meme probable que des pretres et des freres theologiens laisserent voir au fondateur qu'il y avait des questions ou il n'etait pas competent.

II fut done decide que 1'annee suivante il presenterait la Regie mise au point.

Francois fit inserer dans la Regie un paragraphe redoutable centre les superieurs : les simples freres etaient invites a bien examiner leur conduite et, s'ils se conduisaient contrairement a la Regie, a declarer au ministre de toute la Fraternite qu'ils ne voulaient pas de lui (Reg. 1221, 5). A ceux qui n'etaient pas animes d'une exceptionnelle vie spirituelle, une pareille invitation dut paraitre une cruelle injure, pouvant compliquer singulierement la difficulte de leur tache. Peut-etre s'en trouvat-il parmi eux qui penserent : Si seulement nous etions des brigands, il nous traiterait avec plus de courtoisie! (Voir tout le chapitre 5 de la Reg. 1221.)

Les raisons qu'avait Hugolin de desirer racheminement de 1'Ordre dans des directions un peu differentes sont fort naturelles et judicieuses. Exposees avec vigueur par M. Brem (Papst Greg. IX, p. 87 ss.). Mais les voies traditionnelles avaient

ete suivies assez souvent et avaient conduit a d'assez graves deceptions (par exemple la decadence de Citeaux si eloquemment manifested par le recit de Cesaire de Heistercbach, Dist. VII, cap. VI, t. II, p. 7. Cf. Brem, p. 72 s.) pour donner aux craintes de Frangois une justification bien forte.

Si la Pauvrete pouvait avoir ses dangers, on connaissait bien mieux ceux de 1'avarice.

Nous avons vu qu'en tete de 1'ordre du jour traditionnel des Chapitres venait la question des additions a faire a la Regie.

Tout, naturellement, done, certains freres avaient prepare des vceux, confere avec d'autres, sur de nouvelles mesures a prendre. II est fort possible qu'ils n'aient pas soupQonne d'abord le resultat de leurs propositions, surtout aupres du f ondateur de 1'Ordre. Peut-e"tre avaient-ils pressenti le cardinal, et, forts d& son suffrage, croyaient-ils que Fhumble saint applaudirait de tout coeur a leurs innovations.

Lui, au contraire, tout emu encore et comme meurtri par les evenements qui s'etaient deroules depuis quelques mois, etait dans un etat d' excitation penible.

Abdication de saint Francois. Apres la maladie et la mort de Frangois, 1'evenement qui a laisse la plus profondfr trace dans le Speculum Perfectionis, quiinflue et penetre tout,, c'est 1'abdication. On ne retrouve cette penetration dans aucune autre des vies de Francois. Le fait est-il vrai, est-il faux ?

La tradition posterieure est allee en 1'estompant; dans* Bonaventure, il s'efface presque. II semble done naturel

27J2 ETUDES INEDITES SUR 'SAINT FRANgOIS

penser que la precision idu ^Speculum Perfeetionis est un signs :de realite.

Aussi -lesf critiques ;Gontrairesau 'Speculum ;Pe?fectionis orttils fort bien vu 'qu'il fallait 1'attaquer la -Bt iprouver que Franc, ois avait ete general jusqu'a sa mort, M. 'Gcetz entre autres.

Voyons un peu ce qu'on nous offre pour contredire ici le Speculum Perfeetionis. Nous donnerons ensuite ce qu'on peut repliquer.

On ne nie pas le fait lui-meme, niais on 1'attenue, on a 1'air d'attribuer a Frangois un acte de parade symbolique.

Sans rechercher : si ces sortes d'actes etaient dans le caractere d Frangois et s'il neiutpas au contraire soucieux de sineerite, de pure observation, il est sur que le Speculum Perfeetionis dit tout autre chose : il abdique et ne joue plus que le role d'une reine douairiere.

1 Celano lui-mfeme a une phrase qui n' office aucune obscuritesur le role du cardinal Hugolin : Pastoris certe ille ( ! Hugolinus) implebat vicem ~et faciebat opus, sed sancto viro pastoris reliquerat nomen (1 Gel., 7-4, I, 27).

Plus le Speculum Perfeetionis appuie sur les douleurs morales de Francois, plus il est curieux de voir qu'il dit moins que 2 Celano sur leurs causes. II semble ignorer les grands couvents qui furent bientot etablis au centre des villes; les freres palatins; la course aux charges 'hrerarchiques, :episcopat, etc., F alliance de certains freres avec 1'Empereur.

Nous sommes done dans le Speculum Perfeetionis a Forigine du relachement. On y sent, plus que partout ailleurs, des tiraillements entre les anciens et les nouveaux freres. Voir surtout 72 (1 Cl. 104 dit aussi prima opera prisiina simplicitas).

Ces tiraillements qui portent leur idslte ne se trouvent plus

meme indiques dans Bonaventure, ni dans les autres ouvrages subsequents.

II f aut done faire remonter le Speculum Perfectionis a une date tres ancienne.

Note manuscrite dans Pexemplaire de travail du Speculum Perfectionis (Ch. xxxix). Si on considere ce chapitre, on s'apercoit sans peine que sa brievete est extreme, il est incomplet.

Frangois n'a pas pu tout a coup dire : Desormais je suis mort pour vous ; les f reres avaient ete informes avant ce moment et il a raconte lui-meme combien il regrettait d'avoir donnesa demissign et aurait ete dispose a la retirer. Par Speculum Perfectionis (71, v. 16 ss.), on voit que cette demission ne fut pas spontanee; il ne savait pas, ne pouvait pas maintenir la discipline ou ne voulait pas appliquer les methodes disciplinaires qu'on lui conseillait.

Cette seance poignante des adieux avait done ete precedee par toute une serie de conversations avec le Saint-Siege et, au Chapitre lui-meme, par des discussions avec les freres.

Francois f aisait appel a eux pour la redaction de la Regie et aussi en ce qui concerne les applications. Ce sont la non des hypotheses gratuites, mais des deductions de ce qu'on pourrait appeler le coutumier franciscain.

Dans les Conformites (175 b. 2, ed. 1510, An.fr. V, p. 137, 1. 24), setrouve une ligne dont 1'origine n'est pas indiquee, mais qui parait de bpn aloi : Officio generalatus abrenuntiato et posito de consensu fratrum in manu fratris Petri Cathanii ipse humiliter beatus Franciscus obedientiam promisit et reveren-

tiam.

Comme le remarque tres finement M. Fischer (p. 126), saint Frangois lui-meme, dans le Speculum Perfectionis 41 et 2 Celano (II, 141), relie etroitement sa demission au vceu de voir imiter la constitution des anciens Ordres qui avait

274 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS

etc exprime par les ministres au Chapitre de la Pentecdte 1220 . Ceci precise pourtant un peu trop : la date n'est pas indiquee. II indique aimablement que j'avais deja etabli le rapprochement. (Coll., I, p. 74, n. 1.)

Combien 1'influence franciscaine a ete a ce moment mme puissante sur les Dominicains et 1'influence dominicaine sur les Franciscains est frappant. Us tenaient Chapitre tous en meme temps, les uns a Bologne, les autres a la Portioncule. Or, tandis que chez les Franciscains s'affirment et triomphent les tendances scientifiques des Precheurs, chez ceux-ci s'affirme et triomphe le parti qui veut faire du vceu de pauvrete une des bases essentielles de 1'Ordre.

Nous verrons plus loin, a propos du Chapitre de 1224, les idees de Francois sur la science et la simplicite, muries par la reflexion et les epreuves, arriver a 1'expression la plus precise qu'il ait pu leur donner.

La scene racontee par Speculum Perfectionis 39 et 2 Celano, 3, 81 est une abdication. Chaque mot est en contradiction avec la theorie qui voudrait faire de Pierre de Catane un vicaire general.

Dire que Francois a nomine Pierre de Catane son vicaire est une solution tres seduisante.au premier abord; mais son impossibilite saute aux yeux des qu'on examine un peu les textes.

Je sais bien que deja 2 Celano introduit cette appellation, mais elle est en contradiction avec ce que raconte le reste de sa legende.

Le seul chapitre racontant la nomination de Pierre de Catane suffit a le montrer.

Un prelat qui, trahi par ses forces, sechoisit un vicaire, n'ac-

complit pas par la un acte d'humilite heroique, il agit simplement en homme prudent et sage qui veut menager ses forces et que son administration ne laisse rien a desirer. II ne s'agenouille pas devant son vicaire pour lui promettre 1'obeissance. II ne se declare pas desormais etranger a 1'Ordre. Et que tout cela ne fut pas une vaine parade, Celano en donne 1'assurance en ajoutant : Permansit exinde subditus.

Par consequent, Francois cessa des lors et pour toujours d'etre ministre general.

II y a un titre qu'il ne pouvait pas perdre, celui de f ondateur de 1'Ordre, et c'est en cette qualite qu'on le verra encore s'occuper de la direction de FOrdre, mais toujours avec une grande reserve. Par exemple, quand il voudra suggerer des modifications a la Regie, il les f era passer par frere Elie. (Voir: Ep. ad fr. Heliam.}

La situation du ministre general du vivant de Frangois avait quelque chose de bizarre au point de vue logique. On. voit Frangois praecipere per obedientiam au general (Spec. Per/., 61, 4) (a moins qu'il ne faille placer cette scene a une epoque anterieure).

Mais cette contradiction logique, dans la realite est tres naturelle. Francois n'etait plus general, il restait lef ondateur. II y a une attitude analogue dans toute la lettre au Chapitres general.

La bizarrerie de cette situation est tres bien indiquee dans Speculum Perfectionis, 64> ou Frangois, quoique le superieur, est invite au Chapitre.

2 Celano 3, 83, a corrige tout cela.

De 1'etat de choses marque par Speculum Perfectionis, 64,. temoigne saint Frangois lui-meme, a la fin de sa lettre au ministre general, Elie : Ibi eris cum fratribus tuis... procurabitis adimplere.

Ne lui donna-t-on pas un honorariat ou quelque autre titre d'honneur ?

Cela expliquerait 1'usage fait par les documents du titre de Vicarius (par ex. Bon., 55).

A 1'acte d'humilite de Francois, frere Elie avait pu repondre en etalant une humilite plus grande encore. Sur d'ailleurs que Frangois ne reviendrait pas sur sa resolution. On sait combien, en paroles, il se disait peccator.

Cela expliquerait aussi le titre de praelatus que Francois se donne dans Speculum Perfectionis 64, et plus nettement encore dans 2 Celano, 3, 83 (II, 106). Ecce praelatus exsistens fratrum.

Crise de 1'Ordre. Les rivalries quisurgirent tres vite et inevitablement entre les freres du debut et ceux qui vinrent ensuite sont bien marquees par la rubrique de Speculum Perfectionis 72 et tout le chapitre.

Ceux qui donnerent assez volontiers a leurs amis le titre de saint, dans leur admiration pour le fondateur, firent de son imitation un programme un peu trop etroit et qui ne pouvait guere convenir a des hommes ayant une formation intellectuelle toute differente de la sienne. Des malentendus surgirent et les deux partis ne surent guere les attenuer. Frere Leon appelait zele ce qui etait surto.ut une farouche condamnation de tout ce qui n' etait pas conforme a des habitudes dont il aurait voulu faire des dogmes.

Que la division fut dans 1'Ordre est nettement marque dans 1 Celano, 111.

La transformation de 1'Ordre etait, sans qu'on put reagir, precipitee par une foule de causes internes : par exemple, fatalement, comme le montre la Regula 1221, 6, il y avait

des freres places dans des conditions telles qu'ils ne pouvaient pas observer la Regie.

Les freres ministres et les sapientes trioniphaient done et poussaient a une organisation analogue a celle des convents des autres Ordres.

Ailleurs, les freres places etaient bien, trop bien, peut-etre, et on les preposait a des charges peu en rapport avec I'humilite franciscaine (Reg. 1221, 7) ou bien ils devaient manier de 1'argent directement (Ibid., 8) ou indirectement, ce qui etait pire.

La responsabilite des ministres (Spec. Perf., 39, v. 5). C'est peut-etre alors que fut ajoute a la Regie (I) le paragraphe sur ce sujet dans le chapitre 4 et la reglementation du chapitre 5. Ou qu'il parle des ministres, Francois semble prendre a tache non seulement de les avertir, mais d'armer les freres centre eux (V. Reg. 1221, 16).

On s'etait plaint au Chapitre des difficultes que creaient les habitudes des debuts de 1'Ordre. Ou etaient les conseils, ou les preceptes ? Comment faire regner la discipline alors qu'une partie des freres vivaient disperses dans des maisons partieulieres comme domestiques. Ils eehappaient, en realite, a leurs superieurs. Que pouvait etre dans ce cas-la I'obedientia?

Franc, ois repondit a ces doleances par les dernieres lignes du chapitre v de la Regie de 1221, ou il af firme fortement que les freres ne doivent pas evagare extra obedientiam, mais ou il rappelle aussi le caractere spirituel de Tobeissance. Celle-ci n'est autre chose que de rester fidele au voau d'observer 1'fivangile et la Regie.

Dans ce passage, savoir s'il est oui ou non dans 1'obeissance, est surtout 1' affaire du frere.

Encore cette fois, Francois appuie plus sur 1' esprit que sur la lettre. II arme les freres contre les superieurs et les invite a les surveiller de pres (2 Gel., 3, 117).

278 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS D'ASSISE

L'exercice du pouvoir avait produit chez les superieurs ses effets ordinaires, et chez leurs subordonnes aussi. D'un cote, il y avait alms du commandement, et de 1'autre, impatience du joug, incomprehension du role de 1'obeissance dans une societe bien organisee.

Aussi saint Francois fut-il amene a s'expliquer encore plus elairement eta donner aux prelats de 1'Ordre des instructions precises, completees par d'autres a leurs subordonnes. II le fit avec la brievete et les formes de langage empruntees a la langue des homines d'armes.

Donner des ordres per obedientiam, c'est menacer, tirer 1'epee, mettre sabre au clair (Spec. Perf., 49; 2 Gel., 3, 90).

La meme doctrine se retrouve dans une lettre que Wadding a empruntee a Rebolledo (Epistola ad provinciales) et dont il ne faudrait pas se hater de nier 1'authenticite.

Faire un nouveau chapitre intitule Frere Elie. Prendre pour point d'appui la lettre au Ministre general (Bartholi, Coll., t. II, p. 113 ss.).

La politique de frere Elie fut peut-etre d'abord d'empecher que la Regie ne fut ecrite. Saint Francois allant a Fonte Colombo semble s'enfuir. Les ministres le poursuivent. Peutetre au lieu de la scene y eut-il simplement une scene d'indignation qui terrifia les ministres. La Regie une f ois approuvee, le jeu d'Elie fut de la considerer comme nulle et non avenue. II n'en avait pas fait profession, de meme la plupart des freres, done elle ne les obigeais pas.

De meme qu'il voulait avoir ete le grand propagateur de 1'Ordre, il aurait voulu en etre le grand legislateur. II est bien curieux de constater que 1 Celano ne dit rien de la nouvelle Regie.

C'est la un silence trop etonnant pour un historien qui connaissait beaucoup Hugolin et si bien renseigne sur le Presepe

XES SECTIONS 279

deGreccio. Je me figure que 1 Gel. 73 s'applique a la visite de Francois a Rome pour 1'approbation de la Regie.

Saint Francois et la Science. Pour etudier cette question on a trop souvent oublie de se demander ce qu'il pouvait bien entendre par ce mot. II est evident qu'il ne pouvait guere 1'employer dans lesens actuel. Lesensdes mots change continuellement, ne pas tenir compte de cette evolution constante, coupee ca et la par des crises qui revolutionnent les langues, c'est s'exposer a des erreurs constantes. Pour la question qui vient d'etre indiquee il faut rechercher quel pouvait bien etre pour notre Assisiate le sens de ce mot.

C'etait evidemment la notion courante qu'on avait dans sa ville natale. Aujourd'hui, pour les bourgeois d'Assise, ce sont les celebrites medicales, les hommes qui ont sonde les lois de la nature et en ont tire les inventions qui ont bouleverse la vie moderne; ce sont aussi les ecrivains et les poetes qui provoquent Fadmiration des peuples.

An xin e siecle c'etait bien autre chose: les savants, dans la pensee et 1'iniagination des Ombriens, c'etaient les professeurs aux pieds desquels allait s'asseoir 1'elite des fils de riches families pour etudier le droit romain, et naturellement aussi les disciples qu'ils formaient. Bologne etait depuis longtemps Finstitutrice, le grand centre scientiiique del'Italie centrale.

Au xn e siecle, Gratien doubla sa gloire et son importance par son ceuvre de la Concordantia discordantium canonum qui donna a 1'etude du droit une methode nouvelle. Des lors, la celebre metropole avait un nouveau fleuron a sa couronne et plus precieux que le premier. De toutes parts, les clercs accoururent en groupes nombreux. L'Eglise n' etait pas seulement menacee par les heresies, elle Fetait aussi par des interets et des convoitises; le clerge etait enchante de venir etudier

280 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

ses droits et prerogatives et encore plus de se preparer a les revendiquer.

Tout cela etait fort contraire a 1'inspiration franciscaine. Le reformateur d'Assise voyait la liberte et le salut dans la pauvrete; les maitres de Bologne enseignaient au clerge les moyens de ne perdre aucune fraction de ses richesses. En amenant le clerge pour defendre ses biens a en appeler a toutes les juridictions, plutot que d'accepter d'etre lese le nioins du monde, ils encourageaient 1'avarice et la rapacite, c'est-a-dire les vices qui peut-etre entravaient le plus la renovation de 1'Eglise.

De la 1'indignation et 1'intolerance de Francois contre la science des decretalistes qui, a cette epoque, etait la science tout court.

Ce que Frangois condamne sous le nom de science, c'est la scolastique, Fabus du raisonnement a vide, ce sont les subtilites de forme qui cachent les realites de fond.

II eut pour les savants cette antipathic vigoureuse du Christ pour les docteurs de la Loi.

Sa description de la mort du pecheur est belle, plus belle qu'un Giotto, parce qu'elle est vraie et qu'elle a un but d'amour, tandis que dans telle brillante predication 1'orateur n'a songe qu'a lui-meme, a se faire valoir.

Pauvre Francois ! qu'aurait-il dit de voir Scot, son fils spirituel? (Voir Etudes fr., t. I, p. 460.)

Ce que Franc. ois designait par le mot scientia, etait surtout la dialectique courante de 1'Ecole.

C'est aussi Fensemble des connaissances qui font gagner de 1'argent, mais dans lesquelles n'est pas la joie parfaite. (Actus vn.)

(Voir Felix Sartiaux, Foi et science au moyen age. Paris, Rieder, 1926, in-24, 255, p. 9.)

On pourrait dire de saint Francois ce qui a ete dit de saint Bernard (Dom L. Gougaud 0. S. B. dans R.H.E., t. XIX, 1923, p. 211) : Saint Bernard se rattache intellectuellement a saint Gregoire et a 1'age patristique; il a combattu le mouvement scolastique debutant; sa mystique est affective, non scientifique.

Pour Francois il faudrait dire qu'elle ne prend pas des allures scientifiques, le ton du docteur qui enseigne magistralement ; c'est une ame fraternelle qui veut faire profiter les autres des experiences par lesquelles elle a passe; c'est une emotion qui se communique, une joie personnelle qui voudrait tre feconde, comme celle de la femme qui a trouve la drachme.

Ce que Frangois entend par science c'est un peu ce qu'on appelle aujourd'hui dans certains milieux le scientisme, c'etait le savoir pour etaler sa superiorite.

La Bible vise 1' ho mine, elle a pour but de lui enseigner a travailler, a osuvrer en harmonie avec Dieu. La science, curiosite inutile; la science de FEcriture qui se perd dans les subtilites, les co'ntrastes, les recherches non pratiques, est pour lui une erreur, une redoutable vanite.

Chez saint Frangois il n'y a aucune trace de mesestime du travail intellectuel, il y a 1'horreur instinctive de 1'orgueil intellectuel qui lui apparait comme une difformite morale.

II n'y , a pas cette hostilite ascetique qui tend a conf ondre chez quelques chretiens 1'ignorance avec une vertu, a regarder toute culture comme un luxe damnable. Nul plus (jue lui n'a senti la beaute et la vie, ni compris la force creatrice de la verite. Ce qu'il condamne sous le nom de science, c'est la convoitsie

282 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS

scientifique qui se developpe monstrueusement chez ceux qui en sont atteints, leur desseche le coeur. II etait effraye de ces difformites, comme jadis de la bossue d'Assise.

Chapitre du printemps 1221. On a bien souvent, dans des biographies de saint Frangois, manifesto le regret que nous n'ayons plus aucune allocution du saint dans un texte digne de f oi.

La manifestation d'un pareil regret est vraiment bien estrange, car on peut se demander si les historiens qui 1'ont formule n'auraient pas oublie delire les Opuscules du saint.

La Regie de 1221, dans deux des derniers chapitres qui, tres probablement, datent de Fepoque a laquelle nous sommes parvenus, conserve une veritable allocution de saint Frangois. Nous savons qu'apres s'etre longuement prepare par la meditation et la priere, il s'abandonnait a 1'improvisation et qu'il ne reussit jamais a ecrire, a apprendre par cosur. Comme, d'un autre cote, nous savons qu'il ne souffrait pas qu'on effac,at ce qui etait deja ecrit, sous pretexte de le corriger, on a la certitude que ces pages nous conservent d'une fagon parfaitement adequate la maniere de parler de Frangois d'Assise.

Ce qui frappe au premier abord dans ces morceaux, du moins pour les personnes familiarisees avec la predication du xiii e siecle, c'est : 1 le manque total d' analogic entre cette parole et celle de ses contemporains.

C'est ensuite : 2 son mysticisme ardent.

3 Son emotion qui vibre, penetre 1'auditeur, 1'enveloppe. II n'y a plus un seul mot dans ces longues enumerations qui sente les graecas glorias centre lesquelles il premunissait si volontiers ses disciples (2 Cel., 3, 119, 3).

Ces deux cliapitres 22 et 23 de la Regie de 1221 sont dans

la pensee, la vie et 1'ceuvre, ce qu'est dans les cathedrales la ileche qui, de la croisee des voutes ou au-dessus du maitreautel, rappelle sans cesse et perpetue en quelqiie sorte la priere qui relie la terre au ciel.

Le symbolisme de ces spirales nous echappe quelquefois : dans le bas, c'est la terre avee ses tentations, ses laideurs, et aussi avec ses soupirs et sa nostalgic; tout en haut, c'est toujours la croix triomphante, etincelante, resplendissante.

Et entre les deux, c'est la montee constante, 1'ascension de la supplication, celle des pelerins de Fideal, et la descente non moms constante de la benediction et du Saint-Esprit.

C'est deja une sorte de testament spirituel. Dans le dernier paragraphe du chapitre22, Francois, dans une sorte de ferveur extatique, emprunte les paroles que saint Jean a placees sur les levres du Christ pour presenter au Createur et au Pere ses disciples.

Et, en effet, ce morceau cloture la vie propr-ement dite de Francois. Desormais il n'ajoutera rien a son oeuvre, il vivra pour la proteger contre les entreprises de ceux qui ne le comprennent pas, tel le maitre de Foeuvre qui, ayant bati une cathedrale merveilleuse d'unite, voit ses disciples venir la gater par des additions qui en detruisent 1'harmonie, ne brisent pas seulement les lignes, mais attentent en quelque sorte a 1'integrite d'une oeuvre qui etait bien moins une osuvre d'art qu'une expression de foi et de poesie.

Dans ces deux chapitres on sent vibrer toute 1'emotion qui penetre les vieilles prefaces (de la messe).

C'est une messe, ou plutot cela nous -raconte ce qui se passait au plus profond du coeur de Francois lorsqu'il communiait, et cela nous dit aussi la communion perpetuelle que fut sa vie.

1221. Le Tiers Ordre. Sa Regie. Le P. Mandonnet semble avoir raison quand il dit que 1221 marque 1'epoque ou

*' Ordre des Penitents f ut definitivement separe de 1'Ordre des Mineurs (Opusc., t. I, p. 193 ss.).

II s raison centre ce que je disais (ibid., p. 19, n. 1). Ceci cadre bien avec les paroles de Bernard de Besse (ed. Hilarin, p. 75) : Istis a principio f rater assignabatur minister, sed nunc suis in terra dimittuntur ministries, ut tamen a fratribus tanquam confratres eteodem patre geniti consiliis et auxiliis foveantur. Nous savons peu de chose sur Forigine du Tiers Ordre. Rien de plus naturel. Cette fraternite subit des vicissitudes aussi nombreuses que 1' Ordre des Freres Mineurs et comme les Penitents n'avaient pas de couvents et de locaux consacres aux archives, les documents ont disparu.

Qu'est-ce que le Tiers Ordre aujourd'hui ?

II fut sans doute fort different a 1'origine, mais 1'effort scientifique qui s'est porte de nos jours du cote des choses franciscaines n'a amene au jour aucune de ces pieces qui illuminent toute une question.

Ce qui est sur, c'est que la tradition commune qui jusqu'ici faisait remonter a 1221 la fondation du Tiers Ordre est insoutenable.

II est evident, en effet, que la bulle Significatum du 16 decembre 1221 suppose au mouvement penitentiel une origine anterieure. Le pape pourtant parait ne pas connaitre tres exactement les gens qu'il prend sous sa protection, et qui semblent, du reste, ne pas avoir reclame cette faveur.

La regie de Capestrano constitue le resultat de 1'influence de la curie sur les Penitents. La Regie n'est pas abrogee, mais on lui adj oint un memorial qui organise le Tiers Ordre et f era de lui un regiment de 1'armee ecclesiastique.

Jusqu'a quel point le Memorial est contraire a 1'esprit de Francois se voit surtout X, 3. Si contra jus vel privilegia fratres vel sorores a poteslatibus vel rectoribus locorum in quibus habitant vexentur, ministri loci, quod videbitur expedire, cum consilio domini episcopi faciant.

Ceci cadre tout a fait avec une indication de la bulle Betes-

tanda du 30 mars 1228 : Unde nobis humiliter supplicastis... La bulle Significatinn est est du 16 decembre 1221 et Nimis patentur, 25juin 1227, c'est le pape qui va vers les penitents pour les proteger. Dans la Detestanda, le pape repond a leurs supplications : le Saint-Siege a amene la fraternite dans son orbite.

La grande epreuve (1221-1223). Ce sont deux annees ou Francois malade fait le douloureux apprentissage du roi qui a abdique a contre-coeur. Ce qui aiguisait sa douleur c'etaient les reproehes qu'il se faisait de n'etre pas de taille a resister.

Benoit XIV parle lui aussi d'une tentation de saint Frangois qui dura deux ans, mais sans indiquer de source (t. Ill, p. 460, ed. 1747, De servorum Dei beatificalione, III, XXX, n 19.)

Pour 1'epoque et le sens de cette tentation, je me rencontre avec le P. Cuthbert (Life of S. F., p. 310 ss.) qui, par centre, est tres vivement attaque par le P. Livarius (A. F. H., VI, p. 343), et qui, d'ailleurs, ne donne aucuntexte pour appuyer ses vues.

Le Psaume Vulgate LIV, Exaudi, a du etre comme le leitmotiv de ses meditations. II le connaissait bien, c'etait celui auquel il avait emprunte le viatique de la premiere fraternite : Jacta cogitationem tuam in Deo et ipse enutriet te.

C'est pourl'Ordre le commencement de cette crise ou, apres les reves de la jeunesse, apres avoir vecu de foi en lui-meme et en Dieu, 1'homme se calme, s'apergoit que les sommets ne sont guere habitables, et se met peu a peu a vivre d'experience pratique.

Admettons, si Ton veut, qu'il est impossible de f aire autrement, mais sachons admirer ceux qui n'ont pas renonce pour vivre a ce qui fait la vie.

L'antique antienne Martyr desiderio (1) n'est pas meme un echo de la verite. Francois est, non seulement par le desir, mais par la realite, le prince des martyrs. II a su etre martyr, non pour 1'ideal symbolise en un homme ou en un systeme, mais pour 1'ideal dans ce qu'il a de plus insaisissable et de plus intime.

En lui, nous pouvons entrevoir un precurseur de cette humanite future ou le mot de vie aura son vrai sens,ou la vie morale et la vie physique ne seront plus qu'un, ou le cri de Francois deviendra : Deus meus et omnia I Deus meus et omnia !

Peu a peu, Francois fut oblige de vivre de plus en plus a 1'ecart (Spec. Perf., 99, 2; 2 Gel., 98, 8). Ces deux documents attribuent cela a sa douleur. Par contre, 1 Celano, 102, 1-2, donne une bien jolie explication officielle des causes de cet eloignement de Frangois.

L'essentiel c'est qu'il constate le fait que, pendant deux ans, Franc, ois vecut etranger a la direction de 1'Ordre, s'il en donne une interpretation differente. II fut sans doute la le porte-voix d'Elie qui, tres habilement, ne fait pas tout a fait le silence sur les Socii, mais parle d'eux tin peu comme d'un groupe de quatre disciples devoues demandes p#r le pauvre malade qui voulait etre soigne par eux.

D'autres fois (1 Gel., 104, 1), on expliquait 1'eloignement de FranQois en disant qu'il voulait donner un eclatant exemple d'humilite a tous les freres qui aspiraient aux charges de FOrdre.

(1) Antienne du Benedictus de la fete de saint Francois.

Apres Fenvoi de la lettre a tous les fideles Frangois se trouva abattu.

Uaccidia s'emparait de lui.

II se precha a lui-meme et composa peut-etre alors, les Laudes de virtutibus suivies de la salutation de la B. V. M.

Ses vues sur 1'obeissance arrivent la a une philosophic de la creation d'une grandeur singuliere. On dirait que chez lui la douleur a produit un murissement analogue a celui qu'on voit chez saint Paul (Colossiens), et le conduit a une vision des choses d'un indicible mysticisme.

II avait peur de succomber a une tentation de 1'orgueil en regrettant sa demission, et pourtant il ne pouvait s'empecher de se la reprocher et d'y voir une capitulation.

Son abdication de 1220 avait etc precedee de deux autres : vers 1218, il avait accepte de ne plus guere s'occuper que de Saint-Damien parmi les monasteres de Pauvres Dames; en 1221, il avait laisse Hugolin organiser les Penitents. II sentit que toute cette partie de son ceuvre echappait a la grande idee de la Pauvrete, devenait des organisations louables, mais non les premices d'un peuple nouveau.

II se decida 'done a f aire front, a ne pas aller plus loin dans cette voie de 1' abdication et se persuada qu'il devait, sinon arrivera ramenerl'Ordre dans la voie ideale, du moins proclamer assez haut pour obliger le monde entier a entendre, quelle est la voie de la perfection de la pauvrete.

La note juste sur les angoisses de Francois a cette epoquea ete donnee par Arnold Gof fin dans la Revue beige, 15 octobre 1924 (le VII e Centenaire de saint Francois d'Assise), page 140 let circa}.

288 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

Le retour a 1'ideal primitif . Ut ad sua vocationis statum humilitateredeant... VerbaConradi, 10, 6 Opuscules, t. I, p. 384. (Cf. Leg. Vetus. 1, 6) (ib., p. 89) : et juxta Dei judicio castigati ad suae vocationis statum redeant.

II faut peut-etre expliquer cette idee de retour force des freres a Fideal primitif, surtout telle qu'elle se trouve dans Speculum Perfectionis. 71, par 2 Celano, 3, 16, 1-2 (II, 40).

II y a quelque chose d' analogue dans 1 Celano, 104 : Frangois veut ad humilitatis primordia redire denuo, mais la ou Celano semble avoir vu une preoccupation individuelle, il y avait le souci de 1'ceuvre entiere de la renovation de 1'Eglise et de 1'orientation de la fraternite.

C'est bien ce soupir de regret qu'on sent dans tous les epanchements de Frangois et surtout dans son Testament. (V. 3, 4, 5 et 6, et Spec. Perf., 55, v. 24-30, continue la plainte par la plume de Leon et ensuite 55, 31-42. Cf. ibid. } 27, 11-16.)

(Spec. Perf., 68.) Cette idee du retour a 1'ideal primitif est bien 1'idee fondamentale du Testament. Saint Frangois ne s'y raconte pas pour le plaisir de se raconter, mais pour donner un type et un modele a ceux qui veulent faire ce qu'il a fait.

C'est aussi ce que 1 Celano, 103 (II, 6), laisse voir quand il dit : Volebat ad serviendum leprosis redire denuo.

Jugement dernier. Le mystere dans la pensee du moyen age. Le jugement dernier a joue un role immense dans la pensee de saint Frangois. II occupe dans ses ecrits une place analogue a celle qu'il a regue dans la decoration des eglises du moyen age, il est non pas au cceur de 1'edifice inte-

rieur, sur 1'autel, mais au centre de la facade exterieure ou il proclame la certitude du triomphe de la justice.

Si pourtant on veut comprendre 1'influence de certaines images dans les siecles passes, il faudrait tacher de sentir combien la logique que nous imposons a tous nos jugements, Fhorreur instinctive pour tout ce qui n'est pas absolument clair et verifiable qu'inculque 1'education moderne, ont transforme notre esprit.

Pour la presque totalite de nos contemporains le mystere n'existe pas. Ceux memes qui en proclament 1'existence, le pretre, le poete, le philosophe, 1' artiste, sont bien obliges, des qu'ils quittent les sommets, de parler la langue generale. Quant au public, son education intellectuelle et technique a toujours presuppose 1' exclusion du mystere.

Au moyen age on le voyait partout. Ce n'est done que par un effort prolonge et delicat que nous pouvons comprendre les sensations et les sentiments qu'eprouvaient nos peres.

Get effort est surtout difficile quand nous essayons denous rendre compte de ce qu'etait pour eux 1'allegorie.

Ce mot n'eveille en nous que 1'idee d'un mythe, et comme il ne correspond a aucune realite, nous 1'expulsons de notre pensee.

Par une sorte de coup d'etat, l'homme actuel exclut de sa pensee tout ce qui ne cadre pas avec les methodes actuelles de raisonnement. Ce qui nous derange, noiis ne le nions pas, ce serait une besogne longue et ardue, nous le negligeons, nous declarons par avance que cela n'entre pas dans nos preoccupations.

Le moyen age vivait en plein mystere, ne songeait pas a s'en abstraire ou a lui fixer des frontieres qu'il ne devait pas f ranchir.

11 ne redoutait ni les images, ni les figures, ni 1'allegorie et ue leur attribuait pas la meme importance que nous, parce qu'il en savait le caractere precaire et incomplet.

Mais il ne voulait pas, sous pretexte que la langue humaine

290 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

ne peut pas exprimer tout adequatemem% il ne voulait pas renoncer a exprimer, d'une fagon souvent infirme et bien gauche, certaine sverites et realites. II aurait craint, en ne les fixant pas, de les perdre de vue, mais s'il en aimait les images, il les admirait sans superstition et laissait aux artistes et aux penseurs la liberte de les varier a 1'infini.

Voila ce , qu'il ne f audrait pas oublier devant les ecrits des Peres comme devant les sculptures des cathedrales.

Le jour des Cendres a Saint -Damien, 8 mars 1223.

(2 Gel., 3, 134.) L'acte de Frangois ce jour-la fut un pen comme Fecho de sa penitence, lorsqu'il se fit trainer, corde au cou, dans les rues d'Assise par Pierre de Catane.

Mais cette f ois, que de poignants sentiments humains ajoutaient a son geste religieux une affreuse douleur pour lui et pour ses filles spirituelles ! Le moment etait venu ou plus que jamais elles avaient besoin de lui, de ses conseils, de son soutien et ou lui avait besoin d'elles.

Mais son instinct lui disait qu'il devait mettre ces pauvres f emmes en face de la tragique realite et que cet avertissemeru leur rappelat que ce serait bientot peut-etre a elles, plus qu'u d'autres, a etre les gardiennes de la pure et simple observation de FEvangile.

II lui suffisait de quelques gestes pour tre compris. Ce jour-la, la chapelle de Saint- Damien devint la grotte d'agonie de Gethsemane, mais il savait que celles qu'il avait invitees a veiller avec lui ne 1'abandonneraient pas.

Parmi les episodes qui montrent le mieux I'affaJsrement,

s'etait produit en saint Frangois, jusqu'a quel point 1'ombre avait gagne son creur, est bien cette scene, ou, lui, si delicat, si affectueux, si plein de tact, se montra presque cruel pour ses filles de Saint- Damien.

De meme que cet etat de pessimisme atteignit son point culminant le mercredi de& Cendres (8 mars), de meme je suis tente de mettre la victoire qu'il remporta en relation avec les f&tes de 1'Eglise et a penser que e'est vers Paques (23 avril), le jeudi saint, qu'il en sortit. Tout cela est en harmonie parfaite avec I'hypothesequeles LdudesDei seraient le Te Deum de cette victoire.

Ainsi s'expliquerait V Agnus qui occisus est. Puis le Fiat, Fiat, exprimant 1'ardeur avec laquelle le saint s'en remettait a Dieu, nouveau Christ d'un nouveau Gethsemane y et la touchante priere a Marie : Sancta Dei genitrix dulcis et decora, regem morti traditum (Opusc., II, p. 164).

Lettre de saint Francois a frere filie. (Texte Coll., t. II, p. 113 ss. Ses points d'attache avec Spec. Perf., 71. Combien elle eclaire Spec. Perf., 64).

(Tenir grand compte de la discussion de Goetz, Quellen, p. 33-41.)

Francois alia deux f ois a Fonte Colombo. La premiere fois il ecrivit, de la probablement, cette lettre.

La seconde fois, apres le Chapitre, il y fut suivi de pres par les ministres.

Entre les deux fo/is, Elie fit semblant d'avoir perdu le projet de Regie, resultat dupremi : er sej our deFrangois a Fonte Colombo. En realite, il voulait gagner dii temps, se concerter avec les ministres, leur montrer que les pages du saint etaient des envolees mystiques, de beaux reves, et non une Regie.

Regie de 1223. G'est peut-etre au Chapitre de 1223 que frere filie declara avoir perdu, non pas la Regie, mais les notes que Francois lui avait remises pour servir de base a la discussion.

II est probable que le complot ne reussit pas et que Frangois repartit pour Fonte Colombo avec les freres Leonet Bonyzo. Les ministres voulurent faire agir Elie, mais celui-ci refusa d'aller sans eux (Spec. Perf., 1).

(Spec. Perf., 13). II y eut sans doute une scene d'indignation de saint Francois, analogue a celle du chapitre VIII (Spec. Perf., 68), qui fit reculer les ministres et ou pourtant Franc,ois eut le dessous. Voir Spec, Perf. 2, 5-10.

Francois crut remedier aux lacunes en plagant 1'observation de 1'Evangile comme base de la Regie (Spec. Perf., 3, 8-10).

II est a remarquer que frere Cesaire dit (Leg. vetus, 3, 1. Opusc., I, p. 96) : Proposui Evangelium firmiter observare et regulam.

Au Chapitre, la cacophonie dut etre complete.

De la, peut-^tre, 1'idee d'filie d'aller a la tete des ministres imposer ses vues a Francois.

Etant donnees 1'energie et la volonte d'Elie, il serait bien etrange que lui et les ministres fussent retournes chacnn chez soi. J'imagine qu'ils se rendirent droit a Rome, exposer leurs vues a Hugolin et a Honorius III.

II est curieux que le chapitre sur lequel le pape voulut s'expliquer avec Francois et 1'amener a accepter une redaction nouvelle est precisement le chapitre De recursu fratrum ad ministros si etroitement apparente ^ la lettre de Frangois a Elie.

Lorsque tout f ut fini, Frangois quitta Rome pour retourner a Fonte Colombo.

Les autres retournerent a Assise ou filie commenga k regner. Regne bien ephemere ! jusqu'en 1227.

Sur la composition et la genese de la Regie qui devait continue? 1'ceuvre de Franc, ois, qui etait le monument durable de sa vie, nous n'avons que des donnees fragmentaires et incertaines chez une partie des biographes.

Bonaventure raconte la vision des miettes qui indique bien le cote defectueux de la Regie de 1221.

Ce fut terriblement laborieux. Le Speculum Perfectionis, 2, 6 ss. ; 11 ss. ; 9, 5 ; 65, 10 ss., nous donne la note juste. Quel fut le r61e d'Elie dans tout cela. Le maudire, apres sa chute, etait un moyen facile de se donner un brevet d'orthodoxie. Peut-etre quelques-uns en abuserent-ils ?

Poete, apotre, prophete, eveilleur de consciences, Frangois n' etait guere 1'homme des organisations pratiques. Ses conseils descendaient bien quelquefois jusqu'a ces minuties, mais il etait comme ces artistes dont les esquisses sont plus belles que les tableaux. II etait comme le chef qui entrame sa troupe, 1'electrise d'enthousiasme, enleve la position, mais qui, cela fait, sait mal organiser la victoire, n'est pas homme de gouvernement.

De Ik 1'ascendant pris sur lui, et a cote de lui, par frere Elie.

294 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE

La Regie de 1221n'etait guere une Regie, c'etait... des miettes. II fallait la coordonner, Funifier, 1'abreger.

La vision des miettes pourrait fort bien n'etre que la narration dramatisee, edifiante, des conseils que lui prodiguait Hugolin.

Les faits racontes la par le Speculum Perfectionis ont ete transformer, mais ils contiennent des elements historiques.

Apres le Chapitre, Francois se rendit de nouveau a Fonte Colombo. Les ministres resterent a Assise et delibererent. Puis avec Elie, qui avait resiste, semble-t-il, ils rejoignirent saint Franc, ois.

II y eut alors des pourparlers qui n'aboutirent pas, parce qu'ils ne pouvaient pas aboutir. De part et d'autre, on repeta les memes arguments. Les ministres disant des choses raisonnables, saint Francois faisant appel a son inspiration. Ce fut une nouvelle edition des faits racontes dans Speculum Perfectionis, 68.

II n'est pas deraisonnable de penser que les ministres se rendirent a Rome pour y annoncer 1'arrivee de Francois et plaider leur cause, si besoin etait, et mettre le cardinal protecteur au courant des evenements.

Qu'il y ait eu, au moment ou saint Francois a arrete definitrvement la Regie, des revoltes, des demarches, nous n'en pouvons guere douter apres ce que dit 2 Celano, 3, 136.

La discorde etait parmi les freres. Des groupes s'y etaient formes dont Celano parle a mots couverts (1 Cel., 96, 7-8).

II semble qu'a diverses reprises 1'unite de 1'Ordre ne fut maintenue que par 1'intervention d'Hugolin (1 Gel., 99, 8). Erat in Ecclesia Dei lucerna ardens et lucens, et sagitta electa in tempore opportuno (ibid., 9).

Si les mots ont un sens, ce sagitta veut dire que le cardinal eut 1'occasion de reprimer certains desordres vite et bien.

Cum in condendo regulam sibi asterimus (Bulle Quo elongati, 28 septembre 1230). Sur lerole d'Hugolin comme collaborates de la Regie, voir Arch. Hist. Fr., t. IV, p. 673.

Le role d'avocat de la paix dont parle 1 Celano, 99, me parait viser clairement des circonstances telles que celles racontees par le Speculum Perfectionis, 68, ainsi que des scenes qui se seraient passees a Rome avant Fapprobation de la Regie.

Les jeunes. Pour la question des jeunes, nous avons trois etapes de la legislation franciscaine du vivant du saint, si toutefois le souvenir de Jourdain de Giano (Chron., 11) est tou*' a fait exact. Cela parait un peu difficile chez un homme qui semble n' avoir guere connu par experience que la Regie de!221. Pourtant, ce qu'il nous dit est tres vraisemblable puisque cela nous montre un adoucissement progressif de la Regie, une tendance de plus en plus prononcee a ne pas enf ermer les freres dans un reseau d' observances de detail.

La Regie de!223 est bien plus large que les precedentes, mais elle est incontestablement bien plus severe pour 1' ensemble et 1'essentiel, 1'esprit de pauvrete. Voila pourquoi certains ministres s'agitaient pour en empecher la promulgation. La contradiction entre ces deux faits egalement evidents n'est qu'apparente. Ge que Fobservance litterale perd, 1'observance spirituelle le gagne, ou plutot le frere Mineur ne se distingue pas de 1' ensemble des fideles par une longue liste de pratiques exterieures, et on pourrait presque dire charnelles, mais par

296 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS

Pesprit de pauvrete et le don parfait de tout ce qu'il a, de tout ce qu'il est, a 1'ceuvre evangelique.

(Voirfleg. 1221,3; 1223,3.)

Saint. Francois reduisait les observances de plus en plus, non pas' pour rendre la Regie plus facile, ni meme, comme pourraient se 1'imaginer certains protestants, par quelque tendance paulinienne a opposer la foi aux oeuvres, mais parce que les observances sont trop faciles et que si elles ne sont pas soutenues par une vigoureuse spiritualite toujours en eveil, elles peuvent conduire a 1'hypocrisie.

Or, saint Frangois avait pour 1'hypocrisie ce sentiment qui est une des caracteristiques de 1'ame frangaise et va jusqu'k 1'exces (1).

Diner chez Hugolin (automne de 1223). (Spec. Per/., 23.) Ce recit montre que des lors Francois s'efforce de donner par tous ses actes un commentaire de la Regie. Ce qu'il fit plus tard par le Testament, il le commenga alors.

Le verset 11 montre qu'a 1'epoque dont il s'agit dans ce chapitre, probablement la fin de 1223, le vieil ideal avait deja p&li et que Frangois faisait tout ce qu'il pouvait pour le realiser lui-meme et 1'imposer aux autres.

(1) Je veux dire par la que, de peur d'observer exterieurement des rites ou des formes qui ne sont plus tout a fait en harmonie avec notre pensee actuelle, nous renonQons a eux, sans nous apercevoir que s'ils ont perdu quelque peu de leur vertu , ils sont pourtant bien loin d'etre conapletement faux ou inefficaces.

Le vase de parfuna que, nouvelle Marie-Madeleine, porte I'humanite, change de siecle en siecle de forme et de contenu. Laissons les theologiens, ces outrecuidants chimistes de la foi, 1'analyser : pour Dieu, pour le philosophe et pour le poete, il varie sans cesse, car il est I'offrande de ce qu'il y a de plus personnel en rhomme, et il est toujours le meme, car, de quelque nom qu'on 1'appelle, ce sont les larmes du coeur de 1'humanite.

Dans tous les actes de Frangois a cette epoque nous trouvons la preoccupation d" observer la regie ad litter am.

Le Speculum Perfectionis ne fournit aucun element chrono- Ipgique. Par contre, le manuscrit Leg. Ant. Perus., 112, montre que Francois fitun sejour chez Hugolin avant d'aller chez le cardinal Leon de Sainte-Croix. Comme cette derniere visite se place surement en novembre 1223, il s'ensuit que le sejour chez Hugolin est un peu anterieur, mi-no vemb re peut-6tre.

Mens a Domini . Panis angelorum. Sa notion metaphysique. Le pain du cardinal etait, sinon mendie, du moins donne.

Saint Francois voulut aller en mendier, d'abord pour montrer qu'il n'avait pas honte de sa vocation, qu'il n'oubliait pas ses freres. Mais surtout, pour leur enseigner par un fait la saveur du pain mendie, mensa Domini.

La mendicite devenait pour lui le moyen de participer consciemment a la communion inconsciente que celebre sans cesse la nature.

Get acte, que nous avons vu s'etablir au debut del'Ordre, prend un tour mystique et un sens philosophique et religieux apres lequel soupirent toutes les tentatives sociales sans avoir pu atteindre a la hauteur de pensee du Poverello qui, il faut le reconnaitre, fut bien vite incomprise de ceux-la monies qui se proclamaient ses enfants et ses heritiers. Qu'on lise Salimbene, les arguments par lesquels il defend les Ordres mendiants, et on aura 1'idee de la distance qu'il y a entre sa pensee et celle du fondateur de 1'Ordre.

Chez le cardinal Leon (novembre 1223). Apres Tapprobation de la Regie, Frangois etait ecrase de fatigue. Depuis longtemps, le cardinal Leon 1'avait invite, mais il avait peur

d'y etre poursuivi par les curieux, les indfscrets : on lui donnerait une tour isolee, une cellule ressemblant a celles des freres du desert, niches dans des trous, s'ouvrant sur des parois de rochers abrupts, telles qu'on les voit sur les images.

Quand il fut la... la detente qu'il attendait ne vint pas, le sommeil fuyait ses yeux. Les muss de Rome ont toujours ete infestes de rats. Peut-etre ceux du voisinage, attires par la presence dans la tour de quelques occupants auxquels on apportait de la nourriture, arriverent-ils en foule.

L'enervement, la lassitude tenaient Frangois.

La Regie etait appro uvee, il aurait du eprouver de la joie, mais non, sa mission lui apparaissait comme finie... son oeuvre comme terminee, et une angoisse inexprimable le saisissait. Plus rien a faire... Et il se tourmentait pour trouver quels etaient les devoirs qu'il avait encore envers ses freres...

Leur donner 1'exemple de 1'observation stricte, absolue; il cherchait a se la rememorer : Et debent gaudere quando conversantur inter viles et despectas personas, inter pauperes et debiles, infirmos et leprosos, et juxta viam mendicantes. (Reg. 1221, 9, 2.)

Et des lors, il fut saisi et trouble de cette responsabilite qu'il avait vis-a-vis des freres quoique deeharge du generalat, quoique son message leur fut desormais parfaitement clair. Mais ce passage de precepte, il le leur repeterait par sa personne, sa vie, par tous ses actes,.il realiserait en lui la vie qu'il leur avait proposee, il deviendrait 1'image parfaite de la vie evangelique, 1'imitateur parfait du Christ.

On etait au debut de decembre 1223, on allait entrer dans la periode de 1'Avent. II songea a profiter de cette coincidence pour revivre avec plus d'intensite que jamais les faits que 1'Eglise commemore et chante dans sa liturgie.

[2 Gel., 3, 61 (II, 67)]. Saint Francois avait besoin de recueillement, de solitude et de silence (Spec. Per/., 67, 8).

Combien il etait different de lui-meme est montre par sa crainte d'etre seul (ibid., 10), tandis que son caractere etait d'affronter seul les tentations (59, 2).

C'est a partir de ce moment de 1'approbation de la Regie definitive que saint Francois se repete que son role est uniquement de donner Fexemple aux freres : ad hoc datus sum eis (67, 19).

Noel a Greccio. Salutatio B. Virginis. Qui ergo nos separabit a caritate Christi P (Rom., vin, 35-39).

Titre possible ? Le Mystere de la douleur. Vince in bono malum (Johan., xii, 24-26).

II chanta 1'Evangile de la Nativite. La vision du chevalier Jean est d'autant plus naturelle que, a 1'instar de ce qui a lieu encore dans certaines eglises franciscaines, le diacre, apres avoir chante les paroles : Et peperit filium suum primogenitum et pannis eum involvit et reclinant eum in praesepio, rec.oit le santo bambino des mains du celebrant et le place dans la crecbe.

Le lendemain du praesepe de Greccio, Francois etait radieux. Conime d'habitude il se demandait quelles realisations pratiques devaient decouler de la fte si lumineuse de la veille.

G'est ainsi que lui vinrent les idees qu'on trouve exprimees dans le chapitre 114 du Speculum Perfectionis, un de ceux ou sa candeur se manifesto avec une ardeur et une conviction qui auraient surement desarme toute opposition de Temper eur, tout comme la parabole de la femme dans le desert avait desarme Innocent III.

Le rythme de la vie liturgique de 1'Eglise devient, des

300 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS

avant Greccio, celui de sa vie spirituelle qui, elle, s'epanouissait sans cesse.

Le Careme de 1224 a Greccio (printemps 1224).

C'est peut-etre a ce moment que furent organises entre le couvent et la localite le chant alterne des laudes et que Franc,ois s'occupa specialement de la population.

C'est la aussi probablement qu'il realisa son desir de composer un office de la Passion.

II n'y avait pas chez lui la moindre idee de remplacer la liturgie du temps pascal par un nouvel office.

II voulait simplement se plonger dans cette liturgie traditionnelle avec une intensite d'attention, de contemplation visuelle, qu'il n' avait peut-etre jamais pu y mettre auparavant par suite des circonstances. Puis etudier de nouveau toutes les propheties concernant le supplice du Calvaire,en meTne temps que tout ce qui, dans 1'Evangile, raconte les peripeties de la realisation du mystere de la Redemption.

L'office de la Passion n'est pas autre chose que 1'expression des sentiments que la montee a 1'Alverne realisera en son cceur. C'est le chemin de croix de celui qui s'etait si bien uni au Christ qu' arrive a 1'Alverne il allait y recevoir les stigmates. (Voir Opusc., t. II, p. 159.)

La fete de Paquesa Greccio (14 avril 1224) (2. Gel., 3, 7. Voir Coll., t. I, p. 41, n. 1 et les notes manuscrites) (1).

(1) Notes manuscrites extraites de 1'exemplaire de travail du Spec. Perf. de Sabatier :

Pour bien comprendre ce recit, il faut entendre que 1'habitude etait alors que les pauvres passants mangeaient par terre.

A Assise 1'expression Pasqua di nalale est courante. Mariano .(Archiv.

Jl semble tres possible que continuant ce qu'il avait commence a la Noel, il ait compose alors 1'office dela Passion. II avait du temps, c'est plus travaille que ses autres ceuvres.

Le jour de Paques, il joua le pelerin d'Emmaus.

II n'y a pas d'endroit ou Fraiigois ait laisse plus sa trace.

1224 ou 1226 (?) (Spec. Per/., 20; 2 Gel., 3, 7; Bon., 97; Actus Reat, f 8).

Le P. Cuthbert, page 333, place cette scene deux ans plus tot. Ce qui me fait preferer la date de 1226, c'est qu'il me semble difficile que le sejour de saint Francois se soit prolonge de Noel 1223 a Paques 1224. De plus, 1'ensemble du recit me parait denoter que saint Francois etait dans un etat de sante plus precaire qu'au printemps de 1224.

Le Gethsemane franciscain avant le Ghapitre 1224.

Les angoisses de saint Francois pour la realisation du mystere de 1'fivangile. Les visites de Dieu a saint Francois angoisse. (Spec. Perf., 81; 2 Gel., 3, 94; Red. Lemmens. 40). Le verset Speculum Perfectionis, 81, 19 : fratres habent regulam suam (peut-etre y a-t-il la un echo de la parabole Luc, xvi, 29) a pu e*tre dit apres que tous les freres eurent fait profession solennelle dela nouvelle Regie.

Fr. Hist., t. II, p. 98) aussi a 1'expression ire Paschate Nativitatis Christi.

N. 1. Sur les differences entre ce recit et 2 Ce]. 3, 7 (II, 31). V. A. F. H., t. XV, 1922, p. 56.

Peut-etre pourrait-on penser que frere Leon a voulu parler plutot d'un des ermitages des environs de Rieti, Greccio, Poggio Bustone, ou Francois avait une cellule au-dessus du couvent.

Reflexion faite, je pense que j'ai eu tort de songer a deux traits analogues. II n'y a qu'un trait. Celano amplifie ponit cinere, il enleve a la le^on sa portee generale, et il supprime Elie.

302 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

Nous avons ce meme recit transforme et surcharge par la tradition orale (Ms. Little, 142).

Desorniais il priera pour 1'Ordre, lui donnera 1'exemple (Spec. Per/., 81, 15; 2 Gel., 3; 108 et 109).

Chapitre de 1224. C'est vers cette epoque que Frangois est arrive a donner a sa pensee sur la science et la simplicite sa plus grande precision.

C'est alors, peut-etre, qu'il s'est eleve centre les graecas glorias, les lauriers byzantins du rationalisme alors en honneur dans les ecoles (2 Gel., 3, 119), et aussi qu'il dicta la 5 e Admonition qui, transposee en langage populaire, est devenue le fameux chapitre de la joie parfaite (Actus, 7).

Allocution de saint Frangois au Chapitre 1224.

1 La deception des freres savants au jour du jugement (Spec. Perf., 7, 2; 2 Gel, 3, 99 et 100).

(Ms. Little 150). C'etait la repetition de ce qu'il avait dit au Chapitre de 1217 et qui a constitue le chapitre 17 de la Regie de 1221.

2 Que les prelats et les predicateurs doivent travailler comme les autres.

(Spec. Perf., 73). II revenait ainsi aux ordinis primordia (1 CeL, 103), a la benediction du travail manuel.

Frangois commence a dire qu'il n'a pas a intromittere se de regimine ordinis (Spec. Perf., 81, 19; 41, 1; 99, 2). Ce qu'il dira plus explicitement a 1'eveche (Spec. Perf., 71).

Le passage de la bulle Quo elongati sur 1' entree des monasteres et Interpretation donnee a ces lignes par les provinciaux, montrent que ceux-ci firent leur petit Chapitre a cote du grand, sur le conseil de frere Elie et du cardinal.

Tout le Chapitre fait profession de la nouvelle Regie (Spec. Perf. 81, 19 et 20). A partir de ce moment, pour la grande majorite des freres, la mission de Francois etait terminee. II avait ete le vase d'election auquel Dieu confie un message. Celui-ci etait arrive a destination. Le nouveau Moise n' avait plus qu'a monter sur la montagne pour etre recueilli avec ses peres (Deut., xxxii, 49 ss.).

Quelques amis intimes trouvaient bien que son oeuvre n'etait pas finie, mais presque tous repetaient les paroles que le Seigneur lui avait dites : tuam operare salutem (2 Gel., 3, 94); encore quelques mois et frere Elie 1'avertira de la fagon la plus solennelle de se preparer a la mort. II se laissa faire et prit le chemin de FAlverne.

(Spec. Perf., 71. Interpolation). Saint Frangois crie a Dieu sa douleur.

On le voyait parfois s'en aller seul et se cacher derriere 1'abside de la Portioncule, et la debout, les mains tendues vers le ciel, implorer la misericorde de Dieu pour son institut en d'inenarrables gemissements.

Des scenes de ce genre ne sauraient se raconter, mais ses disciples n'ont pas su resister au desir de nous dire ce qui se passait entre Dieu et lui.

304 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE

Les lamentations de saint Frangois ne sont pas tout a fait absentes de 1 Celano, mais elles y sont en termes generiques et vagues (1 Gel., 104, 4 ss.), et quand on lisait tout cela avec le prejuge bien arrete que, durant la vie du saint, les freres avaient du etre parfaitement unis a lui et entre eux, on ne s'arr&tait pas a ces passages, on n'y voyait que les preoccupations du plus heureux des peres pour 1'avenir de son fils le plus exemplaire.

Frangois et lie a la Portioncule (au milieu de 1224) .

Elie, ministre general depuis trois ans, dirige 1'Ordre, 1'organise avec sagesse et habilete. Au cours des demarches a Rome, pour la fixation de la Regie, la cour pontificale a pu apprecier ses talents. Frangois a ete traite en saint, Elie a ete traite en collaborateur duquel on attend les plus grands services et dont les avis feront desormais autorite.

La prosperite de 1'Ordre ne cessait de s'af firmer et, cependant, Frangois etait inquiet au plus profond de son etre physique et moral, comme tout etre humain qui sent le vent du soir qui commence a lui souffler au visage.

La prosperite de 1'Ordre n' etait pas tout a fait celle qu'il avait desiree. Le nombre des freres s'etait multiplie, mais sa joie diminuait (Is., ix, 3).

II lui semblait que I'o3uvre mysterieuse que Dieu avait commencee jadis en Galilee, puis continuee par le petit troupeau des Pauvres Freres, etait comme suspendue, et il n'arrivait pas a decouvrir la vraie cause du mal.

Et alors, comme autrefois, il se cachait dans le bois de la Portioncule pour pleurer la passion du Christ et un peu la sienne; d'autres fois, il disparaissait derriere la Portioncule et, la tete appuyee centre le mur de l'abside,tout pres de 1'endroit ou reposait le saint Sacrement, il criait a Dieu sa douleur.

A Foligno, frere Elie lui raconte la vision predisant sa mort (Spec. Perf., 121, 8-12; 3 Soc. Melchiorri 73; 1 Gel. 108, 1 et 109; II, 7 et 8).

Cette vision ne devait pas avoir la precision qu'on lui a attribuee plus tard, puisque a Sienne on crut au trepas subit de saint Frangois et que le Speculum Perfectionis nous le montre jusqu'a son dernier moment consultant le medecin sur ses chances de vie (Spec., Perf., 122 et 123).

En racontant cette vision a Frangois, Elie lui suggerait tout doucement de ne plus s'occuper des affaires de FOrdre. II lui signifiait la retraite au nom de Dieu.

Montee a 1'Alverne. Le chevalier se reveillait en lui et il allait celebrer un eareme en 1'honneur de saint Michel, ce chevalier casque et cuirasse, vainqueur du dragon, mais surtout en 1'honneur de la Croix dont 1'Eglise celebrerait bientot 1' Exaltation.

II allait essayer de suivre jusqu'au bout, de se conformer a la volonte du Christ, pour tclcher que le feu de 1'amour achevat de le transformer en la personne du Christ (Bon., 124).

II monta a 1'Alverne pour y celebrer un careme en 1'honneur de 1'archange saint Michel (Voirla benediction de frere Leon). Lahaut, sur cette cime qui par son isolement le faisait songer peut-etre au Monte Gargano, il appellerait plus facilement a son secours le prince des milices celestes (Voir Male, Art. rel. du xii e siecle, p. 257 ss.).

Dans cette montee, ou 1' ascension physique voulait n'etre qu'un symbole de 1'ascension morale, il dut se rappeler bien souvent les mysterieux elans du psaume LXVII que nous le

verrons repeter comme une benediction de toute la sainte montagne.

Et tout cela il se 1'appliquait, il revivait les balbutiements du prophete.

Mons Dei, mons pinguis, Mons coagulatus, mons pinguis, ut quid suspicamini monies coagulates?

Mons in quo beneplacitum est Deo habitare in eo; Dominus et enim habitabit in finem.

Currus Dei decem millibus multiplex, milia laetantium. Dominus in eis in Sina in sancto.

Ascendisti in altum, cepisti captivitatern.

Toutes ces images qui en foule venaient bourdonner autour de son imagination exaltaient sa pensee, mais surtout sa foi, f ortifiaient sa confiance, lui sonnaient au milieu des f orets solitaires qu'il traversait comme un hymne de victoire. Non, il n'avait pas eu tort de ehercher la joie dans le sentier de la croix, la viam crucis. Et le vieux psaume qui resonnait a ses oreilles tout a 1'heure avec plus de force encore que lorsqu'il 1'entendait aux matines du mercredi, rompant le silence des nuits d'ete dans la vallee de Spolete, sortant comme un fleuve de vie, de force et de joie des milliers de poitrines de ses freres et de ses fils spirituels, devenait tout a coup une voix unique ne s'adressant qu'a lui.

(Eph. iv, 8.) II savait que saint Paul etl'Eglise a travers les siecles n'ont pas cesse d'appliquer ces paroles au Christ, mais il savait aussi qu'elles s'adressent a tous ceux qui veulent se joindre a lui.

II avait peut-tre, a certains moments, pense aller a FAlverne pour se reposer, ou du moins pour travailler surtout a son propre salut, et voila que la voix du psalmiste lui rappelait qu'il avait encore une ascension a faire, des captifs a entrain er dans cet effort nouveau; qu'il avait rec,u des bienfaits au cours de sa carriere, tout cela il fallait le porter la-haut, et I'apotre

Jui dictait le devoir : dedit dona hominibus, il fallait le rendre aux homines.

Ascendens in altum captivam duxit captivitatem, dona dedit hominibus (Eph., iv, 8).

La montee a 1'Alverne ne fut peut-tre qu'une suite du Noel de Greccio. Francois sentait de plus en plus que sa vocation etait de faire revivre le Christ, ,de lui etre fait semblable :

(Gal. II, 20). Christo confixus sum cruci.

II ne s'agissait done plus de faire une representation exterieure de la mort du Christ, mais de la realiser en lui (2 Cor., I, 5) quoniam sitcut abundant passiones Christi in nobis, (Phil., 3, 10) ad cognoscendum ilium et virtutem resurrectionis illius, et societatem passionum illius, configuratus morti ejus.

Tous ces passages de sang, de feu, de mysticisme ou son imagination italienne evoquait en tableaux realistes les explosions mystiques de saint Paul, chantaient en son coeur, le poursuivaient, 1'obsedaient, comme le mot d'ordre d'un nouveau devoir a accomplir.

Les stigmates. On peut se demander si Francois n'est pas monte a 1'Alverne un peu comme le Christ montant a Jerusalem, averti par un instinct dont les homines ordinaires peuvent a peine soupgonner 1'existence, qu'un indicible mystere d' amour et de douleurs allait se passer en lui. Certains de ses biographes n'ont pas vu combien les heures de 1'Alverne se rattachaient au reste de sa vie, en etaient la suite naturelle et la consequence. Ce n'est pas en tombant miraculeusement sur certains passages de 1'Evangile que Francois a trouve sa voie : il est alle a ces passages parce qu'il les avait deja en son cceur, que la voix interieure qui lui parlait s'harmonisait avec

les souvenirs du cenacle, de Gethsemane et du Calvaire. Gette f agon de voir s'harmonise en particulier avec le recit de 1 Celano, 94 ss.

Les stigmates. Faire une page sur la figure de Jesus telle qu'elle est esquissee par saint Frangois.

La vie entiere de Francois a etc une preparation a la montee a 1'Alverne.

II a cherche a revivre la vie du Christ.

Motto pour un des chapitres de la fin : 2 Celano, 3, 48, Scio Christum pauperem crucifixum.

Office de la Passion. Le relierd'une part, au presepio de Greccio; de 1'autre, aux stigmates, dont il a ete peut-etre la preface.

R61e de la liturgie de la Semaine sainte dans les ceuvres de saint Francois.

Analogic entre 1'inspiration des oraisons de la messe du Vendredi saint et les lettres de saint Francois.

Deux pSriodes & TAlverne. 1 Celle ou il continue a etre obsede par les soucis, eelle des tentations*

II prend sa croix pour suivre Jesus et dans 1'exaltation de ses sentiments, dans 1'hyperesthesie de ses douleurs mystiques, il compose 1'of fice de la Passion ou, avec les paroles des voyants de 1'ancienne alliance qui ont prophetise I'homme de douleurs, il redit le drame du Golgotha, non pas avec un realisme exterieur, qui nous ferait assister en quelque sorte a des scenes dechirantes comme dans le chemin de croix, mais avec un realisme intime ou la gamme des emotions du Crucifie est rendue avec une discretion qui fait de cette piece la plus simple, mais aussi la plus, pure, des interpretations du sacrifice du Golgotha. La est le chemin de croix du franciscain spirituel.

2 Le temperament de saint Frai^gois etait trop f oncierement optimiste pour ne pas saisir les elements de joie et de reconfort qu'offre la liturgie catholique a ceux qui vivent profondement de la vie de 1'Eglise.

La fe"te de 1 s Exaltation de la Sainte Croix vint changer le cours de ses idees, lui rappeler que le chretien a le droit de se glorifier dans la croix, lui parler des triomphes de la croix.

Benediction de frere Leon. Tel qu'il est raconte dans la legende (2 Gel.), le don a frere Leonde la benediction autographe a quelque chose d'inattendu. On ne voit pas tres bien pourquoi Leon a tout a coup 1'idee de desirer cela et non autre chose, et comment Francois a pu deviner son disciple. II y aurait la un vrai miracle.

Tout s'explique si on s'imagine Francois sans cesse sollicite par les devots, faisant preparer par frere Leon de belles sentences de 1'Ecriture a leur distribuer. N'en avait-il pas envoye

une aux freres d'Angleterre? On en trouvera d'autres. Voila les Verba Domini. V.oila pourquoi il ne fallait pas laisser perdre les petits bouts de parchemin. Quoi de plus naturel que frere Leon ait etc desireux d'avoir justement cela ?

On retrouvera d'autres autographes. Frangois ne voulut pas la science, mais avec quelle insistance on le voit prescrire aux freres de copier ses lettres a un grand nombre d'exemplaires. L'Alverne fut pour Frangois le rocher de 1'extase, il fut pour frere Leon celui du labeur. Pendant que le maitre conversait avec Dieu, le disciple copiait de sa belle ecriture si soignee.

Apres 1'Alverne. Les stigmates amenerent une perturbation profonde dans la sante de saint Frangois. Quand il etait parti pour 1'Alverne, les compagnons dont il s'etait entoure etaient ses disciples, ses amis. Les mysteres qui s'etaient deroules la-haut sur la montagne sainte, dont ils avaient ete jusqu'a un certain point les temoins, dont ils avaient favorise la realisation par leur discretion, tout cela avait cree entre eux et le stigmatise des liens nouveaux infiniment profonds, d'une nature singulierement tenue et delicate, mais pour les qualifier, il faudrait avoir a son service des gammes de mots, mots d'amour, d'extase, de sacrifice que les langues humaines ne savent pas encore balbutier.

II acceptait ces services, ou plutot il les exigeait avec cette simplicite a peine consciente de Fenfant qui subordonne sa mere a lui. Et pourtant il n'y a la ni tyrannic ni egoisme, et de meme que la mere et 1'enfant realisent Fun par 1'autre le vceu de la nature, de meme saint Francois et ses compagnons obeissaient a un ordre irresistible et mysterieux.

Mais tres rapidement ces sentiments firent de saint Fran-

gois et de son groupe, un ,groupe quelque peu a part dans 1'Ordre.

II y en a un echo jusque dans la lettre au chapftre general ou Frangois dit : Ego enim promitto haec firmiter custodire... et haec fratribus qui mecum sunt observanda tradam in officio et...

Saint Franc, oisse separe des freres (Spec. Perf., 90, 2; 41, 1; Red. Lemmens, 21), un peu a cause des stigmates, beaucoup plus pour ne pas 6tre tente par le demon du decouragement : ne contingeret eum audire aliquid sinistri de quoquam in sui renovatione doloris (2 Gel., 3, 93 ; II, 116).

Plus que jamais il recherche les ermitages les plus ecartes pour tacher du moins de laisser a ses freres le plus eclatant modele du Frere Mineur forma et exemplum.

II a des heures d'abattement terrible suivies de reveils fievreux durant lesquels, oubliant son etat, il voudrait tout recommencer.

Cette periode a ete fort bien caracterisee par 1 Celano, 102-104 (II, 6).

II avait parfois des scrupules a cause de tous les soucis que son etat exigeait des freres (Spec. Perf., 89).

Saint Frangois renonce a ses socii particuliers (1224-1225). A ce moment il se produit une sorte d'affaissement dans la vie de Frangois.

Il'y a des instants ou la pauvrete n'est pas pour lui 1'abandon de la terre pour posseder d'autant mieux les biens immateriels", mais ou il se demande si, apres avoir renonce a tout, a sa propre volonte, il ne faut pas renoncer aux benedictions spirituelles que Dieu place sur notre chemin, les amis.

(Spec. Perf., 40; 2 Gel. 3, 82; Epist. adLeonem). En se rendant

a 1'Alverne pour y faire line retraite de 40 jours, Francois avait sans doute voulu se plonger avec une liberte parfaite dans la contemplation divine, secouer la poussiere des preoccupations habituelles, mais il avait pense aussi, par son absence de la Portioncule et en devenant tout a fait etranger & la direction de 1' Ordre, af firmer encore qu'il n' etait plus du tout responsable et obliger tout le monde a constater combien sa demission etait effective.

Quand il redescendit de la montagne sainte, les liens qui s'etaient etablis auparavant entre lui et les compagnons qu'il s'etait choisis, etaient devenus encore plus intimes, Les soins maternels dont 1'entourait frere Leon lui etaient devenus indispensables et plus encore 1'admiration candide qu'il avait pour soncEuvre. Elle etait, en effet, d'une qualite bien rare, elle etait si pure et si haute que 1'idee d'en etre bumainement heureux, d'en ressentir le plus petit mouvement d'orgueil ou de complaisance personnelle, ne pouvait pas venir a saint Francois.

Mais ce sont la des choses bien difficiles a faire comprendre a des ames mediocres.

Apres quelques semaines passees a la Portioncule, certains freres commencerent a trouver que 1'entourage du saint 1'accaparait, que le f ondateur et ses compagnons faisaient un groupe a part.

On se plaignait sans doute de voir saint Francois confisque en quelque sorte par quelques-uns, alors que le rayonnement de sa vie religieuse aurait du s'exercer sur tous.

Ces plaintes finirent par arriver a saint Francois et il se decida a leur ceder et dit au ministre general :

Je ne \eux pas etre tenu pour singulier par un tel privilege que d'avoir un compagnon special, mais les freres m'associeront a eux, de lieu en lieu, comme Dieu leur inspirera (Spec. Perf., 40).

La separation dut etre fort dure, rendue plus penible pour saint Frangois et pour les sccii par le temoignage que leur ren-

dait leur conscience. II y a de 1'amertume dans la parole que les biographes lui attribuent a cette occasion : Tout a 1'heure j'ai vu un aveugle qui n'avait qu'tm petit chien pour le conduire, je ne veux pas paraitre plus important que lui.

Que frere Leon fut specialement vise par les freres qui se plaignaient semble indique par le texte mme que nous venons de citer ou il est question d'abord de tous les compagnons en general et, deux lignes apres, d'un compagnon special.

Lorsque frere Leon s'eloigna de la Portioncule, son pauvre maitre 1'accompagna et, quand il resta seul sur le chemin, il put se rendre a lui-meme le temoignage qu'il avait fait son possible pour tre pauvre. Mais peut-e"tre a ce moment de solitude angoissee ou celui qui avait fait tressaillir la chretiente se trouvait tout a coup desempare, perdu comme un enfant sans mere, peut-tre songea-t-il a 1'epouse invisible qui seule put monter avec le Christ sur le bois de la croix et crut-il la sentir cheminer pres de lui dans la fore*t humide et glacee de la Portioncule.

Se rappela-t-il aussi les enseignements quehuit ans auparavant il donnait sur ce meme cbemin, par un temps de bise glacee, a frere Leon, sur la joie parfaite? Cette joie parfaite, 1'abandon, cette fois lui etait donnee, et voila qu'il la refusait, tout son etre s'abimait dans un acte de refus. Dans un desespoir analogue, Elie jadis s'etait eerie : Domine, tolle animam meam, neque enim melior sum quam patres mei (3 Reg. 19, 4).

11 se sentait effroyablement pauvre, avait honte de luimeme. Les mots qu'il avait preches aux autres ne lui disaient plus rien.

II fit d'energiques efforts pour exerciser Yaccidia, le decouragement dont il se sentait gagne de proche en proche.

C'est la ce qu'a tache de raconter le Speculum Perfectionis,

Le donner ici.

Nous ignorons ce qui se passa dans les jours qui suivirent. Les freres qui avaient regrette 1' attitude de saint Franc, ois

314 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANCOIS ITASSISE

s'apergurent probablement bien vite que son isolement etait le fait des circonstances, et qu'avec les meilleures intentions, d'autres compagnons que ceux avec lesquels il avait vecu depuis des annees n'etaient pas capables de lui rendre les services spirituels et materiels doiit il avait besoin.

De plus, avec son creur delicat, il craignit bientot d' avoir ete brusque et dur pour la petite brebis du bon Dieu. II lui ecrivit un billet ou eclatent en quelques mots les emotions dont son creur etait rempli (1).

G'est 1' extreme oppose d'un morceau de litterature, mais de meme que dans un soupir, un regard, une larme, une ame peut se mettre tout entiere, de meme ici la vie d'amour et de sacrifice se revele dans sa plenitude (Texte de la lettre).

Frere Leon revint bientot, rappele peut-etre par ceux-la meme qui avaient le plus desire son eloignement, bien convaincus qu'ils ne pouvaient pas le remplacer.

Mais on peut se demander si son zele pour 1'observation de la Regie ne lui voila pas quelquef ois 1'intensite des douleurs morales de son maitre et s'il ne lui arriva pas de les aggraver.

A la Portioncule. C'est peut-etre a partir de ce moment que saint Francois, brise par la maladie, s'avoua vaincu et chercha a se persuader a lui-meme que, puisque ses efforts pour reagir contre la decadence avaient echoue, il n' avait plus qu'un devoir, celui de donner le bon exemple aux freres.

(Spec. Perf., 71, 23 s.; 16,4 ss.;23, 10 ss. ; 27, 16 ss.; 67, 17 ss., surtout 81, ou cette tragedie est merveilleusement caracterisee.)

Certes, depuis longtemps il avait voulu etre 1' exemple de ses freres, mais maintenant cette idee lui apparaissait comme

(1) Daiis ce billet il y a de nouveau frere Leon et un groupe comme dans Spec. Perf., 40.

un ineffable mystere. II se sentit 1'homme de douleur decrit par Isai'e, LII, 2-4 et cette idee le releva peu a peu.

Le parfait Mineur. (Spec. Perf., 85). Beaucoup de freres trouvaient qu'a force de leur demander la perfection saint Francois leur imposait 1'inipossible. Je suppose qu'un jour 1'un d'eux voulut le convaincre de ce fait et lui demanda a quelles conditions un frere Mineur pourrait 6tre considere comme parfait.

II repondit non sans malice... ni sans humilite, car tres sincerement il se trouvait infiniment en dega du modele qu'il tracjait.

(Tel est du moins, me semble-t-il, le cadre de ce chapitre celebre qui a fait depenser tant d'encre.)

De religiosa habitations in eremo (fin de 1224). Au debut de sa fondation, 1'Ordre franciscain avait ete beaucoup plus preoccupe de 1'exemple des Peres du desert qu'il ne le f ut par la suite. II ne faut pourtant pas oublier que jusqu'a sa mort, le f ondateur parait avoir fait une part dans sa vie a la vie eremitique.

Celano, 103, dit categoriquement qu'apres les stigmates, il fut preoccupe de revenir a 1' orientation primitive : Hominum conversationem fugere proponebat et ad loca remotissima se conferre.

De son cote, le Speculum Perfectionis montre sans cesse le Saint conviant ses freres a revenir a 1'ideal des debuts.

Le morceau De religiosa hob. in eremo pourrait done dater de la periode qui suivit immediatement la descente de 1'Alverne et se placer a cote des reglements faits par Francois pour maintenir la realisation stricte de sa pensee a la Portioncule (Spec. Perf., 55, 23-42).

316 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS D'ASSISE

Ces deux documents ont, en effet, entre eux de nombreux points de contact. De plus, il ne semble guere qu'on puisse songer a une date un peu plus reculee puisqu'il est question du claustrum que doivent avoir les freres ermites. La mention du ministre et du custode est, elle aussi, particulierement en harmonic avec les f aeons de parler qu'on trouve dans les derniers ecrits de Francois.

A Saint -Damien. Faire un paragraphe sur le repas de saint Francois a Saint-Damien (Conform., 184 b. 2) que j'avais combine, peut-6tre a tort, avec la composition du Cantique du soleil.

II faut, dans la nouvelle edition, ajouter un paragraphe racontant le ravissement que saint Francois eut a Saint-Damien (Conform., 184 b. 2) et qui est surement authentique... Avec frere Leonard (Leon ?) et Claire ?...

Pourquoi cette joie, sinon parce qu'il avait senti que Claire tenait bon ?

Le Gantique du soleil (1 Gel., 80 et 81; Spec. Perf., 120). La beaute de saint Francois, c'est son esprit chevaleresque; c'est la foi, c'est-a-dire 1'affirmation joyeuse du vrai, du beau et du bien, alors que la verite est en deroute, que la beaute se voile pour lui et que le mal semble triompher. C'est alors qu'il se releve et lance a toutes les puissances des tenebres, non pas le defi de la force physique, mais celui de la fiert6, de la securite et de la certitude du coeur.

Omnia possum in eo qui confortat me (2 Cor., xu, 10), Cum enim infirmor tune potens sum.

C'est au moment ou, pendant pres de deux mois, il avait ete prive de la vue, qu'il composa les Laudes Creaturarum, quand jl ne put plusjouir de la nature, et c'est lorsque la lumiere physique lui manqua de nouveau qu'il se remit a les chanter avec plus de devotion et de perseverance que jamais et qu'il appela les Laudes Creaturarum, le Cantique de frere soleil.

Et il le chanta et le fit chanter sans cesse, au grand scandale de certains qui ne comprenaient rien a cet enthousiasme, tel un fiance qui chante sa fiancee, ne peut se lasser d'en entendre parler, non par fetichisme amoureux, mais parce que, pour un temps, il sent se realiser en lui le grand mystere, s'accomplir le voeu de la creation.

Joculatores Domini. II y avait, peut-Stre, un peu de malice dans ce mot. Saint Frangois marquait sa volonte de ne pas consentir a changer le caractere de son Ordre, de vouloir rester idiota et simplex et de ne pas caricaturer les Benedictins... ou les Dominicains.

Ce mot etait un programme. Tandis que son Ordre glissait vers des idees revues, vers la conception traditionnelle de la vie monastique, vers une sorte de magistrature spirituelle au bout de laquelle on comptait bien trouver la domination politique et les avantages qu'elle confere, tandis que certains freres Mineurs oublieux de leur nom s'appretaient a devenir magister Parisienses, cathedraticos, eveques, archeveques, du jardinet de Saint-Damien, Francois lance les Joculatores Domini.

Ce fut un grand scandale, qui dura jusqu'a sa mort. II chanta le cantique, le fit chanter et, plus les hommes graves lui conseillaient d'y mettre quelque mesure, plus il appelait ses plus devoues disciples pour le chanter de nouveau.

II lui semblait qu'ainsi il affirmait sa pura, sancta simpli-

citas, qu'il 1'etablissait a la face du monde et garantisseit qu'a 1'avenir les disciples d'un tel foculator Domini ne pourraient jamais oublier la volonte de leur fondateur.

C'etait sa xnaniere a lui de dire : Aliens au peuple. Certes, il y etait alle durant toute sa vie. II avait aime le peuple et avait etc paye de retour. Mais il regrettait de n' avoir pas ete encore plus peuple, de ne pas s'e'tre mis encore plus a la portee des simples.

Le Cantique du soleil et les circonstances de sa composition ne sont done pas un hors-d'reuvre dans la vie de Francois. Tout cela se tient et s'enchaine. Ce qu'il dira dans quelques mois, dans son Testament, dans la lettre auChapitre, il le dit deja. C'est un effort pour revenir a 1'ideal des anciens jours.

(Greccio 1226). (Spec. Per/., 34, 3-4) Amore Dei! Role de cette phrase. Jadis, devant Hugolin, saint Frangois avait cherche a etablir une theorie de I'aumone, maintenant il faisait un pas de plus; Amore Dei devenait une sorte de mystere agissant ex opere operate. Le mendiant n'est que votre egal, tant qu'il n'emploie pas la formule; des qu'il 1'a employee, il devient pour vous 1'ambassadeur du grand Roi qui vous presente ses lettres de creance. II faut obeir.

Malheur a lui s'il Femploie inutilement ou indignement, mais c'est son affaire a lui. La votre c'est d'obeir, et pas plus que le pretre indigne n'est une raison de mepriser les sacrements, pas plus le mendiant indigne n'est une excuse pour se derober aux ceuvres de misericorde. L'historien n'a pas a se preoccuper de savoir la valeur de ces vues, son role consiste a les constater.

Saint Francois et frere filie. Frere Leon et frere EUe.

On se rappelle le billet & frere Leon et aussi la conversation entre saint Francois et frere Cesaire en 1223.

Les prof essionnels de 1'orthodoxie, Mgr Faloci, le P. fidouard, le P. Van Ortroy (et peut-etre aussi le P. Girolamo !) rehabilitent cet excommunie.

(Voir H. Fischer, p. 13-1 ss.)

L'enigme est toujours la.

Quel abime entre sa lettre-circulaire sur la mort de saint Francois et les larmes si simples et si pures du Speculum Perfectionis, ou la vision qu'en offre le Sacrum Commercium.

La lettre aux freres de Valenciennes.

Si on doit le juger d'apres elle, il n'est guere sympathique (Pertz, XXX, p. 294).

La facon dont 1 Celano appuie sur le fait que Francois Tappela a Sienne suggere des soupgons.

Pourquoi les Celle de Cortone ? Comment se fait-il qu'Elie va y finir ses jours ? II y a la une coincidence.

De Sienne a Nocera. Ce voyage pourrait etre appele celui des manteaux donnes.

A chaque instant, Frangois s'en defaisait au profit des pauvres qu'il rencontrait (Spe.c. Per/., 30 et ss.). Les reflexions qui accompagnent ces recits jettent un jour sur sa notion de la propriete et, malgre leur uniformite apparente, sont parmi les plus delicieux de la legende.

Saint Frangois y montre le veritable optimisme, celui qui

travaille pour faire triompher le bien, s'immole pour les mediants.

A Colle on le voit supplier un pauvre de pardonner a son seigneur et lui offrir un manteau pour cela.

Remarquez-le bien, il ne juge pas le seigneur, et la est une grande legon pour notre moderne socialisme. II souffre, lui innocent, pour ce vilain baron.

II faut distinguer deux cas dans les dons de Fr. : ceux qu'il fait par bonte d'ame; ceux qu'il fait en conformite avec sa doctrine : quia furtum est non dare magis egenti.

AM fond, c'est la theorie chretienne, mais nous 1'appliquons en pharisiens. Frangois 1'appliquait en honnete honime.

A 1'^vdche. (Spec. Per/. 71). Ce chapitre raconte des pensees que saint FranQois avait bien souvent repetees depuis le chapitre de 1223.

II me semble que son interlocuteur ait parle au nom des zelanti : unde nos considerantes haec credimus fir miter...

C'est peut-etre cette manifestation qui provoqua le Testament.

L'vangile selon saint Jean. Le role que joue 1'Evangile selon saint Jean dans la derniere partie de la vie de Frangois est fort remarquable. C'est la qu'il va puiser Finspiration de ses dernieres lettres, c'est la qu'il se fait lire le chapitre : Ante diem festum Paschae.

On sent qu'a force d'imiter Jesus, il en est devenu le frere, le collaborateur. C'est la realite des Conformites, les Conformites reelles, profondes, vecues, et non une these de scolastique.

La theologie scolastique qui palit sur 1'Evangile, martyrise les textes pour leur faire dire ce qu'ils n'ont jamais dit, y trouver des dogmes, fait une erreur analogue a celle du rationaliste qui y cherche la physioiiomie historique de Jesus.

Ce qui fait la beaute eternelle de 1'Evangile, c'est qu'il nous dit notre histoire a nous, Ecce homo, Fhistoire de I'homme, 1'histoire de 1'homme, non comme citoyen, mais comme homme.

Jesus n'est pas venu proclamer une religion nouvelle; ses disciples ont ete de vrais Juifs, il a realise un etat de conscience nouveau.

Ce qui fait la beaute de Fhistoire, c'est la lutte, et ici la lutte n'est pas entre 1'honinie et les elements comme dans les temps prehistoriques, entre I'homme et les animaux comme a 1'aube de la civilisation, entre les nations comme plus pres de nous, c'est la lutte de I'homme centre lui-meme. Ce n'est pas I'homme luttant pour la vie, pour le pain, pour 1'honneur, c'est I'homme luttant pour la conscience. L'unite de la famille humaine est realisee, consacree, vecue. Ce n'est plus la verite tombant, mysterieuse, du ciel, c'est la verite conquise pas a pas.

A la Portioncule. Le cri le plus souvent pousse sur les champs de bataille par les soldats qui tombent mortellement atteints est celui de maman ! maman ! Us se refugient une derniere fois dans le giron maternel.

Le desir de saint Frangois d'etre transporte a la Portioncule procedait d'un sentiment analogue, du besoin instinctif de se retrouver la ou sa vie religieuse s'etait epanouie definitivement.

Message a sainte Claire. Benediction. Absolution.

322 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

(Spec. Perf., 108). Le transport tie Frangois a la Portioncule avait etc un creve-cceur pour Claire. Elle avait bien devine la gravite de son etat, -elle savait bien le desir du saint de mourir a la Portioncule, mais elle avait espere qu'en s'y rendant Femouvant cortege aurait fait le detour de Saint-Damien et qu'elle aurait ainsi la joie de reeevoir la benediction d ; e celui qui 1' avait emgagee sur la route royale de la pauvrete

et du sacrifice.

La derniere lettre de Fran9Ois a Claire. (Spec. Perf., 168). Nous savons par frere Leon quel etait le cont ; enu et aussi le sens du message q-u'il avait ete peut-etre charge de transmettre.

Claire s'etait aceusee d'une fo-ule de manquements qu'elle se reproehait vis-a-vis de son pere spirituel.

II vouloit la rassurer, lui donner a elle et a ses soeurs benediction et absolution.

Est-ce lui qui denaanda d'ltre porte a Saint-Damien pour tenir la promesse faite a Claire qu'elle le reverrait?

II semble qu'il n'y ait la rien d'impossible.

Chevalier jusqu'a sa fin, il avait voulu rendre amour pour amour, a celle qui avait ete si souvent sa vierge consolatrice.

Testament (Portioncule). Les preoccupations concernant 1'Ordre et sa discipline qui ont trouve leur expression dans le Testament remplissent to-utes les dernieres annees de la vie de Frangois. Toutes les mesures qu'il n'avait pas pu prendre, il crut pouvoir contraindre moralement ses freres a les accepter.

Speculum Perfectionis, 11, 5, pour la construction des maisons nous montre comment le Testament fut un supplement a la Regie : le document ou Francois disait ce qu'on 1' avait emp&che de dire dans la Regie.

SECTIO.NS

II avait. fait jadis une constitution sur les batiments. avait ete ecartee de la Regie. II allait la resume? en qiaelques lignes.

La pauvrete devenant un moyen de s'enrichir, plus sur que tous les autres.

L'hypocrisie.

II avait ouvert la breche, et voila que tous les instincts de lucre, au lieu de Pattaquer, allaient se revetir des livrees de la pauvrete.

L'effort le plus difficile qu'eut a faire saint Francois au cours de sa vie fut sans doute 1'obligation de se refugier dans la lettre, lui qui etait I'homme de 1' esprit.

L'alouette obligee, au lieu de piquer en plein ciel, de construire une cage pour ses disciples.

Et pourtant, il le fallait. II ne pouvait pas ne pas tacher d'asservir ses disciples a des reglementations. II lui faudrait recourir a des mots de tabellion (per interpositam personam) pour empcher d'eluder le sens parfaitement clair de son ceuvre !

Le supreme hommage de fidelite a sa Dame la Pauvrete. II s' etait donne a elle sur la place du parvis de Sainte-Marie-Majeure. Elle lui avait donne les joies de la paternite spirituelle. II voyait tout ce passe a la fois comme un reve et comme la plus enivrante des realites.

II fut fidele a celle qui lui avait ete fidele... et avec une joie et une foi qui illuminaient I'humble cellule, paraient ses murs d'un eclat que jamais on ne vit dans des demeures

royales, il voulut etre etendu nu sur le sol qui avait ete recouvert de cendres (2 Gel., 3, 139, 3-10).

Ceci se passait plusieurs jours avant sa mort puisque plus loin (2 Gel., 3, 139, 19) il dira : Cum me videritis... sicut me nudius tertius nudum vidistis...

C'est un peu comme les eveques qui font leur profession de foi sur leur lit de mort.

In cena Domini. A Notre-Dame-des-Anges, une nuit, Franc, ois eut une crise qui durant quelques heures parut devoir etre la derniere. Puis au matin, 1'accalmie vint.

Et alors, celui qui a Greccio avait revecu Bethlehem et la nativite de 1' enfant Dieu, qui a 1'Alverne avait regu du Seraphin la marque de ses souffrances et de sa passion avec le Christ, voulut revivre et savourer les joies du Jeudi saint.

L'office qu'il avait dit si souvent, il voulait le redire tout entier avec ses disciples.

Tous les freres se reunirent, il les benit, presents, absents et futurs. La cene (Spec. Perf.}. L'Evangile de saint Jean a partir du chapitre xm, peut-etre xiu-xvn (1 Gel., 110, 1-3).

De 1'imitation du Christ dans la vie de Francois. Imitation pura et simplex de faits exterieurs, mais dans ces rustiques canaux venait couler une eau d'une limpidite et d'une abondance incomparable.

(1 Gel., 109, 6). Le psaume CXVII, Voce mea ad Dominum clamavi, est le dernier des ve"pres du Jeudi saint. Le Jeudi saint, pour lui, etait la fete du Corpus Christi.

La journee du mercredi 30 septembre parait avoir ete mise

a part, en quelque sorte, par saint Francois pour son adieu solennel a la vie terrestre. II voulait saluer la mort qui arrivait, alors qu'il etait encore en pleine possession de lui-meme et que des def alliances du corps ne venaient pas troubler les fetes dans lesquelles Tame ne meurt pas, mais va au-devant du mystique epoux qui vient la chercher pour le banquet des noces eternelles.

II voulait qu'une fois encore, la divine liturgie fut celebree non pas seulement a c6te de lui, mais aveclui, et en revivre jusqu'au fond les plus indicibles emotions.

D'abord les Matines, puis Prime et Tierce, puis ilcommunia.

Puis la cene avec ses disciples.

Que tout cela ait eu lieu le 30 septembre semble ressprtir du fait que ce ne fut pas dans les tout derniers jours, mais pas le jeudi, comme le note Speculum Perfectionis, 88, 11. Le manuscrit de Bologne dit, il est vrai, essendo allora la sexta feria (V. notule 31), mais 2 Celano, 3, 139 dit qu'il ordonna que, pour le moment supreme, on 1'etendit sur la cendre, comme il 1'avait ete trois jours auparavant.

Ces trois jours reportent a la scene racontee au debut du chapitre et qui est reliee a tous les autres episodes dont nous avons parle.

En ce dernier mercredi, Franc, ois reunit tout ce qu'il avait de forces pour prendre conge de la vie. II voulut avoir la maitrise de ces dernieres heures et mourir en beaute spirituelle. Pour pouvoir s'abandonner ensuite entre les bras de cette Eglise dontil sentait 1' emotion se joindre a la sienne, le coeur battre avec le sien, dont les prieres allaient le bercer, accompagner de sa psalmodie le mysterieux travail de palingenesie, collaborer a son effort, pour le presenter purifie, delivre, vainqueur, dans la Jerusalem celeste rayonnante de beaute, ruisselante de lumiere. La mort du saint n'est pas la mort, c'est le Natalis dies.

326 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

II c.ojmaunia doac en viatique.

Celui qui avait ete etranger et voyageur, meurtri par tant de pierres le long du ehemin, saluait desormais Farrivee dans la patrie.

Si les biographes ne nous disent rien de ses sentiments d'alors^ nous avons son propre temoignage, le debut de Fepitre ad. cap. gen.

L'Eucharistie n'est plus seulement le memorial de la mort du Christ, la realisation de sa presence. Elle devient le gage et presque Favenement du siecle futur;l'unite de la vie materielle, de Fascension de la nature, s'y realise dans les transports d'une indicible apotheose (1 Col., I, 20).

Pendant les trois derniers jours, Francois ne vecut plus que de la vie de FEglise.

C'est probablement pour cela que les biographes ne nous en ont rien dit.

Les rites par lesquels 1'Eglise s'associe avec une tendresse incomparable, une compassion maternelle, a Fagonie de ses enfants et les achemine vers les demeures eternelles, ne leur paraissaient pas peu de chose, mais comme ils sont les memes pour tous, il leur semblait que Faccomplissement de ces ceremonies seculaires avait a peine besoin d'etre mentionne.

Cunctis in eum Christi completis mysteriis, dit 2 Celano, 3, 139, 20.

Peut-etre ont-ils eu raison, car qui dira jamais ce qui se passe dans Fame du chretien durant ces heures ou les f enetces du corps se ferment et ou souvent Fame se meut en possession de puissances qu'elle ne se connaissait pas : aeuite du souvenir, exaltation de Famour, volonte de vivre, supplice des regrets et du repentir, laideur du peche, conscience de notre infime petitesse et de notre union avec le passe et Favenir, de notre

communion avee la nature ^ntiere, besom inexprimable a la fois de se perdre et de se retrouver dans le torrent de douleur et de volupte que Ton contemple en s'y sentant deja m&le irresistiblement.

Et voila qu'a ce moment 1'Eglise vient pour murmurer aupres de 1'agonisant des paroles dites sur la terre, mais qui semblent s'achever dans 1'au-dela, paroles chargees non de science, mais d' emotion et de visions.

II est bien difficile aujourd'hui de s'imaginer ce qu'etait cette prise de possession du mourant par la priere de 1'Eglise. On a reduit les rites et la liturgie a leur plus simple expression, a ce qu'on a appele 1'essentiel. C'est comme si on pretendait resumer une asuvre musicale en quelques notes. La vie religieuse, eomme 1'autre, a besoin de la collaboration du temps : son fruit est une gestation dont les phases ne peuvent pas tre reduites a un schema.

II a souri a la mort. A la mort,la grande liberatrice, ou plutot c'etait le Christ de Saint- Damien qui venait lui parler, le prendre a lui : c'etait le Christ qui avait parle a sa place a ses disciples par les paroles des prieres des agonisants. Et maintenant il voyait les -portes de Feternite s'ouvrir comme un immense arc-en-ciel. Les paroles que ses disciples murmuraient sur la terre creaient des realites qui devenaient sensibles a ses yeux. Subvenite Sancti Dei, accurrite Angeli Domini.

La priere sacerdotale. Introduire vers la fin un chapitresous ce titre eny ajoutant la Regie de 1221, c. 22 et 23 et saint Jean, xvn, 6-26.

Saint Frangois etait tellement transforme d^ns le Christ qii'il pouvait en repeter les paroles avec une ineffable verite et un emouvant realisme.

II apparait la entre ciel et terre, portant son Ordre, un peu comme ces saints des vieux tableaux qui offrent a Dieu une eglise qui leur est dediee.

C'est 1' ascension de la creature vers la vie.

Les funerailles et le passage a Saint -Damien.

(1 Gel. ,116. Spec. Perf., 108, 8-12. VoirCoK., t. I, la note sur la procession du Vendredi saint. 1 Gel., 117.) Le Pianto des Clarisses.

Claire regarda le funebre cortege s'eloigner sous les oliviers.

L'echo des angoisses de Claire se trouve dans son Testament, paragraphe 11, Seraphicae Legislationis, page 276. Elle se sentit seule.

Elle songea aux defaillances et aux chutes qui allaient se produire dans d'autres maisons que la sienne et dont le coup risquait d'ebranler Saint- Damien. Elle se ressaisit, fit avertir les freres et les autorites que saint Frangois leur avait promis, a elle et a ses sosurs, de venir les voir. II fallait done que le cortege funebre passat a Saint-Damien.

Elles passerent la nuit a celebrer Foffice des morts.

Elles avaient suivi toutes les phases de la maladie et des prieres de 1' Eglise pour le moribond, elles continuerent.

Le corps qu' elles allaient voir le lendemain matin n'etait pas seulement celui de Fami, du maitre, du temoin de Fideal, qui avait cree en elles une vie superieure, c'etait celui sur lequel Dieu lui-meme, par un indicible mystere, avait marque son sceau : le stigmatise. II allait revenir vers elles, ce n'etait pas un adieu qu' elles devaient lui dire, c'etait le renouvellement de leur voeu, la promesse d'une fidelite absolue, d'une vie consav -ree encore plus que par le passe a la vie pauvre et immolee.

De siecle en siecle, a mesure qu'il s'est fonde de nouvelles families franciscaines, chacune a figure saint Francois vetu de 1'habit que ses membres adoptaient (Saint Frangois stigmatise, vitrail abside eglise inferieure Assise, vetu comme un conventuel commencement xiv e siecle).

Mais on a fait plus, et les Conventuels d' Assise, pour ne citer qu'un exemple, mais particulierement significatif, lorsqu'ils adopterent les vetements noirs, firent repeindre saint Frangois dans les celebres fresques de Giotto et 1'affublerent d'un costume noir.

Ce qu'on a fait pour les vetements, on le fit pour la biographic. Le Pere de Cherance fait de saint Francois un capucin; Le Monnier en fait un prfetre seculier. L' effort historique est de remonter par dela toutes ces images, y compris celles de Bonaventure et Celano, pour retrouver le saint Francois vivant et vrai.

Ecrire 1'histoire, c'est la penser, et la penser, c'est la transformer. (Vie de saint Frangois, 1893.)

Les legendes de saint Frangois sont, elles aussi, des interpretations, et certains, en leur attribuant une valeur strictement historique, ont oblige a reagir. Le criterium, la pierre de touche pour juger de leur valeur relative : les ecrits de saint Frangois lui-meme.

330 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

Sur les legendes hagiographiques. Les biographes n'ont pas manque au fondateur de 1'ordre des Freres Precheurs. II meurt en 1221; avant la fin du siecle sa Vie avait ete ecrite par pres d'une vingtaine d'auteurs differents. II semblerait done que nous dussions etre abondamment et surement renseignes sur ses moindres faits et gestes. Erreur. Comme 1'a montre ici meme le Pere Van Ortroy, ces biographes, si proches des evenements, et dont plusieurs avaient connu personnellement le saint, ne font que se copier les uns les autres. (P. Robert Lechat, An. Boll, t/;XLI (1923), p. 203;)

Cette repetition n'ajoute done rien a 1'autorite de la legende copiee, comme 1'a cru le P. V. 0. en disant que Bonaventure avait reconnu la valeur de Celano. Cette multiplicite d'ecrits n'est pas une multiplicite de temoignages : pas plus que la d'epeche d'une agence officielle repetee par mille journaux; elle n'en constitue pas meme un, puisque a 1'origine on ne trouve pas une personnalite responsable, qu'on puisse interroger, mais une vague entite, qui dit ce qu'il lui plait, ce qu'il est avantageux pour elle de dire.

Les legendes ont ce caractere officiel. Leur auteur, tr.es honore d' avoir ete distingue par ses superieurs, se retranche derriere leur autorite. C'est elle qui parle, qui a dirige leur plume.

Le dessein, et on pourrait dire la mission, de Fhagiographe etant d'edifier et d'exalter le saint, de faire pour lui un ecxit qui soit a peu pres ce que sont les tableaux de canonisation, il est dans son role et dans son devoir de choisir parmi les faits de la vie du saint les plus resplendissants, les plus efficaces

pour provoquer d'abord Pemotion du fidele, son admiration, et provoquer chez lui des actes. Qu'importe au fidele rhistoire personnelle de I'homme, ses luttes? L'essentiel pour lui est de savoir si Fhomme do-nt on lui presente la vie est un vrai saint, puissant en oeuvres dans le passe et dans le present.

On est done tres injuste quand on demande aux hagiographes des pages d'histoire qu'ils n'ont jamais pretendu ecrire.

Les details historiques chez eux ne sont qu'une sorte de motif, de point de depart ou de pretexte.

Faute de Men comprendre ee caractere de la legende, on risquerait de juger fort mal les hagiographes. Celano n'a rien dit dans ses oeuvres des troubles de 1219-1221, qu'il connut au moins aussi bien que Jourdain de Giano, puisque, entre depuis plus longtemps que celui-ci dans 1'Ordre, il assista au chapitre de 1221.

Eminence insigne de Francois. II semble qu'aucun historien n'ait encore constate clairement et montre avec quelle force Francois s'etait impose tout de suite a 1' attention de ses contemporains et a celle des generations suivantes.

On chercherait en vain dans toute Fhistoire du moyen age, tant ecclesiastique que politique, une personnalite qui ait eu une influence pareille et dont la parole soit encore aujourd'hui vivante et creatrice. Ni saint Dominique, ni Innocent III, ni Frederic II, n'ont laisse dans I'Mstoire une trace aussi profonde.

Saint Francois devant la legende et devant I'-hifttoire .

II est arrive pour Francois ce qui n'est arrive pour aucun autre saint, c'est que, des sa mort, sa vie a ete eelebree en meme temps par la legende, dans le sens etroit et tout ecclesiastique

332 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

de ce mot, par 1'histoire, et enfin, par la legende, dans le sens populaire et epique de ce mot.

Saint Bernard et saint Dominique, par exemple, ont eu tres vite leur legende ecclesiastique, mais ni 1'un ni 1'autre n'ont vu, soit leur vie publique et intime racontee avec une exactitude qui constitue un temoignage historique plein de seeurite, soit leur reve spirituel devenant la trame d'un poeme epique d'une merveilleuse beaute.

Avant le 25 fevrier 1229, la legende officielle de saint Francois, dont avait ete charge Thomas de Celano, etait terminee.

Le Speculum Perfectionis . Lell mai 1227, frere Leon avait fini a la Portioncule le recueil des souvenirs consacre a la memoire de son maitre sous le titre de Miroir de Perfection.

Le Commercium . Au mois de juillet suivant, Jean Parenti, le nouveau ministre general de 1'Ordre, avait consacre au Poverello un veritable poeme en prose ou une solide realite historique etait chantee en des pages finissant comme une proclamation de F esprit franciscain lancee au monde chretien. Ce sont les Noces mystiques de saint Francois avec la Pauvrete.

Ces trois documents, sortis tout vibrants des circonstances, sont des echantillons typiques de la categoric d'ecrits a laquelle ils appartiennent. Us ont ete suivis tous les trois par d'autres ecrits analogues. Thomas de Celano, par divers essais parfaitement negligeables pour 1'historien, puisque les differences qu'ils presentent avec leur modele ou entre eux sont dues a des considerations tout a fait etrangeres au souci de 1' exactitude historique. C'est le cas aussi pour la plus connue et la plus heureuse au point de vue litteraire et ascetique.

Les trois compagnons et Thomas de Gelano. L'reuvre de frere Leon fut continuee et completee dans la Legende des trois compagnons (1246). Les autorites de 1'Ordre fournirent 1' ensemble de cette ceuvre a Celano en 1'invitant a s'en servir comme de base pour une nouvelle legende officielle.

Le remaniement n'eut pas grand succes. Dans les compilations posterieures, on trouve rarement des morceaux de Thomas de Celano, tandis qu'on y rencontre, malgre la decision du chapitre de 1263 (Instructions), de nombreuses pages dans lesquelles on peut voir sans hesitation des temoins de la tradition leonienne.

Les trois courants de la legende. Le mysticisme intime qui avait dicte les Noces Mystiques n'engendra de nouveaux documents qu'au commencement du siecle suivant. L'ardeur poetique et le zele religieux qui avaient cree le chefd'oauvre de Jean Parenti a renco'ntre alors la piete populaire des Marches et de 1'Ombrie. Ainsi naquirent les Actus et la version italienne des Fioretti.

II importe, pour la comprehension de la question des sources, de ne pas perdre de vue ces trois grands courants documentaires.

II n'y a naturellement pas entre eux de cloisons etanches, mais la distance qui les separe est, cependant, tres reelle, et on pourrait, dans les biographies de Francois, publiees au siecle dernier, distinguer trois types tres distincts, parfois sans que les auteurs se soient rendu compte du caractere qu'ils donnaient a leur ceuvre, suivant qu'ils ont prefere les sources celaniennes, leoniennes, ou celles de la legende epique.

En somme, nous possedons trois portraits de saint Frangois, qui, tous les trois, ont une reelle valeur mais qu'il importe de distinguer parce qu'ils correspondent tres inegalement a la realite historique.

Celano composant sous les ordres de frere Elie et sur 1'invitation de Gregoire IX, une vie officielle, travaille en consequence, et son ceuvre, pleine de dignite et de litterature, a ce genre de majeste et d' exactitude que 1'on trouve, de nos jours, dans les portraits des saints commandes pour leur canonisation.

Saint Bonaventure. La vie de Franc, ois par saint Bonaventure est toute pareille. Les raisons pour lesquelles il corrige

334 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANQOIS

ou, plutot, change les documents qu'il eonsulte, n'ont rien de commun. avee des soueis d'ordre historique. O>n ne saurait 1'accuser de plagiat, parce que, a son epoque, on se copiait sans le moindre scrupule.

Mais on ne saurait non plus 1' admirer et estimer qu'il vaut mieux que les autres. Celano, qu'il elague, qu'il inutile quelquefois, pour obeir a ses .desseins de conciliation : Frere Elie etait mort (1260), mais Leon vivait encore, il ne parle ni de 1'un, ni de 1'autre.

Le P. Van Ortroy, qui, avec un inlassable perseverance, a exalte les legendes officielles et taehe d'animr la lutte centre la tradition leonienne, a reconnu que Bonaventure avait mis en honneur un systeme d'attenuations et de reserves , que la composition de son travail lui avait etc commandee dans un but non seulement de pacification au dedans^, mais aussi d'edification au dehors (An. Boll, XXI, 149; XXII, 362). La vie elle-meme, comme Bonaventure 1'atteste dans son prologue, fut le fait d'une grave et minutieuse enquete; Et quand on 1'examine de pres, on constate qua part trois ou quatre traits nouveaux, il ne fait que reproduire souvent avec servilite Thomas de Celano et aussi Julien de Spire, 1'ahreviateur du premier biographe.

Servilite me parait exagere.

Les Freres Mineurs eux-memes ont reconnu avec quelle facilite le Docteur seraphique a transforme les recits qui passaient par sa plume. Le P. Cuthbert : La Legenda major de Bonaventure laisse beaucoup a desirer au point de vue historique . Elle doit 6tre utilise e avec precaution... , dit un autre : Etudes franciscaines, t. XXXIII, p. 484). Un autre (P. Beaufays, Rev. H. E., t. XIX, p. 424) s'etonne que Ton puiss^ dire que Bonaventure a tout sacriiie a F amour de la verite . Tout doucement, les jugements sur I'osuvre celebre de Bonaventure tendent a s'harmoniser avec la realite historique.

La destruction des legendes fut executee en silence, avec une

EES SOURCES 335

discipline parf adte. Sign manifesto d'u-ne aaitorite- volontaire et sachant se faire obeir. Deliberations Chapitres generaux egalement detruites.

Ces precedes sommaires de faire oublier le passe et de le siapprinaer s'arr&terent-ils la? Les auteurs des legendes condamnees a disparajtre, Leon d'Assise, Thomas de Celano, le premier surtout, etaient une tradition vivante. Leon parlait beaucoup, n'ecrivait pas moins. Que devint-il?

Frere Leon et Gelano. J'ai souvent compare les ecrits de frere Leon et ceiax de Celano, en insistant sur la superiorite des premiers. Mais encore ne faut-il rien exagerer.

II y a beaucoup plus de talent, d'art et de litterature, dans l?es pages etudiees de Cela-no, mais frere Leon etait homme de son temps.

Celano, biographe ofiiciel de 1'Ordre, a fourni des ceiavres mi la reclierche, le convenu, la rhetorique... se retrouvent sans cesse. Qu'il fut capable d'inventer de to-iates pieces un fait imaginaire, pourvu qu'il restimat de nature a grandir la gloire de celui qu'il chaaitait, est sans doute une idee qui n<e ? scandalisera pas ccux qiai le connaissent de pres.

Mais cela implique-t-il que les recits bien plus naturels et simples de frere Leon aient tous une entiere valeur historique? Leon n'invente pas de faits proprement dits, mais s<Dn exactitude (et cela n'a rien d'etonnant) n'a rien d'absolu. Tout ce qu'il raconte a un point de depart historiqu'e, mais on le voit frequem^ment aureoler sans le vouloir, et meme sans en avoir conscience, les faits les plus simples, d'une teinte surnaturelle, des qu'il s'agit de saint Frangois.

Qu'au debut de son Ordre, Frangois ait cbasse un frere ^q-ni me priait pas et refusait de travailler, quoi de plu maturel? Or, dans rimagination de frere Leon, et par suite de son admi-

336 ETUDES INEDITES SUR SAINT FRANgOIS o'ASSISE V

ration pour le fondateur de 1'Ordre, les choses n'avaient pas pu se passer si simplement. Sa prompte- decision avait ete le resultat d'une revelation divine. Cognovit per Spiritum sanctum. (Speculum Perfectionis, 24.)

De meme, Speculum Perfectionis, 26. Leon a ecrit le testament sous la dictee de Francois, mais on peut se demander s'il n' avait pas ca et la suggere la forme a Francois, s'il ne 1' avait pas aide un peu. (Speculum Perfectionis, 26, revelation nom Mineursj forme salutation, rappelee dans Testament.)

Page 1