AVERTISSEMENT XXII
longent en un pleur; Tarticle de M. Geffroy sur la transformation de Rome est un pleur. Que si, dans ce livre posthume, c'est surtout Auguste Geffroy qu'on cherche, il faut courir, tout de suite, à ce dernier chapitre : on Ty devinera tel que nous Taimions au palais Farnèse, avec cette vivacité d'impressions, cette chaleur d'accent, ces convictions profondes et ces émotions vibrantes qui donnaient tant de charme à son abord, tant de prix à son commerce, et tant de force à ses conseils.
Georges Govau.
Écrire la vie de Laurent de Médicis, dont Cosme I*' qu'il faut certainement y joindre, prépara, la domination, c'est étudier à vrai dire toute la période pendant laquelle, grâce aux talents de ces deux grands hommes, la famille des Médicis a brillé dans Florence de son plus bel éclat; c'est de plus observer la Renaissance florentine dans cette seconde moitié du XV' siècle qui en a vu le principal épanouissement. Parmi les nombreuses chroniques, pièces originales, que les inépuisables bibliothèques d'Italie, aujourd'hui bien ordonnées et libéralement ouvertes, ont offertes au public, il en est beaucoup qui se rap-
1. Ce travail, sauf quelques légères modifications, a paru en 1875 dans le Journal des aavanU,
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portent à cette brillante époque, dont elles ont singulièrement renouvelé Thistoire.
Dès la fin du xyiii® siècle une Vie de Laurent de Médicis avait paru offrant un assez grand nombre de pièces originales assez bien choisies dans les archives de Florence; mais son auteur, Fabroni, écrivait en latin; deux cents pages sans alinéa, ni chapitres, suivies d'une série de notes plus considérables que le texte, invitaient peu à la lecture et Touvrage ne pénétra pas au delà des érudits, bien qu'il ne fût pas sans valeur. Ce fut un Anglais, William Roscoe, négociant de Liverpool, qui prit le premier possession de l'esprit public en traitant ce riche sujet. Sa Vie de Laurent de Médicis parut en 1795 en Angleterre, et peu de livres ont obtenu un aussi grand succès. Traduit immédiatement en italien, en allemand, en français, il n'a cessé d'être réimprimé jusque dans notre temps. Cependant Roscoe ne parait savoir de l'histoire politique du xv* siècle que ce qu'il a pu en lire dans Machiavel. De l'ancienne Constitution de Florence il n'a pas la moindre idée; en revanche il fait preuve d'un certain talent d'exposition, d'autant plus méritoire qu'il n'a pas vu l'Italie.
De nos jours, A. von Reumont, auquel on était déjà redevable de tant d'intéressantes publications sur l'histoire de Florence *, a réuni dans un dernier travail ce qui concerne plus spécialement Laurent de Médicis. On croira aisément que pour la critique
1. Alfred von Reumont : Tavole cronologiche e sina^one délia sioria florentina, 1 vol. in-4% Firenze, 1841. — Betràge zur lialianischen geschichte (matériauxpour servir à Phistoire d'Italie), 6 vol. in-12, Berlin, 1853. — Die jugend Katerma di Medici (La jeunesse de Catherine de Médicis), 1 vol. in-12, Berlin, 1854. — Lorenzo de* Medici il magnifico, 2 vol. in-8, Leizpig, 1874.
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comme pour rabondance des documents le nouvel auteur est fort supérieur à ceux qui avant lui ont traité le même sujet. Cependant dans toutes les parties de son œuvre consciencieuse il reste fidèle à une même méthode, qui n'est autre que Taccumulation d'un grand nombre de faits particuliers, groupés entre eux sans nulle recherche des idées générales. Le détail en une si riche matière est certes de beaucoup de prix quand il est bien observé et bien rendu. N'y a-t-il pas cependant, à chaque progrès de ce récit, de graves questions qui s'élèvent et dont la solution distribuerait à propos une pénétrante lumière. Les divers aspects de la Renaissance italienne donnent lieu à d'embarrassants problèmes. Nous voulons, nous servant du travail de M. de Reumont et puisant nous-mêmes à quelques sources premières, essayer de les dégager et de rappeler quelles réponses peuvent y être proposées.
La plus difficile question qui se présente à l'historien des premiers Médicis est de savoir comment s'explique, pendant les deux derniers tiers du XV* siècle, le système des institutions politiques et civiles de l'Ëtat florentin, et quels en sont les principaux traits. Ces institutions étaient-elles purement traditionnelles ou procédaient-elles du même mouvement auquel était due la Renaissance ? Ëtaient-elles de nature à le seconder, ou bien à le contrarier et à le compromettre? Il ne se peut pas sans doute qu'un si grand et si général essor n'ait exercé dans l'ordre des idées politiques aucune influence. En excitant les esprits, en reculant les horizons, il a dû faire naître chez les peuples des réflexions sur ce grand et capital intérêt, le mode de gouvernement, tout au
moins des idées générales, des pensées d'ordre, d'harmonie, de réciprocité entre les droits et les devoirs, destinées à se traduire tôt ou tard en des résultats pratiques.
Quand la Renaissance faisait appel aux souvenirs de l'antiquité, c'était l'exemple de Rome et de sa puissante domination qu'elle ranimait surtout, de sorte que l'influence nouvelle s'exerça dans le même sens où l'Italie était déjà entraînée par ses traditions. Dans les principaux pays de l'Europe occidentale, la Renaissance avait dû compter avec de premières ébauches de gouvernements enfantées par chaque génie national; l'Italie, elle, était restée à son insu trop directe héritière du monde classique pour que d'autres inspirations fussent venues l'émanciper. On avait vu au milieu du xv* siècle, chez plusieurs peuples voisins, une révolution politique ériger sur les ruines du régime féodal la puissance unique de la royauté ayant pour base la centralisation administrative; mais il n'en avait pas été de môme en Italie : un tel progrès ne s'y était pas fait sentir. Quand le génie antique, secouant un long sommeil, avait été convié à exercer son ascendant renouvelé sur l'Europe, l'Italie s'était trouvée offrir à son action des éléments encore considérables sans doute, à cause de la richesse de son propre fonds resté presque le même, mais non pas le ferment salutaire d'une alliance ou bien d'une lutte entre son génie traditionnel et un développement tel, par exemple, que celui dont la France du moyen âge avait été le théâtre, grâce au mélange efficace de divers éléments. L'Italie demeurait asservie, dans l'ordre des idées politiques, au vieux système de la cité. Bien plus, héritière
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impuissante de Rome, dont elle n*avait pas su recueillir |les larges vues de gouvernement et d'administration, elle sembla reculer jusqu'à la cité grecque. Rome avait su corriger Tétroitesse de ce régime par l'organisation des municipes, qui sauvegardèrent une somme considérable de libertés locales et devinrent la rançon de cette immense souveraineté; mais quand elle succomba, quand disparut le lien de l'organisation commune, ces municipes furent impuissants à étendre la protection autour d'eux et souvent à se protéger eux-mêmes. Les communes ou républiques du moyen âge, qui prirent leur place, particulièrement en Italie, retournèrent au véritable esprit des cités antiques, redevinrent comme elles égoïstes, étroites, déliantes, mais comme elles aussi cependant énergiques, jalouses de leur indépendance, ardentes à l'émulation, fîères et avides de renommée.
On est vivement frappé de cette ressemblance avec les républiques anciennes si l'on jette un coup d'oeil général sur ce que fut la Constitution de Florence depuis la fin du xm* siècle, époque où s'en développa le caractère essentiellement démocratique, jusqu'au commencement du xv® siècle, pendant lequel, sous les grands Médicis, elle courut vers son excès et par conséquent vers sa ruine. Essayons d'en marquer, pour cette période, les principaux caractères.
Il s'en faut d'abord que cette Constitution florentine reconnaisse à tous les habitants de l'État le titre de citoyen, et pourtant ceux-là seuls qui possèdent ce titre ont l'accès des fonctions publiques. La noblesse même, issue d'une féodalité incomplète que les désordres et les guerres du moyen âge ont
nourrie, se voit obligée, dès la fin du xm« siècle, de s'inscrire dans un des métiers ou arts^ bien plus, d'y prendre une part active en pratiquant en effet quelque métier, si elle veut avoir rang parmi les citoyens. Jusque dans ce corps peu nombreux des citoyens, de notables distinctions interviennent. Ceux-là seuls dont les aïeux et les pères ont occupé les hauts emplois en ont à leur tour Taccès facile, et ne sont pas tenus à passer d'abord par les magistratures inférieures; les autres peuvent s'élever sans doute, mais en commençant par les premiers échelons. Ensuite, il y a ceux qui sont parvenus d'hier à payer l'impôt, et à mériter par là le titre de citoyen. Ils ne peuvent être appelés qu'après quelques années aux fonctions publiques; mais ils participent tout d'abord à certaines immunités communes, et sont admis à porter les armes. Au-dessous des citoyens viennent les artisans, qui forment la plèbe et ne possèdent nul droit politique. Quant aux habitants du domaine, c'est-à-dire aux villes et campagnes du territoire voisin, soumis par Florence, ils n'ont de libertés que ce que leur en ont concédé les capitulations des vainqueurs : ils sont véritablement des sujets conquis. A la tête de l'État prend place la Seigneurie, corps politique composé du gonfalonier et des prieurs des arts majeurs. A côté de la Seigneurie est un conseil d'autant plus ou moins nombreux que Florence est plus ou moins libre, et qui représente l'ensemble des citoyens : ce sera au temps de Savonarole le célèbre Grand Conseil, qui ne comprendra toutefois, même alors, que les citoyens de la première classe : viennent ensuite plusieurs conseils chargés des diverses administrations. Nulle trace d'institutions représen-
talives; loin de là, c'est un principe fondamental de rEtat que le gouvernement doit être exercé directement par les citoyens, et non pas au moyen de man> dataires; beaucoup de fonctions sont payées; chacun a droit aux profits et honneurs en compensation des charges qu'il supporte. S'il est matériellement impossible que tous exercent en mémo temps et ensemble Tautorité, s'il faut cependant que le plus grand nombre possible arrive à l'obtenir, si d'autre part quelque degré d'aptitude doit être sauvegardé, les citoyens seront appelés tour à tour, selon certaines conditions de capacité légale et par l'élection. Pour éviter toutefois la perpétuelle agitation des scrutins trop fréquents, et pour garantir, en partie du moins, le roulement nécessaire, un certain nombre de citoyens sont désignés en une fois pour remplir successivement, pendant trois ou cinq années, les diverses fonctions, et les bulletins portant leurs noms sont conservés dans une série de bourses spéciales à chaque fonction. Déposées à l'église Santa-Croce, ces bourses devront être épuisées parle tirage au sort avant qu'on ait recours à d'autres élections régulières.
Ainsi se trouve constitué un Etat dans lequel il faut bien reconnaître une démocratie, mais singulièrement étroite, jalouse, édifiée sur le privilège, à la manière de la démocratie antique. Ainsi s'explique l'extrême défiance à l'égard des citoyens en charge. Il n'y a guère de fonctions intérieures qui durent plus de deux mois; et le motif de cette brièveté n'est pas uniquement la nécessité d'appeler à ces fonctions le plus grand nombre de citoyens possible, c'est aussi une précaution contre l'abus des influences. Les lois autorisent d'ailleurs des enquêtes et des accusations
redoutables. Par un bizarre excès, on va jusqua réserver certaines magistratures exclusivement à des 'étrangers; il y a d'ailleurs contre les suspects plusieurs .sortes d'ostracisme; nous avons vu en outre que le titre et les droits de citoyen sont concédés rarement aux nobles, et il peut arriver qu'on en soit privé, temporairement ou bien à vie.
Suivant l'esprit de la Constitution, l'ensemble des citoyens, disions-nous, possède la souveraineté inaliénable, et l'on peut toujours, par un appel subit, revenir à celte source première pour y puiser une légalité nouvelle. Une Seigneurie se croit-elle menacée par une faction contraire, il lui est loisible, k ses risques et périls, de faire sonner la grosse cloche du Palais et d'appeler tous les citoyens sur l'heure à ce qu'on appelle un parlement. Une fois ce peuple tumultuairement réuni sur la grand'place, la Seigneurie parait à la tribune extérieure du Palais, et demande l'autorisation de nommer une balie^ c'està-dire un comité extraordinaire chargé de reviser les lois et la Constitution. Ce comité en nomme un autre, qui doit particulièrement faire procéder à un scrutin pour les magistratures de la nouvelle période; en d'autres termes, les bourses remplies par les précédentes élections, peut-être déjà sous l'influence du parti dont on avait dû redouter finalement le triomphe, sont anéanties; et les accoppiatori ou accoupleurs, membres du nouveau comité d'élection, veillent à ce qu'elles soient désormais remplies de noms plus favorables.
Il est clair qu'une telle Constitution favorisait beaucoup moins la liberté que l'esprit de faction et la tyrannie : c'est encore là, dans tous les temps, un
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caractère inévitable de la mauvaise démocratie. Ces ostracismes, qui peuplaient la campagne, comme autrefois en Grèce, d'armées de fuorusciti ou de proscrits incessamment renouvelées par les vicissitudes les plus contraires, ces mises en accusation, ces appels révolutionnaires aux subites assemblées dites de parlement, qu'était-ce autre chose que des armes offertes en dehors des lois aux passions des partis? De fait, la république florentine, du xiv® au xvi« siècle, même sous les grands Médicis, n*a été gouvernée que par des factions successives, plus ou moins longtemps triomphantes, mais jamais assez pour désarmer leurs adversaires et donner défînitivement la concorde et la paix à TÉtat. Côme et Laurent parurent pendant un temps y être parvenus; mais leur domination fut, à eux aussi, celle d'une tyrannie temporaire, qui n'étouffa pas les partis opposés, et prépara, non sans de glorieuses compensations, il est vrai, la perte définitive de la liberté.
Côme occupe un rang élevé dans cette série d'hommes d'Etat de la seconde moitié du xv« siècle qui compte un Louis XI et un Ferdinand le Catholique et prépare un Charles-Quint : lui-même a ouvert la voie à Laurent de Médicis. Une fortune colossale, fruit du commerce et de la banque, a désigné depuis longtemps sa famille pour la direction d'un parti puissant dans Florence. 11 a vu son père, Jean d'Averardo, lutter pied à pied contre la faction oligarchique des Albizzi; quant à lui, exilé, puis rappelé par une balie favorable, il est porté le 1^'^ janvier 1435 au gonfaloniérat, et à partir de ce jour Florence subit un maître. Côme a quarante-six ans,, plus de talents que de scrupules, un sens rassis^
Texpérience des affaires. Son point de départ, son meilleur appui n'est autre que l'excellente administration de son immense fortune. Il porte au comble la prospérité de sa maison; ses relations de commerce s'étendent à Textrême Orient; ses banques se multiplient dans les régions occidentales; il devient le bailleur de fonds de plusieurs souverains. Le pape lui remet en gage, pour les sommes qu'il a empruntées de lui, une de ses places fortes, Assise. Quand le roi de Naples veut le combattre d'accord avec Venise, Côme suspend d'un mot le crédit de l'un et de l'autre, et les réduit de la sorte, en les privant d'une ressource principale. Au dedans, le nombre est considérable des citoyens dont tous les intérêts sont liés aux siens propres : il est le créancier de beaucoup d'entre eux ; il n'y a peut-être pas un négociant de l'État florentin qui ne doive, pour sa propre cause, ardemment souhaiter qu'il prospère.
Administrateur patient, clairvoyant, sévère, Côme savait conduire avec un égal bonheur ses combinaisons commerciales, la vaste exploitation de ses diverses propriétés, et les ressources de l'État. Simple dans sa vie, peu soucieux des apparences, ennemi du luxe inutile, juge avisé des circonstances et des caractères, il sut tromper ses ennemis ou ses rivaux, en s'effaçant lui-même au second rang tandis que ses volontés triomphaient au premier. Les politiques de ce temps-là se piquaient d'habileté infaillible plus que de conscience timorée ; aussi voulait-il, comme eux, le succès avant tout. Il disait qu'on ne gouverne pas les hommes avec des patenôtres, et se reprochait de n'avoir pas commencé dix ans plus tôt à se faire des amis à prix d'argent. Envers ses
ennemis, même vaincus, il fut impitoyable. Invoquaient-ils du fond de leur exil quelque alliance étrangère pour rentrer dans leur patrie par les armes, suivant l'ancien usage, il les faisait déclarer infâmes et confisquait leurs biens. S'éloignaient-ils seulement des territoires qu'il leur avait assignés, ou bien arrivaient-ils au terme de leur peine sans cesser de lui être suspects, il prolongeait leur bannissement. Il y eut des nobles illustres, hommes et femmes, qu'il réduisit à mendier; pour un ou deux rebelles, il condamnait toute une famille, interdisant même aux jeunes filles de se marier. Il aimait à élever d'humbles citoyens ou quelquefois de simples habitants du domaine aux places que convoitaient les nobles, ou, mieux encore, il ruinait ceux-ci par rimpôt. L'impôt fut entre ses mains, disait-on, ce qu'était le poignard aux mains des plus cruels tyrans. Comme les agents de l'administration financière dépendaient de lui aussi bien que tous les autres, il faisait modifier à son gré l'assiette et la levée des taxes. Alléger la condition des classes inférieures était son prétexte, abaisser les classes indépendantes était son vrai but. C'est dans cette même vue qu'il fit établir l'impôt progressif, instrument dangereux de nivellement démagogique. En 1443, les citoyens furent partagés en quatorze classes. La plus humble renfermait ceux dont le revenu était inférieur à cinquante florins d'or ^ : ils étaient imposés k quatre pour cent. La classe la plus élevée comprenait ceux dont le revenu dépassait cent cinquante florins : ils étaient imposés à trente-trois pour cent.
1. Le florin d'or, nummus aureus, pèse un huitième d'once d'or fin, et vaut donc sans doute 12 francs environ.
Quatre ans plus tard, les conditions de cet impôt devenaient plus excessives encore : la classe inférieure était taxée à huit, et la plus riche au taux énorme de cinquante pour cent. Il faut lire, parmi les Opère inédite de François Guichardin, le curieux dialogue dans lequel, instituant un double plaidoyer, il fait ressortir les dangereux effets d'un tel impôt. Ces pages du grand historien témoignent que Timpôt progressif parut bien alors devoir être une arme de guerre. Guichardin met tout le venin de la démagogie sur les lèvres de l'un des deux interlocuteurs, tandis que Tautre, organe sans nul doute de la pensée de Fécrivain, réfute son adversaire avec un bon sens suprême, qui est de tous les temps.
On voit par quelle prudence hardie Côme de Médicîs fonda une autorité que d'ailleurs il dissimula sans cesse. Il la transmit à son fils Pierre, qui, malade, la détint quelques années seulement (de 1464 à 1469), de sorte que le vrai continuateur de Tœuvre de Côme fut son petit-fils Laurent. Or, dans rétablissement des pouvoirs nouveaux, il y a une épreuve toujours difficile, c'est celle de la première transmission réelle de ces pouvoirs. Un régime s'est-il institué à la suite d'un mouvement populaire, on doit attendre pour savoir si la majorité de la nation, si les classes dirigeantes finissent par y accéder, et si le peuple lui-même est constant à soutenir son œuvre. Est-il issu d'un coup d'État, il faut savoir si la surprise aura fait place à une fatale résignation, ou bien à quelqu'une de ces espérances que suscite le génie, ou bien aux mécontentements indomptés, aux discordes des partis, aux ferments des révolutions prochaines. Peut-être donc Laurent de Médicis dut-il
nécessairement apporter à la continuation de l'œuvre fondée par son aïeul encore plus d'habileté politique que celui-ci n'en avait montré. Côme ayant toujours affecté de s'effacer derrière les magistratures officielles de la république, quelques-uns de ses envieux s'étaient avisés de vouloir le prendre au mot, et se croyaient, dans ses derniers temps, à la veille de relever la tête. Le court passage de Pierre ne fut pas à l'abri d'entreprises ennemies, et lorsque les partisans des Médicis, après sa mort, convinrent de laisser à ses deux fils, Laurent et Julien, malgré leur jeune âge, la même autorité dont avaient joui leur aïeul et leur père, ce ne fut pas sans que de certaines voix s'élevassent pour demander le retour à la sincérité de l'administration première. Laurent, déjà résolu, ne l'entendait pas de la sorte. Il sut d'abord, par l'heureux emploi d'une fortune qui, toutefois, avait commencé de souffrir quelques atteintes, retenir autour de lui ceux qui hésitaient. Il fit en outre décider, sous le prétexte de complications extérieures, un impôt de 300000 florins d'or, destiné à mettre aux mains de son gouvernement des ressources toujours utiles. Mais ce qui lui importait bien davantage, c'était, tout en affectant, suivant l'usage de ces républiques italiennes, le respect des formes légales, de les faire servir à ses propres intérêts. Il y réussit par un changement dans le mode d'élection aux principales magistratures, il s'y assura une influence prépondérante.
Peu de chefs de partis furent tenus à se montrer plus jaloux de leur pouvoir. |I1 lui fallait incessamment veiller à ce que nulle famille, en regard de la sienne, ne devint puissante par les alliances, par la
richesse ou la popularité. Quand les Pazzi lui parurent trop grandir, il fit porter une loi qui les priva tout à coup d'un immense héritage et ruina leurs espérances vers plusieurs places éminentes dans l'État. Il excita ainsi les haines qui devaient amener le formidable complot où il faillit périr, mais d'où finalement, observe Guichardin, il retira un grand profit. Les conjurés le débarrassèrent en effet d'abord de son frère Julien, avec qui il lui eût fallu partager ses avantages ; la force publique le délivra ensuite de ses propres ennemis, par le gibet, par la prison, par la confiscation et l'exil. Le peuple, qui avait pris parti en sa faveur contre ses assassins, applaudit quand on lui décréta une garde particulière, de sorte que l'appareil militaire et princier ne manqua plus désormais à la nouvelle tyrannie. Le coup d'État de 1480 couronna l'œuvre, et fut le dernier fruit de l'épisode sanglant de 1478 : il acheva de mettre les élections dans la main de Laurent de Médicis. Jusqu'alors les semblants de légalité avaient été observés; cette fois la grosse cloche du palais de la Seigneurie ne fut pas mise en branle; la nouvelle balie fut composée non par le peuple convoqué, suivant la vieille et dangereuse coutume, à un simulacre de parlement, mais par les membres de la Seigneurie et des conseils. Ils nommèrent trente citoyens à qui devait être confiée toute l'autorité; ceux-ci créèrent une balie de deux cent dix membres ayant mission de remplir à nouveau les bourses; puis, comme ces trente paraissaient cependant offrir le danger d'une trop étroite oligarchie, quarante autres leur furent bientôt adjoints, par cooptation; l'on eut ainsi ce conseil des Soixante-dix qui gouverna pendant le reste de la
vie de Laurent comme sous un maître absolu. Alamanno Rinuccini, un contemporain, un membre de cette balie, compare la despotique domination que Florence subit alors à la cruelle tyrannie des trop célèbres Trente qui ruina jadis Athènes,
Un tel excès était l'indice certain que Tautorilé de Laurent de Médicis, loin d'être paisible et incontestée, devait lutter contre de graves sujets d'inquiétude. Côme avait eu, disions-nous, pour point de départ et pour solide appui de sa domination l'inouïe prospérité de sa fortune commerciale; Laurent fut à cet égard moins heureux ou moins habile. Côme avait en mainte occasion prêté à l'État; Laurent au contraire eut des moments d'embarras réel pendant lesquels il se laissa entraîner à confondre les finances publiques avec les siennes propres, et d'où naquirent ces graves complications qu'il essayait de dissimuler en mettant plus que jamais la main sur l'administration financière. C'était une voie dangereuse, qui conduisait aux extrêmes abus : telle fut en 1485 l'atteinte portée à l'institution du Monte, sorte de banqueroute qui pèse sur la mémoire de Laurent le Magnifique. Cet établissement de crédit remontait au commencement du siècle. En vue d'amortir une partie de la dette publique portant 8 pour 100 d'intérêt, on avait disposé que les prêteurs pourraient transformer tout ou partie de leurs créances en dots pour leurs filles. Les conditions étaient fort libérales. Pour un capital de 104 florins d'or, inscrit sur la tête de sa fille, le père, après quinze années, réalisait la somme de 1 000 florins comptants. S'il ne la retirait pas, cette somme lui restait acquise et lui rapportait dès lors un intérêt de 5 pour 100. En cas de mort de l'enfant désignée, une
moitié de la somme à laquelle, suivant son âge, elle aurait eu droit, était payée à son père, l'autre était acquise au Monte délie doti. La prétendue réforme de 1485 consista en ce que, après quinze années, un cinquième seulement de la dot, soit 200 florins au lieu de 1 000 pour un dépôt de 104 florins, dut être payé comptant; le reste serait inscrit sur un registre et ne porterait intérêt que de 7 pour 100. Six ans plus tard, cet intérêt fut même abaissé à 3 pour 100. Bien plus, un contemporain nous témoigne que ces derniers engagements ne furent pas toujours bien remplis. Le crédit public était dès lors atteint; les familles se sentaient frappées d'un coup particulièrement sensible; le nombre des mariages diminua. En même temps les banques étrangères des Médicis, celles de Lyon et de Bruges, en étaient venues à devoir proposer à leurs créanciers de fâcheux accommodements; notre Commines subit de la sorte des pertes considérables.
Telles étaient cependant Thabileté politique et la puissance subsistante de Laurent, que les mêmes mesures destinées à hâter la ruine de sa maison semblaient ne faire que resserrer son autorité personnelle. Ce qui maintenait cette autorité, c'était le renom qu'il avait acquis au dehors. De même que l'incertitude de la constitution florentine empêchait au dedans qu'aucun parti, même celui des Médicis, n'étouff'ât définitivement les autres partis, de même TÉtat florentin était sans doute détourné des vues de conquête extérieure par l'inévitable préoccupation de ses troubles civils et par la faiblesse de son armement militaire. La sûreté du parti qui se trouvait en possession du gouvernement exigeait du moins que.
dans cette Italie si profondémeDt divisée, où chaque prince aspirait k dominer sur les autres princes, nul des rivaux ne prît un ascendant souverain. Venise ne pensait qu'à profiter des embarras que les invasions ottomanes suscitaient à Tltalie pour agrandir au milieu de ces inquiétudes son égoïste domination. Le roi de Naples, Ferdinand d'Aragon, avait d'ordinaire cette république pour rivale sur la mer Adriatique, mais pour alliée contre d'autres Ëtats italiens. Milan et Gènes se disputaient les territoires entre elles et contre Venise. Le pape Sixte IV, voisin redoutable pour Florence, avide d'argent, ambitieux pour les siens, inquiétait le roi de Naples en rappelant les anciens droits d'une suzeraineté contestable, et en appuyant, quand cela servait ses desseins, la turbulence de la noblesse napolitaine. Un grand nombre de petits Ëtats, qui se disaient indépendants, se portaient à chaque accasion d'un côté ou de l'autre quand se formaient les alliances et quand se renouvelaient les traités. A coup sur, ce n'était pas le moment, parmi tant de haines réciproques, de rêver k ce qu'on a depuis appelé l'unité de l'Italie; l'unité ne se fût réalisée, pour un temps, que par une violente compression, source de beaucoup d'autres maux, et dont personne d'ailleurs ne se montrait capable. Le chef de la république florentine observa donc une sage et utile politique lorsqu'il intervint uniquement pour s'opposer k ce que le triomphe exclusif d'aucun des princes italiens sur les autres Ëtats de la Péninsule ne vînt détruire un équilibre nécessaire. Il eût été souhaitable que cet équilibre amenât un accord permettant à l'Italie de repousser les Turcs et de déjouer les prétentions de certains
princes étrangers; mais tout ce que les circonstances permettaient d'espérer, c'était de voir se balancer les ambitions et les forces, ce qui n'excluait pas d'ailleurs la formation de quelque ligne partielle contre les plus pressants dangers. L'habileté et le grand crédit de Laurent le Magnifique rendit ce service à l'Italie: il y fut aidé par la sagesse de Louis XI, qui sut faire servir l'alliance traditionnelle des Florentins avec la France au maintien de l'équilibre et de la paix au delà des Alpes; s'appliquant à réconcilier Florence avec le pape, à constituer enfin dans la péninsule une confédération durable *. Commines s'employa aux desseins de cette habile diplomatie, dont Laurent de Médicis comprit le solide avantage. Il ne put toutefois la faire triompher autour de lui qu'au prix d'une lutte attentive, incessante, pendant laquelle il rencontra de graves périls et de solennels moments, quand, par exemple, en septembre 1479, il résolut subitement d'aller se confier au roi de Naples, avec lequel il se trouvait en guerre, et qu'il pouvait croire son personnel et mortel ennemi, ou bien lorsque, à la diète de Crémone, en 1484, il faisait lui seul conclure une ligue de cinq ans et bientôt une paix entre le pape, le roi de Naples, le duc de Milan et la république de Florence, pour la seule protection du duc de Ferrare, que Venise avait menacé. Laurent se montre tout entier en de tels épisodes, avec sa hauteur d'esprit et sa fermeté d'action, avec sa claire
1. Voir les Négociations de la France avec la Toscane, par Abel Desjardins, la Collection des documents inédits sur l'histoire de France, voir aussi dans la Revue des Sociétés savantes, 11* série, t. V, p. 314 et suiv., une étude de M. Huillard-Bréholles intitulée : Louis XI protecteur de la Confédération ite/ienne, d'après ces documents et un important manuscrit de Bourges.
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intelligence des périls, des nécessités et des ressources. Dans celte partie de son œuvre, il semble qu'il a bien compris et bien servi ce que demandaient alors et ce que comportaient les intérêts de Tltalie. C'est donc, en résumé, par leur politique intérieure que Cùme et Laurent de Médicis ont encouru certains reproches de la postérité. La conduite k la fois violente et rusée de Côme, la tyrannie en même temps audacieuse et brillante de son petit-fils, ont, cela est certain, déshabitué Florence de la saine liberté, et Tont livrée sans résistance aux hontes de Tépoque qui a suivi. Il est vrai que les profondes agitations de la république avaient dès longtemps préparé la servitude florentine; mais cela n'absout pas les Médicis, ou, tout au moins, leurs admirateurs doivent reconnaître que leur grandeur n'a pas été jusqu'à rendre à leurs concitoyens quelque salutaire énergie. Ce qui est vrai, c'est que leur gloire s'enveloppe pour la postérité du souvenir de la faveur par eux témoignée aux lettres et aux arts. C'est ce que nous voudrions examiner maintenant. Cette riche matière offre un plus réel intérêt que celui qui résulterait de développements étendus sur des incidents militaires et diplomatiques ou sur les incessantes transformations de la Constitution florentine.
Ce qu'on a appelé de nos jours Vhumanisme a été comme le centre et le foyer de la Renaissance italienne, particulièrement de la Renaissance florentine.
On désigne par ce mot la série des efiforts tentés et des résultats obtenus par les lettrés et les érudits qui entreprirent en Occident, pendant le xv" siècle, de reconquérir la connaissance naguère obscurcie des plus belles œuvres de l'antiquité classique, et de renouer de la sorte, au grand profit de la civilisation, la chaîne des traditions intellectuelles et morales. Les souvenirs de la Grèce, ou tout au moins ceux de Rome, n'avaient certes jamais été complètement effacés en Italie, même au temps les plus obscurs du moyen âge; on put croire, quand parurent Dante, Pétrarque et Boccace, que ces souvenirs suffisaient, et que ces trois poètes allaient entraîner leur siècle en des voies originales d'où ne serait pas absente une culture féconde de Tantiquité. Les efforts intéressants, mais inégaux, du xiv<^ siècle, démontrèrent toutefois que la civilisation moderne réclamait tout son patrimoine, et qu'il fallait la remettre en complète possession du riche tribut classique.
Nul doute que le seul établissement de Tautorité des deux grands Médicis, en mettant fin pour une assez longue période aux agitations civiles, n'ait beaucoup aidé au développement de la Renaissance. Si l'époque précédente avait connu quelques-uns de ces génies pour qui les obstacles communs ne sont qu'excitations puissantes, de fait la perpétuité des troubles y avait entretenu l'anarchie propre au moyen âge. A partir du xV siècle seulement, à vrai dire, les tendances nouvelles qui sollicitaient les esprits trouvèrent une utile direction dans un retour passionné, mais intelligent, vers les plus belles œuvres du génie antique. Niebuhr aécrit, en tête de sa célèbre Histoire romaine, que la philologie est la médiatrice de Téter-
nilé. Si, par cette formule ambitieuse et vague, il a voulu dire que la philologie peut témoigner k sa manière de la perpétuité des races et de l'identité de Vesprît humain, il a eu, en s*exprimant de la sorte, un pressentiment du grand rôle que notre siècle réservait aux études de linguistique et de grammaire comparée. Quelque chose de pareil est arrivé pour l'érudition pendant le xv* siècle. L'érudition servit alors à détourner les esprits des voies particulières et bientôt confuses dans lesquelles il fallait qu'ils ne restassent pas trop longtemps engagés; elle sut ensuite les fixer utilement au patient examen de modèles antérieurs qu'il s'agissait d'égaler ou de surpasser même. Le salutaire contact avec le ferme génie antique allait secouer l'asservissement du moyen âge, émanciper la pensée, et lui permettre de développer les ressources dues au christianisme et à l'inspiration moderne. Si l'humanisme ne s'est pas manifesté pendant le xv° siècle par des œuvres vraiment originales, il a du moins employé cette période à déblayer ou même à créer son propre sol, ou, pour mieux dire, le sol commun. Il l'a débarrassé des idées vieillies qui l'encombraient; il y a pour ainsi dire amassé les matériaux intellectuels dont l'époque suivante devait faire un si brillant usage.
Il fallait retrouver d'abord ceux des anciens manuscrits que le temps avait laissés subsister au fond des cloîtres, dans les bibliothèques de l'Occident ou de l'Orient. Il fallait ensuite les multiplier par des copies, afin de les mettre désormais à l'abri de la destruction; l'on devait enfin les interpréter par des traductions, des commentaires et des exégèses. Pétrarque et Boccace avaient donné l'exemple.
Pétrarque envoyait ses émissaires en Italie, en Allemagne, en France, en Espagne et en Grèce; il rendait à la lumière les Institutions oratoires de Quintilien, une partie de la correspondance et plusieurs discours de Cicéron; il avait cru vainement pouvoir atteindre le savant ouvrage de Varron, Des choses divines et humaines; il ne fit enOn qu'apercevoir, dans son enfance, un recueil des lettres et épigrammes d'Auguste, qui ne reparut jamais depuis. On sait que Raimond Soranzo, un de ses correspondants, lui avait envoyé le De gloria de Cicéron, mais que le vieux maître de Pétrarque, Convennole da Prato, le lui emprunta et le perdit sans retour. Boccace, de son côté, bravait dégoûts et fatigues pour fouiller les plus vieux dépôts, dans des greniers vermoulus, la librairie délaissée du Mont-Cassin lui réservait de riches découvertes. Excitée par ces exemples, Tardeur devint générale. Aurispa le Sicilien s'en allait, dès les premières années du xv^ siècle, acheter des manuscrits à Constantinople; il se trouvait si pauvre au retour, qu'il était obligé de mettre en gage plus de deux cents de ces manuscrits, jusqu'à ce que de Florence lui arrivât un secours. Guarino le Véronais faisait aussi le difficile et périlleux voyage de Grèce ; la tradition de ses cheveux blanchis tout à coup par le désespoir, à la suite d'un naufrage anéantissant les résultats de ses recherches, qu'elle soit ou non authentique, exprime bien l'enthousiasme sincère dont ces hommes étaient possédés. Cyriaque d'Ancône, parmi cent aventures, parcourait, à la recherche des manuscrits, des inscriptions, des antiquités de toute sorte, la Sicile, la Dalmatie, plusieurs provinces de l'empire grec, et jusqu'à l'Egypte. Au
même temps, c'est-à-dire pendant la première moitié du siècle, et par conséquent encore au nombre des précurseurs, le Pogge, animé d'un pareil zèle, était, lui aussi, à la fois érudit et antiquaire. Sous les auspices de deux papes, Eugène IV, puis Nicolas V, fondateur de la Vaticane, il voyageait au loin et entretenait de nombreux envoyés en divers pays. Il avait retrouvé pour son compte huit discours de Cicéron, le De finibus et le De legibus^ un manuscrit de Quintilien plus complet et meilleur que celui de Pétrarque, une partie du poème de Lucrèce, Tertullien, Ammien Marcellin et la première décade de Tite-Live. C'était le Tite-Live surtout que ces ardents humanistes aspiraient à restituer, Tite-Live qui, pour chaque État italien, figurait comme historien national, Tite-Live, qui avait conservé pendant tout le moyen âge une si grande renommée. On promettait de grosses sommes, on offrait des châteaux à qui retrouverait une nouvelle décade. Le Pogge crut pendant longtemps qu'une bibliothèque de Dacie, c'est-à-dire de Danemark, répondrait sur ce point à ses espérances. II poursuivait aussi quelques-unes des œuvres de Tacite qui n'ont été définitivement reconquises qu'après lui, la seconde partie des Annales et plusieurs livres des Histoires, Ce fut un de ses agents, Enoch d'Ascoli, qui retrouva dans un couvent d'Allemagne le manuscrit contenant le célèbre traité des Mœurs des Germains^ manuscrit perdu bientôt après, mais dont un autre humaniste, Jovianus Pontanus, avait heureusement pris une exacte copie, aujourd'hui conservée à la bibliothèque de Leyde. Le Pogge était, disions-nous, antiquaire en même temps qu'érudit; son petit ouvrage sur les vicissitudes de
la fortune de Rome démontre quel savant et profond intérêt s'attachera désormais à la vue des ruines antiques, la veille encore si dédaignées.
Les deux grands Médicis ne peuvent pas, il est vrai, revendiquer le mérite d'avoir donné la première impulsion à ce puissant essor; mais on peut dire que sans eux peut-être il eût avorté. La part d'influence de Côme l'Ancien à cet égard semble nettement définie. Une intelligence ferme et juste, développée par une forte éducation, le faisait s'intéresser également aux choses de l'esprit, au gouvernement de la République et à l'habile administration de ses affaires privées. Il serait facile de grouper auprès de son nom ceux des nombreux lettrés qu'il encourageait et dont il aimait à s'entourer. Il assistait dans leurs travaux, en leur prêtant ses plus rares manuscrits, ou bien en les aidant à en acheter pour eux-mêmes, des savants tels que le Pogge qui disait avoir trouvé en lui un père, un frère, un ami; ou bien Ambrogio Traversari, le Camaldule, humaniste et philosophe, aux savantes leçons duquel, dans l'isolement du cloître, on le voyait auditeur assidu. Il s'y rendait avec Niccoio Niccoli, ce riche Florentin qui lui légua en mourant jusqu'à huit cents manuscrits destinés à devenir le premier fonds de la célèbre bibliothèque Laurentienne. 11 avait donné pour précepteur à ses enfants Enoch d'Ascoli; il favorisait Cristoforo Landino, qui professait avec un grand succès les lettres anciennes et créait en même temps l'exégèse des poèmes de Dante et de Pétrarque; il se servait, pour accroître ses collections, de Cyriaque d'Ancône; comme il avait fondé lors de son exil une bibliothèque à Venise, de même il augmenta ou créa dans Florence,
soit celle de ce couvent de Saint-Marc, où il se réservait une cellule pour aller jouir des conversations savantes de saint Antonin, soit la riche collection devenue aujourd'hui la bibliothèque publique de la ville, soit enfin, à peu de distance, celle de Fiesole. Ce ne sont là toutefois que les marques d'une protection personnelle qu'aimaient à exercer un assez grand nombre de Mécènes dans cette première moitié du xv» siècle. Côme TAncien a marqué son passage par des traits plus particuliers, par une spéciale influence sur le développement intellectuel et moral de son temps. Son mérite est d'avoir décidément engagé l'humanisme, trop limité jusqu'alors à Tétude des antiquités et de la langue latines, dans la voie plus originale des études grecques; il y a réussi par la séduction d'un retour vers la philosophie platonicienne.
Certes l'Italie et Florence n'étaient pas restées, dans les années précédentes, entièrement étrangères au premier réveil de l'hellénisme. Dès la fin du XIV" siècle, Manuel Chrysoloras, envoyé par l'empereur d'Orient vers les princes occidentaux pour les invoquer contre les Turcs, puis Théodore Gaza, d'autres encore étaient venus enseigner et n'avaient pas manqué de disciples enthousiastes. C'était peu cependant en comparaison de Taccueil réservé à leurs illustres successeurs, alors que la translation à Florence en 1439 du concile assemblé à Bâle, puis à Ferrare, et bientôt après la prise de Constantinople concentrèrent au foyer de la Renaissance italienne les rayons de l'Orient grec unis à ceux de l'Occident. Le concile, dans sa dixième session, le 6 juillet 1439, proclama l'union des deux Églises, œuvre peu
ETUDES ITALIKMNES.
durable, mais occasion de rapports plus intimes entre les Italiens et les érudits byzantins. Au nombre des représentants de Téglise grecque envoyés à Florence, il y avait des savants tels que Gemistus Pletho et Bessarion, évéque de Trébizonde; ils furent, avec Côme, les vrais introducteurs du platonisme en Italie. Le vieux Gemistus Pletho, qui avait été le maître et de Bessarion et de Chrysoloras, était animé, pour les idées et la gloire du grand philosophe grec, d'une admiration enthousiaste : c'était une sorte de culte, qu'il brûlait de propager par ses leçons ou par ses pages éloquentes. Les Florentins, et l'Occident à leur suite, apprirent d'abord à lire Platon et Aristote dans le texte môme, et non plus en d'obscurs commentaires ou bien d'après d'équivoques traductions latines ou arabes. Dans un écrit qui fut un manifeste, Bessarion enseigna, contre les fougueux partisans d'Aristote, contre Théodore Gaza et George de Trébizonde, qu'il pouvait y avoir entre les deux plus grands philosophes de l'antiquité différence de vues, mais non pas inégalité de génie, et du même coup il transporta la discussion du domaine scolastique dans la sphère de la vraie philosophie.
Gôme avait été au nombre des auditeurs émus de Gemistus Pletho comme au nombre des lecteurs de Bessarion ; sa vive intelligence avait été frappée des lumières qui lui étaient offertes : il conçut la pensée de mettre son propre crédit au service d'une cause qui intéressait le gouvernement des esprits. Est-ce lui qui forma le projet ou bien accepta-t-il seulement ridée, suggérée par Gemistus, d'ouvrir au platonisme régénéré d'autres jardins d'Academus? II attendit du moins quelques années, Gemistus étant
mort vers 1450, jusqu'à ce qu'il eût rencontré un homme qui lui parût digne de fonder cette œuvre en continuant cette tradition. Cet homme fut Marsile Ficin; Corne le choisit tout enfant et le fit instruire auprès de lui pour être le fondateur ou le premier maître de la nouvelle académie platonicienne.
Il n'est que juste de rapporter aussi au temps de Côme l'Ancien l'essor définitif de l'Université de Florence. Créée en 132i, elle s'ouvrit seulement le 6 novembre 1348, l'année de la peste. Languissante pendant tout le xiv* siècle, elle ne se raviva qu'après la réforme du 14 avril 14^8, sous la direction de ce Palla Slrozzi auquel, parmi tant d'hommes remarquables, un hommage spécial est dû, puisque très riche, très instruit, très influent en politique, très généreusement dévoué à la cause des lettres, il précéda en tout les Médicis et ne manqua peut-être, pour substituer sa famille à la leur, que d'une ambition plus directe et plus résolue. L'affluence des savants grecs à Florence, à la suite du concile de 1439, et les encouragements de Côme firent décidément de l'Université florentine un des plus actifs foyers de la Renaissance.
Voilà quels services Côme l'Ancien rendit à la cause des lettres savantes, qui était alors celle de toute culture intellectuelle et morale, de toute littérature, de toute poésie, de tout réel progrès. Il y montra un grand zèle, sans toutefois qu'il cessât de paraître donner aux soins des affaires la première place, tandis qu'avec Laurent le Magnifique on croirait en vérité voir attribuer la même importance au gouvernement de l'État et au progrès littéraire; comme si ces deux grands intérêts avaient paru de valeur égale
au nouveau chef de la république florentine. C'est qu'il y avait deux hommes dans Laurent de Médicis : le lettré à côté du politique. Simple citoyen, il eût certainement, par les dons de son esprit, marqué dans le mouvement de la Renaissance. Ëlevé au premier rang, il fut le représentant le plus complet des tendances et des aptitudes de son siècle.
L'ardeur d'érudition par où l'humanisme avait suscité le réveil de l'antiquité et secoué la servitude du moyen âge rencontra sous Laurent une aide d'autant plus puissante que la découverte de l'imprimerie commençait alors à porter ses premiers fruits. Inventé seulement en partie dès 1430 par Laurent Kôster, de Harlem, qui fit les premiers essais de caractères mobiles, cet art avait été transporté, vers 1462, au delà des Alpes par Sweynheim et Pannartz, les deux célèbres collaborateurs de Gutenberg, de FUst et de Scheffer, quand la prise et le pillage de Mayence, à la suite des victoires du prince Adolphe de Nassau, les eut forcés de s'expatrier. Etablis d'abord à Subiaco, puis à Rome, ils donnèrent en six ans, à partir de 1465, plus de 12 000 volumes. Ce ne fut toutefois qu'en 1471 que parut à Florence le premier livre imprimé; mais ce retard fut racheté par l'industrie de l'orfèvre florentin Bernado Cennini, qui apprit à ses compatriotes à fondre eux-mêmes les caractères. Eu 1488, le célèbre Homère^ exécuté avec le concours de l'Athénien Démétrius Chalcondyle par les soins et aux frais de Bernardo Nerli, qui le dédia au fils aîné de Laurent de Médicis, inaugura dignement la série des beaux ouvrages grecs publiés à Florence. Avant la fin du siècle, l'Europe était inondée de livres sortis des presses italiennes. L'im-
primerie d'ailleurs, quel que foison premier développement, ne nuisait pas encore au bel art des copistes enlumineurs et à la belle exécution des manuscrits : le magnifique Saint Augustin qu'on admire aujourd'hui à la Laurentîenne, en seize volumes in-folio avec ornements et miniatures, est de la seconde moitié du xv* siècle. L'imprimerie ne faisait même qu'encourager la recherche des manuscrits antiques, puisqu'on était assuré désormais de pouvoir, par un si merveilleux moyen, les arracher au péril de la destruction .
Laurent payait d'exemple. Il se faisait léguer ou bien il achetait les collections déjà faites; il avait partout des correspondants érudits et des copistes; il les voulait aux meilleurs endroits, par exemple dans la savante Padoue qui, par Venise, avait d'intimes rapports avec tout le Levant, ou bien auprès de la cour de Hongrie avec laquelle, au temps de Sigismond de Luxembourg et plus tard de Mathias Gorvin, Florence entretenait de fréquentes relations littéraires. Les amis de Laurent de Médicis ne cessèrent jamais de travailler à l'agrandissement de sa bibliothèque ou de celles de Saint-Marc, de San Gallo, de Fiesole, auxquelles il témoignait un intérêt tout personnel. Il voulait avoir le plus de livres possible, disait-il quelquefois, dût-il mettre sa vaisselle en gage. Or un tel zèle ne pouvait pas alors passer pour un vain caprice : nous avons la lettre par laquelle Laurent de Médicis priait instamment le duc Hercule d'Esté de lui prêter pour quelques jours le manuscrit « d'un certain historien de l'antiquité romaine nommé Dion Gassius», dont on lui disait qu'il y avait fort peu d'exemplaires; le duc n'y consentit pas, mais
permit seulement Tenvoi d'un copiste à Ferrare; deux ans après, comme Nicolas Léonicène venait d'achever la traduction latine de Dion, Hercule en voulut bien envoyer une copie à Laurent, à condition encore de ne point la répandre, ni par l'impression, ni par des copies. La lettre de Laurent était datée du 5 février 1486; la traduction de Léonicène ne fut imprimée qu'en 1532 à Venise, et la première édition de l'original grec fut celle de Robert Estienne (Paris, 1348). Qui ne comprend que, si Laurent avait été ici le maître, un des plus importants ouvrages de l'antiquité grecque eût été rendu à la science et garanti contre de nouvelles chances de perte soixante années plus tôt?
De même que la découverte de l'imprimerie, un peu antérieure par la date, avait commencé sous le principat de Laurent de Médicis à donner ses premiers résultats, de même il avait à recueillir et à mettre à profit quelques-unes des plus graves conséquences de la chute de Constantinople. On a vu que sous Côme déjà, la translation du concile à Florence avait multiplié le nombre des érudits byzantins conviés dans cette ville comme dans un savant refuge, l'immigration continua de s'accroître pendant la seconde moitié du siècle. S'il faut en croire un document curieux, mais cité avec quelque défiance par l'historien Cantu *, la veuve même du dernier empereur de Constantinople, Anne Paléologue, vint s'établir avec cent familles dans un bourg de la maremme voisine de Sienne; une convention du 28 avril 1474, fixant les conditions de cette colonie, y autorisait une
1. Histoire universelle, t. XII, p. 487 de la trad. française Didot, 1847.
égislation et des tribunaux conformes au droit grec. — Or, parmi ces exilés il y avait les dépositaires des manuscrits et du savoir helléniques. La protection que naguère, en faveur de ces savants, Côme avait offerte, le projet d'école platonicienne, délaissé par son faible successeur Pierre, tout cela fut repris avec ardeur par son petit-fils. Marsile Ficin, naguère désigné pour cette œuvre, fut le vrai directeur de la nouvelle Académie, dont les principaux disciples furent, avec Laurent, Cristoforo Landino, son précepteur, le père de Marsile, qui était son médecin, Politien, initié tout jeune au platonisme par Marsile Ficin lui-même. Pic de la Mirandole qui, apportant dans ces graves études un autre élément, la science orientale, croyait pouvoir découvrir dans la Gabbale une explication des mystères du christianisme, L. 6. Alberti, à la fois philosophe, juriste, poète dramatique, peintre, sculpteur et ingénieur, les deux frères Marsuppini, tous deux poètes, Bandini, Cavalcanti, Nuzzi, Benci et d'autres encore. Les séances n'avaient rien de cet apprêt raide et guindé dont les académies italiennes devaient offrir plus tard le premier modèle. C'étaient, au contraire, des réunions amicales que le premier citoyen de Florence, avec une simplicité le plus souvent sincère, convoquait auprès de lui, dans ses villas de Poggio a Cajano ou de Careggi, ou bien en ville, dans son palais de famille de la Via Larga. On aimait à y célébrer, suivant la tradition alexandrine, le repas commémoratif du 7 novembre, jour anniversaire (on Taffirmait) de la naissance et de la mort de Platon. A l'aide des commentaires et des lettres de Marsile Ficin, on peut 1
restituer la physionomie des entretiens qui occu- 1
paient les convives. Un des dialogues platoniques, le Banquet^ par exemple, dont le sujet, comme on sait, est Tamour, servait de texte et de point de départ aux développements que devait donner chaque membre chargé de représenter à son tour un des antiques interlocuteurs. Jean Gavalcanti prenait le rôle de Phèdre; il racontait la naissance du dieu Éros, sortant du chaos avec la terre et la lumière et se faisant sa place au cœur de 1 humanité, s y transfigurant en un principe moral, en une constante aspiration vers le vrai et le beau. Alberti se chargeait du personnage de Pausanias qui, mûri par Tàge et la philosophie, introduit des distinctions et veut qu'on précise le sujet : r Amour ne va pas sans Vénus, or il y a deux Vénus et par suite deux Amours, etc. Cristoforo Landino représentait Aristophane : sa tâche n'était pas la plus facile à remplir, s'il prétendait élucider la bizarre théorie des trois espèces d'hommes primitifs. Carlo Marsuppini parlait au nom d*Agathon, le poète élégant et le rhéteur habile. Tommaso Benci enfin s'efforçait d'accorder avec les dogmes du christianisme les enseignements de la prétresse de Mantinée, Diotima, interprétés dans le dialogue antique par Socrate lui-même.
Sans doute nulle œuvre bien originale ne devait sortir de ce mouvement philosophique, né de l'érudition, et qui ne dépassa pas les limites un peu confuses du néo-platonisme alexandrin; sans doute la rhétorique eut sa large part dans cette efTervescence et dans cette ambition des esprits; mais ce n'est pas prononcer une condamnation absolue que de juger de la sorte. La rhétorique, aussi bien que l'érudition, a eu son rôle important dans la Renaissance italienne.
Celle-ci avait, disions-nous, enlevé les intelligences des voies confuses du moyen âge pour les appeler en d'autres sphères, à. des vues plus précises; la rhétorique, elle, héritière directe de Tantiquité classique, allait servir dans les temps modernes, comme elle avait servi à Rome ou en Grèce, à revêtir d'éloquentes ormules les idées générales, et à les propager avec d'autant plus d'expansion et de puissance, au grand profit du bon sens et de la vérité. Les esprits allaient d'ailleurs se fortifier à la fois et s'élever au contact et à l'exemple de cette doctrine platonicienne qui avait eu Thonneur, dès sa naissance, de préparer les âmes aux clartés du christianisme, qui, plus tard, renouvelée, avait paru capable de réaliser l'idéal de beaucoup de nobles esprits, c'est-à-dire la conciliation entre la philosophie et la foi, et qui maintenant encore allait exercer tout au moins la générale et bienfaisante influence d'un spiritualisme religieux. Ce n'est pas à dire que le néo-platonisme de la Renaissance florentine soit resté étroitement fidèle aux enseignements du christianisme; il a cherché de bonne foi la conciliation entre la philosophie et la religion, mais sans toujours atteindre la sécurité de croyance qu'il paraît avoir invoquée sincèrement. Marsile Ficin, quoique prêtre, écrivait à une mère pleurant la mort de son fils sans employer une seule expression chrétienne de nature à tempérer l'aridité de ce style que les anciens rhéteurs assignaient au célèbre genre « consolatoire ». Il avait fait avec son ami Mercati une convention formelle : celui des deux qui mourrait le premier viendrait, sous le bon plaisir de Dieu, attester au survivant si tout ce qu'on disait de l'autre vie avait quelque vérité. Or un soir Mercati,
de sa chambre, entendit un grand bruit; il regarda au dehors et reconnut un cavalier blanc ayant les traits de son ami, qui lui cria : Vera^ vera, sunt illaf et disparut : Marsile Ficin venait de mourir; il avait obtenu de pouvoir dégager sa parole et accomplir sa promesse. On dit encore que Marsile Ficin suspendait devant le buste de Platon une lampe toujours allumée ; mais on n'ajoute pas qu'il entendit parfois, comme saint Jérôme, la voix de Dieu même lui reprochant ses attaches aux beautés païennes. Autour de lui cependant, Gemistus Pletho attendait le triomphe des anciens dieux; Landino tirait l'horoscope de la religion, et, s'appuyant sur une certaine conjonction de Jupiter et de Saturne, il prédisait une grande transformation du christianisme pour le 25 novembre 1484, date qui, suivant quelques calculs, aurait été précisément celle de la naissance de Luther. Ces traits et bien d'autres, en révélant les incertitudes, les anxiétés, les attentes d'une époque si troublée, n'empêchent pas de reconnaître que le néo-platonisme de la Renaissance italienne, non responsable à lui seul en tout cas de ce qu'il y avait de scepticisme, a bien plutôt élevé les âmes. Par là il n'a pas dû être de rien dans le mouvement religieux qui a suivi cette grande époque; il a contribué sans nul doute à la condamnation des abus trop établis dans l'église, et même à ce qu'il y eut d'esprit chrétien dans le double mouvement qui devait conduire, soit à la réforme protestante, soit à la contre-réforme catholique.
L'humanisme avait enivré Florence d'érudition et de philosophie; il avait presque fait oublier aux contemporains de Côme et de Laurent de Médicis les
efforts littéraires du xiv* siècle, non pas sans doute les chefs-d'œuvre des trois grands poètes d'alors, mais ce qu'on avait lente autour d'eux. Les noms de Dante, Pétrarque et Boccace restaient isolés et admirés, mais la tradition était presque rompue, de sorte qu'on vit se produire comme une nouvelle littérature italienne, dont l'inspiration fut naturellement d'abord l'imitation de l'antiquité. Il y a un homme qui représente bien cette phase du xv* siècle et cet enfantement littéraire : c'est Politien. Nul ne réunit plus complètement et grâce à un talent plus heureusement varié les divers aspects de l'humanisme. A cet admirable érudit les deux littératures classiques sont également familières; il coUationne, commente et corrige les manuscrits grecs et latins avec une ferveur enthousiaste. Homme de goût, il s'exprime avec une parfaite élégance dans les langues anciennes et dans la langue nationale; peut-être se montre-t-il de préférence l'élève sinon de Catulle et de Virgile, tout au moins de Stace; nul, au temps de la Renaissance, n'a mieux écrit le langage et reproduit la manière des poètes romains placés sur les limites du siècle d'Auguste. C'est un juriste, un philosophe platonicien, un exégète des Pères de l'Église : il embrasse tout, explique tout, traduit tout, enseigne tout. Or la langue italienne avait déjà un trop riche passé, elle était par la parenté trop voisine des idiomes classiques pour ne pas profiter d'un tel mouvement des esprits. Politien composa des poésies italiennes, toutes pénétrées, il est vrai, des influences et des réminiscences de l'antiquité, mais qu'il sut cependant si bien adapter, par une habile conciliation, au génie de ses compatriotes, en inventant de
nouveaux rythmes, en usant d*ingénieux artifices, qu'il peut être regardé comme ayant créé certains genres modernes devenus familiers à la poésie florentine. Son Orfeo n'offre, à la vérité, qu'une suite de scènes sans un lien serré entre elles; c'est moins un drame qu'un ensemble de morceaux lyriques, mais c'est une œuvre écrite en langue italienne (bien qu'Orphée y récite encore sur sa lyre une ode saphique en latin), et par là cette œuvre fait époque dans la littérature de l'Italie comme le premier exemple du drame profane traité dans l'idiome national. Ses célèbres Stanze à l'occasion d'un tournoi où avaient brillé les deux frères Médicis, Laurent et Julien, écrites de même en langue italienne, parurent inaugurer aussi, par une autre dérogation aux habitudes de son temps, une nouvelle époque. Il passa pour avoir porté à sa perfection Vottaoa nma, qui allait être la forme définitive d'une poésie épique vouée au plaisir de l'oreille presque autant qu'à celui de l'esprit.
De quelque talent et de quelque riche savoir qu'un poète comme Politien fît preuve, ce n'étaient pas là, il faut le reconnaître, les gages d'une grande originalité littéraire. L'étude des auteurs latins et grecs allaitelle peser sur les écrivains modernes, et devait-elle les priver d'une inspiration propre et distincte, ou bien au contraire était-elle capable d'affranchir, de tremper et d'exciter les esprits?
Dans le terroir même, c'est-à-dire dans le propre génie populaire de la Toscane, reposaient les germes de deux genres poétiques dontTun n'était pas encore éclos, tandis que Tautre, qui n'avait jamais cessé entièrement de produire, se préparait à donner de
nouveaux fruits, deux genres opposés, mais que l'esprit italien, particulièrement au xv® siècle, sut associer sans beaucoup d'efforts : nous voulons parler de la poésie purement édifiante et religieuse et de l'épopée romanesque.
Ce dernier genre, plus voisin de la satire ou de la parodie que de la grande épopée, naissait au commencement du siècle, dans la boutique du barbier Domenico Burchielo, Tauteur de célèbres Sonnets: mais il faut chercher son second berceau dans l'intime société groupée autour des Médicis, qu'animait le vieil esprit florentin. Les deux frères Pulci, Luca et Luigi, Tinaugurèrent réellement, le premier par son poème du Ciriffo Calvaneo^ le second par le célèbre Morgante Maggiore, Il ne faut pas exagérer le scepticisme de pareilles compositions. Ce n'était pas avoir entièrement rompu avec les idées et les croyances d'un autre âge que de les choisir pour cadre et d'y associer si familièrement sa pensée poétique. Un entier silence, un volontaire oubli, eussent été bien autrement la marque d'un sceptique dédain. Ils vivaient encore, bien qu'affaiblis et voilés, ces souvenirs du moyen âge héroïque ; le poète les recueillait tels que le travail de la tradition les offrait de son temps, c'est-à-dire à l'état d'échos légendaires près de s'éteindre, et que d'autres voix retentissantes allaient faire oublier. Le scepticisme philosophique et religieux de la Renaissance n'a jamais franchi certaines limites et l'esprit italien a su presque de tout temps concilier d'une façon qui lui est particulière une notable liberté d'esprit avec une habituelle et comme inconsciente adhésion à de traditionnelles croyances, devenues
ÉTODBS ITALIENNES. 4
comme le fond de sa nature. Il n'en est pas moins vrai que la voie où l'entreprise des Pulci engageait la littérature florentine n'était pas celle d'un réel progrès, moral ou littéraire; leurs poèmes et celui de Boiardo n'avaient pour but que d'amuser la petite cour des Médicis; il fallut un autre temps et d'autres hommes pour donner à l'épopée romanesque l'éclat durable d'une vive et brillante poésie.
C'était bien aussi une veine réellement nationale et populaire, plus intime encore et plus anciennement féconde, celle qui continuait à produire en langue vulgaire une poésie toute édifiante. Plus la seconde moitié du XIV® siècle avait été accablée de plaies et de misères, plus la première moitié du xv® avait paru, dans certaines classes de la société florentine, incliner vers un demi-paganisme, plus le sentiment religieux de la bourgeoisie et du peuple avait réagi. Le seul souvenir des cantiques de saint François d'Assise, puis de Jacopone de Todi, faisait porter à cette branche de la littérature italienne, sous l'influence d'une excitation mystique, de nouvelles moissons, abondantes et faciles. Florence, au milieu de ses démêlés avec la cour de Rome, venait-elle à être privée par sentence pontificale de la célébration du service divin, les confréries se réunissaient sur les marchés et les places pour prier et chanter en commun. Le pape Urbain V, rendu aux vœux de l'Italie, revenait-il de l'exil d'Avignon, la grande congrégation des Jésuates se rendait à sa rencontre; des rameaux d'olivier à la main, ils accompagnaient en procession, toujours chantant leurs cantiques, la marche triomphale du pontife. Ainsi naissaient les compagnies des chanteurs de laudes, scuole de' laudesi. Le peuple lui-
Armand COLIN et C<«, Editeurs, Paris.