‹ Études inédites sur S. Franc̜ois d'Assise [microform]Chapitre 14 sur 20 · LE SPECULUM PERFECT ION IS · texte numérisé non relu

LE SPECULUM PERFECT ION IS

Opinion du P. Mandonnet 0. P. : il n'accepte pas la date de 1227, il pense que le Speculum Perfectionis range en ordre comme dans mon edition, serait une compilation faite en 1248, au moyen de materiaux anterieurs, et ne serait autre chose que le complement des trois Compagnons.

Or, que le Speculum Perfectionis soit de 1227 ou qu'il soit une compilation faite en 1248 sur des materiaux anterieurs, provenant incontestablement des Compagnons, et specialement

de frere Leon, 1'usage a faire du recueil est le meme. II reste la source par excellence.

Gertaines objections. Ce qui dans le Speculum Perfectionis serait pour moi une pierre d'achoppement pour la date de 1227, et la seule que je n' avals pas apergue, jadis, c'est le chapitre LV (la Portioncule, prescriptions de Francois, il parle de clerici et de laid}. Non pas que je le croie faux, mais, enfin, il me donne a penser. Cette difference entre le role des clercs et celui des laiques. Cette insistance sur 1'Eglise caput et mater. Le titre de saint donne a Franc, ois canonise en 1228.

Preuves de 1'authenticite. Le procede de composition est le meme dans le Speculum Perfectionis et la vie de frere Egide.

Le biographe ecrit sur des notes prises au jour le jour, et ces notes sont si exactes et si sinceres qu'il parvient a donner de ces deux hommes une note caracteristique. JEgide est un vrai disciple de Francois, il ressemble beaucoup a son maitre, mais quelles differences ! Combien toutes les differences ont ete vues, senties, appreeiees !

Si c'est une preuve de verite, elle n'a jamais ete assez remarquee. On chercherait en vain dans toute la litterature hagiographique du xm e siecle un autre exemple.

Speculum Perfectionis , illustration du Testament.

II y a un danger indique par Francois dans le Testament dont Speculum Perfectionis ne parle pas, celui de 1'heresie...

Le Testament nous donne toutes les preoccupations deraieres de Francois. Elles lui etaient suggerees de deux cotes :

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par frere Leon, centre les inobservations de la Regie; par Elie et Hugolin, centre la possibilite d'une heresie. Ce passage du Testament indique done qu'on avait agi sur saint Franc. ois en agitant devant lui le spectre de Fheresie.

Un effort n'est jamais perdu. Claire arriva a faire approuver sa regie. Frere Leon arrive a nous donner saint Frangois. C'est a lui que nous le devons.

Le Speculum Perfectionis et les Opuscules nous permettent de faire un pas immense dans la connaissance du saint. Les autres legendes nous donnerent de beaux traits, mais isoles; tout manquait de suite, de trame, de cohesion. Maintenant, au contraire, 1' unite de la pensee, de 1'inspiration, apparait. Nous ne sommes plus devant une sainte folie, mais devant un systeme coherent, devant une nouvelle conception de la vie et des rapports sociaux.

Le Speculum Perfectionis etla compilation d' Avignon.

On a dit dans divers periodiques que j'avais renonce a la date de 1228 : c'est une erreur. La critique interne me semble la confirmer pleinement et la date du Sacrum Commercium de Jean Parenti (juillet 1227) vient la rejoindre. Les evenements qui ont suivi la mort de saint Franc, ois s'eclairent et s'enchainent. J'ai dit seulement que la question de la date precise est moins importante qu'on ne le croit. Ce qui est important c'est de savoir la valeur historique du Speculum Perfectionis. Est-il de frere Leon? Est-il anterieur a la seconde legende de Celano? On peut repondre hardiment oui a ces deux questions. Si la date de 1318, par exemple, se trouvait dans de nouveaux manuscrits independants de celui d'Ognissanti, on serait amene a penser que c'est la date, non de 1'ceuvre

elle-me'me, mais de 1'epoque ou elle a etc copiee, et cela pour deux raisons excellentes.

Nous avons des exemples de compilations du commencement du xiv e siecle dans les Actus. Les interpolations du Speculum Perfectionis pourraient e"tre de cette epoque. Mais quel abime entre les Actus et le Speculum Perfectionis ou entre les interpolations de cette ceuvre et le texte meme !

En second lieu, on connait maintenant fort bien une quantite de manuscrits du xiv e siecle que Ton a pris 1'habitude d'appeler manuscrits de la Compilation d' Avignon ou Legenda Antiqua d' Avignon. Us sont tres analogues par les documents qu'ils reproduisent, mais tres varies par la fac,on de les grouper.

Quelques-uns d'entre eux sont precedes d'une preface qui nous revele le but des auteurs. On s'y trouve en presence d'un franciscain dont 1' attention, pendant ses etudes de theologie a Avignon, a ete tres vivement attiree par les documents concernant la vie de saint Francois. II rend hommage a la legende de saint Bonaventure et au charme de son style, mais il ajoute aussitot que bien des recits importants et utiles que celui-ci trouvait dans la Legenda Vetus, qu'il reproduit souvent textuellement, ont ete omis par lui. Ces recits negliges par Bonaventure sontpourtant appuyes sur Fautorite des temoins memes, les Socii de saint Frangois.

Cette Legenda Vetus, le General la f aisait lire a table au grand convent d' Avignon, ad ostendendam earn esse veram, utilem, authenticam atque bonam.

L'etudiant en theologie s'en est enthousiasme, il a voulu en copier des fragments. II previent qu'il a place au debut de son recueil des morceaux emprunbes a un livre qui appartient au Reverend Pere et Seigneur frere Frederic, archeveque de Riga; puis viennent des fragments de la Legenda Vetus, d'autres sont empruntes aux ecrits des Compagnons de saint Francois, d'autres enfin concernent la vie des Socii et des saints freres dont le nom est indique en tete des divers recits, enfin, il a insere quelques pages concernant saint Antoine et

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Jean de 1'Alverne, voire quelques autres freres dont la memoire est en benediction.

Si cette preface ne donne pas tout ce que nous souhaiterions, elle est pourtant singulierement interessante et classe fort bien, chose fort rare a cette epoque, les documents qu'elle utilise d'apres leur anciennete et leur valeur historique.

En tete, vient le Speculum Perfectionis qui passe presque tout entier dans la compilation. L'auteur s'est servi pour cela d'un livre appartenant a 1'archeveque de Riga. Qu'etait ce livre ? Rien ne 1'indique. La seule chose sure c'est qu'il contenait le Speculum Perfectionis.

Voila done dans le premier tiers du xiv e siecle un franciscain qui, tout en admirant la legende de saint Francois de saint Bonaventure, se rend parfaitement compte des sources qu'il a utilisees souvent, ecartees parfois, et qui s'est mis en devoir de conserver ce qu'il y a d' excellent, a son point de vue, dans les ecrits anterieurs a la Legenda Nova ou legende de saint Bonaventure. Ce compilateur s'est-il grossierement trompe dans son classement des sources? II serait difficile de le soutenir.

La lutte engagee a Avignon au commencement du xiv e siecle est trop connue pour qu'il soit necessaire de la rappeler. Notre compilateur est un des temoins de 1' offensive du parti des Spirituels centre celui de 1'observance commune. Meme les etudiants en theologie ont ete mobilises et participent a la propagande en copiant des textes qui iront un peu partout servir de base a la discussion.

II est evident que 'la passion pour les anciens textes, N excitee par le General, avant de mettre en branle les etudiants, avait 'd'abord atteint les professeurs.

Ceux-ci les premiers, probablement, avaient avec un grand zele pris copie des documents, et ainsi s'explique la composition d'un certain nombre de manuscrits, manifestement apparentes a ceux de la Compilation d' Avignon dont nous venons de parler. Ils contiennent, en general, les memes pieces, mais

sont mieux ordonnes, ecrits avec beaucoup plus de correction. Ils peuvent aussi avoir ete executes par des copistes de profession sur les indications des inaitres et des lecteurs de theologie.

Dire que ces copies, faites par ou pour des hommes occupant les principales charges de 1'Ordre, ont peut-etre servi d'originaux pour les copies des etudiants semble ne pas tre une hypothese temeraire, puisque 1'auteur de la preface etudiee tout a Fheure^annonce qu'il s'est servi (et il semble que ce soit pour le Speculum Perfectionis au debut de sa compilation) du livre appartenant a Tarchevque de Riga, Reverend Pere Frangois-Frederic, archeveque de Riga (1).

Les recueils faits par des hommes ayant recu une formation superieure et occupant deja des charges importantes dans 1'Ordre portent naturellement la trace des preoccupations de ceux qui les etablissaient ou les faisaient faire. Ainsi s'explique une categoric de manuscrits analogues a la Compilation d' Avignon, mais completes par une serie plus ou moins importante des Bulles necessaires aux prelats de 1'Ordre ou a ceux qui aspiraient a le devenir.

Le manuscrit du Prof esseur Little et celui du Reverend Pere Ferdinand-Marie Delorme sont d'excellents types de cette categoric. En ce qui concerne les recits sur saint Francois, la caracteristique de ces manuscrits parait etre que ceux qui les ont etablis, se voyant libres de choisir, dans un meme but, entre la narration du Speculum Perfectionis et celle de la Legenda Vetus, ont plus souvent choisi cette derniere que le collecteur du recueil Fac secundum exemplar. Peut-e"tre celui-ci avait-il plus largement puise dans le Speculum Perfectionis parce qu'il est, en general, beaucoup plus court. (Notes destinees a la communication faite par Sabatier au Congres des Sciences historiques, reuni a Bruxelles en 1923.)

(1) Nomme a ce poste par Benoit XI le 21 mars 1304. V. Eubel, Bull. Fr., t. V, n. 31.

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Les ecrits leoniens et les publications de M. A. G. Little et du R. P. Delorme (1). La description de son manuscrit par le Professeur A. G. Little permet au lecteur de se f aire une idee absolument nette et claire du contenu; il s'est borne a placer en regard de chaque chapitre, public en entier ou resume, 1'indication des principaux recits identiques ou paralleles. La ou il voit des morceaux qui ont servi de source a Celano il le marque simplement en quelques mots.

Cette methode est excellente : en mettant les documents a la disposition du public, sous une forme qui facilite les recherches, elle evite des discussions qui risquent toujours quelque peu de devenir des disputes d'homme a homme.

Peut-etre qu'en m'entendant insister sur 1'importance des publications faites par le Professeur A. G. Little et le P. Ferd.-M. Delorme, quelques personnes auront pense qu'elles apportent quantite de faits nouveaux concernant la biographic du saint.

Leur importance ne leur vient pas de la.

Elles sont encore loin de nous rendre ce qui manquait de la Legende traditionnelle des 3 Socii, mais elles replacent sous nos yeux, dans leur integrite, un grand nombre de chapitres parmi les plus importants.

De ceux-ci on connaissait 1'essentiel, mais le fait d'en posseder cette nouvelle redaction plus longue est un veritable evenement scientifique.

L'importance historique et la valeur hors de pair des documents sortis de la plume de frere Leon deviennent de plus en plus incontestables.

Tout a Theure j'essayais de marquer 1'autorite egale que peuvent avoir des recits differents. Les recits de frere Leon,

(1) Opusc. crit. hist., XVIII. Paris, 1919.

qu'ils soient brefs ou tres detailles, sont des documents de premier ordre, mais autorite egale ne veut pas dire utilite egale. Les documents leoniens decouverts par M. Little et le P. Ferdinand-M. Delorme n'ont pas plus d' autorite que les recits correspondants deja connus, par exemple, par le Speculum Perfectionis, mais ils ont, en general, une beaucoup plus grande utilite. Ils ont ete rediges a un moment ou 1'auteur n'etait point presse par les circonstances, ou il a pu laisser courir sa plume, savourer ses souvenirs, tout en les racontant, les revoir dans leur vie et leur cohesion avec les circonstances.

Les legendes of ficielles isolent les faits de leur ambiance, au risque de les depouiller d'une grande partie de leur realite. II ne faut ni s'en etonner, ni le leur reprocher; leurs auteurs obeissaient aux lois du genre litteraire que constituent les legendes hagiographiques.

Mais il est bien permis de constater que frere Leon d'Assise a su dresser, a cote d'elles, a la gloire du Poverello, un monument dont 1'importance historique est tout & fait incomparable.

N'opposons pas ces deux series de documents 1'une a 1'autre. Thomas de Celano, saint Bonaventure et quelques autres se sont excellemment acquittes de leur tache d'hagiographes. N'exigeons pas d'eux ce qu'ils n'ont pas pretendu nous donner.

Ils ont eu des partisans qui ont cru les exalter, en vantant la valeur historique de leurs legendes, comme si elle etait absolue. Au fond, c'etait leur faire grand tort, tout comme on ferait tort a des tableaux de canonisation, en allant y chercher une precision meticuleuse qu'ils ne peuvent ni ne pretendent fournir.

II n'est pas possible de porter ici des etudes de textes pour montrer avec quel bonheur les recits nouveaux apportes par le Professeur A. G. Little et le R. P. Ferdinand- Marie Delorme completent ceux que nous avions deja, leur ajoutent des details innniment precieux.

Je n'en citerai qu'un exemple :

La legende traditionnelle des 3 Socii est datee de Greccio, il est parfaitement naturel de trouver dans la nouvelle documentation une foule de traits qui ont eu pour theatre cet ermitage. Cette thebaide est accrochee en quelque sorte aux pics des sommets escarpes qui separent la vallee de Rieti de Stroncone.

Le monastere se trouve separe du village de Greccio, qui est a peu pres a la me"me hauteur que lui, par une gorge etroite et encaissee.

Or, dans une autre partie de son ceuvre, dans le Speculum Perfectionis, frere Leon parle d'une laude composee par saint Francois et dont le texte se trouve dans les Opuscules. II insiste sur 1'ardeur avec laquelle le saint aimait a la faire chanter par ses disciples.

A ces renseignements deja precieux les nouveaux documents en ajoutent d'autres qui nous transportent tout a coup dans ces rudes montagnes de Greccio et montrent a quel point 1'influence de Francois s'etait imposee a toutes les parties de la population.

Souvent, le soir, disent-ils, lorsque les freres chantaient cette laude, suivant la coutume qu'avaient alors les religieux dans beaucoup de nos couvents, les gens du village, petits et grands, sortaient de leurs maisons, se rangeaient sur les terrasses en avant des maisons pour repondre aux freres, et chantaient Benedetto sia Signore Domeneddio ; si bien que des enfants qui savaient a peine parler, lorsqu'ils rencontraient les frati, chantaient la laude, comme ils le pouvaient.

La me" me simplicite, jointe a cette extraordinaire precision dans les details, se retrouve a chaque pas dans les nouveaux documents; ils ne renseignent pas seulement sur saint Franc.ois, ils font comprendre aussi pourquoi le maitre appelait son disciple pecorella di Dio et pourquoi ces deux ames s'etaient aimees d'une si tendre et si energique affection. (Extrait de la Communication lue par Sabatier au Congres des Sciences historiques, a Bruxelles, en 1923.)

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