‹ Études italiennesChapitre 18 sur 41 · ARTHUR CHUQUET · texte numérisé non relu

ARTHUR CHUQUET

La jeunesse

de Napoléon

Brienne

Un volume in-8» cavalier, de 500 pages, avec 3 planches hors texte^

broché ï fr. 50

Successivement le savant auteur expose Tétai de la Corse au moment de sa réunion à la France, nous raconte Tenfance de Napoléon dans son pays natal, son éducation à Brienne, son séjour à TÉcole militaire de Paris, enfin ses garnisons et congés divers. Dans tout le récit, on retrouve la rigoureuse précision qui caractérise les travaux de l'éminent historien. On peut être assuré qu'il n'a admis aucun détail dont il n'ait soigneusement contrôlé l'authenticité durant plusieurs années d'incessantes recherches dans les archives publiques et dans maintes collections privées.

{Journal des Débats.)

Les ouvrages de M. Chuquet donnent la sensation

du certain, du complet, du parfait. Sur un homme,

sur une série d'événements, sur une époque, il parvient

à dire tout ce qu'il est possible de savoir. Dans cet

ouvrage où il raconte la jeunesse de Napoléon, la

figure, le tempérament et le caractère de l'enfant, de

l'adolescent, du jeune oflicier, se dégagent lentement

et surgiss nt avec un relief singulier du milieu ce sa

famille et de ses condisciples. C'est la vérité même, la

vérité exacte, humaine.

(Revue de Paris,)

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même devenait le poète en de telles occasions, ou c'étaient du moins quelques-uns de ses plus intimes sentiments que des poètes confondus dans ses rangs traduisaient en un langage en même temps familier et mystique. Là se révélait tout ce que la langue florentine avait de caresses à Tesprit et à l'oreille, tout ce qu'elle savait inventer de ressources pour une expression variée à l'infini. Or cette poésie populaire était, du temps de Laurent de Médicis, en grande faveur après des corporations de métiers. Il leur fallait des chants à répéter en chœur, ou bien à mélanger de récitatifs et de récits dialogues, soit dans leurs fréquents pèlerinages, soit devant leurs madones aux coins des rues de Florence. Il leur fallait parole et musique, et l'on sait que, jusqu'à la réforme entreprise par Palestrina lors du concile de Trente, le service divin était accompagné de chants dont les airs étaient souvent de la plus profane origine, les mêmes motifs se prêtant avec une égale aisance aux couplets de carnaval et aux pieux cantiques*.

Si la poésie populaire exerçait la langue et la façonnait à son image, la prose italienne ne pouvait manquer de grandir aussi et de s'affranchir des liens

1. On peut suivre dans l'ouvrage de M. de Reumoat tout le développement de ce genre; le chapitre où le nouveau biographe de Laurent le Magnifique a traité de ce curieux sujet, grâce À une abondante multiplicité de souvenirs, évidemment empruntés à une intime connaissance du pays même, comble en réalité une lacune de l'histoire littéraire. L'auteur a très bien mis à leurs rangs, en faisant apprécier leur allure, des poètes tels que Feo Belcari et Girolamo Benivieni; surtout il a montré de la façon la plus attachante la persistance de cette veine continue qui va du célèbre Séraphique à l'éloquent Savonarole .

de rhumanisme dans un siècle où la multiplicité des rapports avait rendu tout à fait nécessaires les moyens d'action et d'échange les plus pratiques. Entre les monuments écrits où se trouve le plus tôt et le plus constamment adopté l'usage de la langue maternelle, il faut signaler à bon droit les correspondances familières, non destinées, comme les lettres des érudits, à figurer aux yeux de la postérité en recueils prétentieux et pédantesques *; on peut citer aussi comme ayant beaucoup contribué au progrès de la prose ces livres de raisons^ c'est-à-dire de comptes, où l'exact génie florentin aimait à inscrire, à côté des chiffres résumant l'économie domestique, la mention des circonstances de famille ou même des événements de la cité. Pareil usage a duré longtemps, comme on sait, dans la France, surtout méridionale; nous en avons conservé de curieux exemples, dont l'historien peut tirer avantage aussi bien que le moraliste et l'antiquaire. Pour ce qui est de l'Ilalie, plusieurs des livres de raisons du xv^ siècle, et précisément émanés de quelques-uns des Médecis, nous sont restés : ils figurent au nombre des plus précieux monuments de la prose italienne. Ajoutez les travaux des annalistes, des chroniqueurs, des historiens, qui, de Cavalcanti à Guichardin, et Machiavel, forgent en habiles artistes cette belle langue encore imprégnée de latin, mais secouant peu à peu ses liens avec une singulière énergie, et bientôt prête pour l'ample exposé des théories de la politique, des négociations de la diplomatie ou des récits de l'histoire.

1. Dans ce nombre on peut citer les très curieuses et édifiantes Le 1 1ère ciel bealo Giovanni délie celle; réimprimées dans la Biblioieca clasaica sacra,., da Ottavio Gigli^ Rome, 1845, t. XIV.

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Le mérite de Laurent de Médicis était de s'être fait l'inspirateur de cet essor littéraire en partageant d'abord lui-même de bonne foi les sentiments et les goûts de ses concitoyens. N'eût-il pas eu en main l'autorité suprême, il n'en eût pas moins compté, disions-nous, parmi les éminenls lettrés de son siècle. Non seulement c'était en réalité son plaisir d'appeler auprès de lui dans ses magnifiques villas les gens d'esprit et de science, mais en outre il figurait comme écrivain, comme philosophe et comme poète, à régal des plus renommés d'entre ceux qui l'entouraient. On peut bien signaler çà et là chez lui, disent les bons juges, quelque rudesse d'expression, des formes anciennes, des tournures auxquelles manque le droit de cité ; il n'a pas la sûreté, la plénitude, le constant éclat de Politien, par exemple; mais il suffit de parcourir ses œuvres pour apercevoir combien il est touché des beautés de la nature; il en sait rendre avec délicatesse et comme sans effort les dehors gracieux ou le charme intime; avec cela, il use très librement d'une langue élégante et variée; son talent se plie aux genres divers avec une aisance qui étonne, de sorte que la Renaissance florentine a pu avoir de plus puissants interprètes, mais nul plus franc ni de plus sincère. C'est, bien entendu, l'amour qu'il célèbre dans la plupart de ses sonnets et de ses canzone^ mais avec une diversité de situations et de couleurs qui empêche toute monotonie, et quelquefois avec un accent de platonisme qui ennoblit l'expression et la pensée. Le petit poème de Y Allercazione offre une vue philosophique de la vie et du bonheur; on s'intéresse au retour que fait sur soimême un esprit qu'on suppose si entièrement voué

aux soins et aux vues pratiques. Les idylles de Laurent, que le cadre en soit tiré de la vie rustique, ou de la mythologie, ou des mœurs aristocratiques, comme il arrive dans la Nencia da Barberino^ dans V Ambra et dans la Caccia col falcone^ empruntent un charme pénétrant aux vives scènes de nature, qu'elles reflètent avec transparence. Le même pinceau, tout à l'heure sobre et délicat, maintenant chargé de couleurs voyantes, ébauche dans la pièce intitulée I beoni (les Buveurs), la satire bouffonne, et prélude de la sorte aux Canti camascialeschi^ où il se donnera toute carrière. On sait ce qu'étaient les chants carnavalesques. Florence avait, comme l'antiquité, ses Bacchanales, pendant lesquelles, plusieurs journées de suite, les groupes des divers métiers se livraient au plaisir, dansaient et chantaient. Laurent, qui ne restait étranger, par plusieurs motifs peut-être, à aucune des réjouissances populaires, composa de nouveaux couplets pour ces chanteurs; chaque corporation tour à tour vient réciter ses vers, libre hommage, bien entendu, à Tépicurisme et au plaisir. On a pu reprocher avec raison à l'auteur de ces trop faciles poésies d'y être descendu parfois jusqu'à la licence; mais on a pu le défendre aussi, puisque apparemment la plaisanterie la plus libre n'avait jamais été absente de ces fêtes traditionnelles, et qu'en renouvelant cette poésie, un esprit élégant et moderne devait la régler plutôt que l'affranchir. Tout au moins Laurent y apportail-il la grâce et le charme de l'expression; il est de lui, ce refrain resté populaire, qui résonne encore comme un écho lointain et gracieux de la Renaissance :

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Quanto è bella giovinezza Che si f ugge tuttavia !

Chi vuol esser lieto, sia : Di doman non c'è cerlezza.

Fidèle représentant de son époque et de sa cité, le même prince (on peut bien l'appeler ainsi) qui dictait ces hymnes au plaisir écrivait des pièces toutes d'édification pieuse, telles que la Représentation des saints Jean et Paul^ sorte de mystère dialogué à Texemple de ceux qui n'avaient cessé de réjouir Florence pendant toute la durée du moyen âge, eti) écrivait aussi ces laudes ou cantiques dont les pieux accents se mêlaient dans les rues de F^lorence aux chants épicuriens sans exciter beaucoup d'étonnement ni de scrupule.

Nous en avons dit assez pour montrer quelle part personnelle Laurent le Magnifique a prise àTessor de son temps, et quel a été le caractère de cette période littéraire. Côme !•' avait ici encore, comme dans la carrière purement politique, donné l'exemple à son petit- fils; mais celui-ci l'avait dépassé en se montrant lui-même philosophe, ou tout au moins littérateur et poète. Quant à la Renaissance littéraire florentine du xv siècle, entre l'époque illustrée par Dante, Pétrarque, Bocpace, et le grand xvi* siècle, elle n'avait été, il est vrai, sincèrement originale que par l'érudition et l'humanisme; mais cela seul avait suffi. On avait pu craindre, que l'éclat précédent ne fût effacé par la subite lumière de l'antiquité renouvelée; cependant le génie italien vivifié avait réagi au contraire, et des œuvres intéressantes, écrites dans la langue nationale, avaient refait les voies plus larges, sans doute, et plus lumineuses, pour un Machiavel

€t un Guichardin, pour TArioste et le Tasse. Faut-il toutefois ne voir dans la faveur prodiguée aux lettres par Laurent de Médicis que Texécution d'un plan politique? on Ta dit; au nom de la liberté on a médit de ce zèle. Singulier stratagème que celui d'un tyran si habile à prendre les dehors brillants de Thomme d'esprit et à paraître passionné pour la poésie et les lettres! De pressants plaidoyers ont, en plus d'une occasion, soutenu cette thèse; avant de les discuter nous devons parler de la faveur prodiguée aussi par les deux grands Médicis aux beaux-arts, autre élément de la question, qui ne doit pas être négligé.

Il importe de fixer d'abord par les dates l'étendue de la période où l'on entend placer ce qu'on appelle la Renaissance florentine des arts. Avant de chercher les explications et les origines d'un si mémorable essor, ne faut-il pas savoir le définir sous peine de se méprendre sur les circonstances qui déterminent ou accompagnent d'ordinaire de telles manifestations du génie humain? Enfermer par exemple la Renaissance florentine dans l'éclatante et courte époque marquée des noms de Raphaël et de Michel- Ange, ce sera donner le change sur les données du problème et ofi*rir aux esprits excessifs les prétextes de leurs paradoxales conclusions. La période que forment les dernières années du xv® et les premières du xvi* siècle italien a été marquée, en même temps que par d'incomparables chefs-d'œuvre des arts, par les plus

violentes agitations, invasions étrangères, guerre» civiles, sièges et sacs de villes, violences publiques et privées, corruption et licence. Benvenuto Cellini manie presque également, comme on sait, le ciseau et Tescopette; il a des visions mystiques, de pieuses extases et des colères sanglantes ; Luini exécute ses grandes fresques, scènes multiples et bien ordonnées dans le Milanais ravagé par la guerre ; Técole de peinture de Parme est fondée avec une somme d'argent oubliée par les Français après la bataille de Ravenne, et le Corrège peint la coupole de Saint-Jean de 1520 à i524, pendant l'administration fort troublée de Guichardin; on se rappelle enfin ce qu'a été pour Rome la date funeste de 1527. Il n'en va pas autrement à Florence même. Or quelques-uns voudront en induire que toutes les sortes d'agitations sont fécondes, et qu'il n'y a nulle préparation intellectuelle et morale nécessaire pour les grandes époques de l'art, mais qu'il suffît d'un bon vent, d'une heureuse rencontre, de certaines circonstances, de même qu'une température fortuite ou une exposition favorable peut susciter, sans le travail de l'homme, les fleurs et les fruits. Ce serait manquer de justice envers une période antérieure qui a été toute de très haute et féconde inspiration. La vérité est qu'une longue et patiente culture intellectuelle et morale a toujours préparé les riches moissons des lettres et des arts, et qu'en outre il ne faut pas mesurer cellesci aux seuls produits les plus achevés d'une sève plus spontanée, en négligeant le grand nombre de ceux qui les ont précédés ou accompagnés.

Le goût de notre temps, devenu moins exclusif, sait distinguer souvent dans les œuvres d'art, sous

des formes moins régulièrement parfaites, des trésors de sentiment esthétique et les purs traits d'une vive beauté. Les ouvrages qui lui offrent ces traces privilégiées, volontiers il les élève et les préfère; c'est pour cela que de la Renaissance florentine il ne saurait séparer tout le xv® siècle, si fécond en œuvres exquises, et même le xiv" qui, s'il peut être considéré comme un temps de préparation, a cependant déjà inauguré cette renaissance, dont, tout à la fin du xv« siècle, un essor d'incomparable splendeur a atteint les derniers sommets.

Cela ne veut certes pas dire qu'on entende ici donner raison à la thèse outrée qui soutient l'unique excellence de l'art exclusivement religieux, dont le commencement du xv® siècle a encore offert tant d'admirables exemples. Sans doute l'idéal religieux, en un temps de foi naïve, a rencontré une merveilleuse expression dans ce qu'on a appelé l'art gothique. Ces cathédrales aux tlèches élancées, aux voûtes étroites, hautes et sombres, dont les longues lignes verticales semblent ne s'arrêter enfin qu'à regret, transformant la voûte en ogive, monuments enfantés sur notre sol par notre art national, et que l'Europe occidentale a imités de nous, ont servi d'éloquents témoignages à une piété exaltée et sincère. En mainte curieuse page de nos anciens chroniqueurs, on peut voir l'église gothique s'élever par des mains non mercenaires, par celles de nombreux pénitents, hommes et femmes, pauvres et riches, qui s'attèlent aux chariots et transportent les pierres en chantant des cantiques *. Cependant cet art, expression d'un

d. Rerum Gallicarum scriptores, t. XIII, p. 290. — Annales crdinis Sancti Benedicti, t. VI, lib. lxxviii, c. LXVII, anno 1145.

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sentiment enthousiaste, devait trouyer promptement par là même ses limites de durée et de puissance; il n'était pas fait pour survivre à un temps d^ffervescence religieuse ; il ne se prétait pas facilement à d'autres interprétations de Tidéal; il trahissait enfin certaines faiblesses : jusque dans ses plus belles œuvres, il dissimulait avec peine Tappareii des soutiens extérieurs destinés à seconder au dedans sa prestigieuse et naïve audace. De même la sculpture et la peinture gothiques, presque trop fidèles traductrices de la pensée chrétienne, en offrant à Tédification des âmes de trop expressifs symboles, des figures ascétiques ou mystiques, oubliaient ou excédaient les conditions qui, d'elles-mêmes, s*imposent aux arts du dessin . L'architecture peut aspirer à rendre quelque idée simple, comme celle de la majesté ou de la puissance; mais elle est en même temps singulièrement asservie aux lois, aux proportions, aux harmonies qui règlent et dominent la matière; quant à la peinture et k la sculpture, l'abstrait n'est pas leur domaine ; elles ne peuvent parvenir à interpréter la vie idéale, à traduire les sentiments moraux, que par une attentive étude et une intelligente imitation de la réalité vivante et de la nature créée. L'art religieux a certes une grande et belle place, à condition que, prétendant transfigurer la nature, il ne commence pas par la méconnaître et la maudire, et qu'il ne répudie pas les maximes désintéressées de l'esthétique, suivant lesquelles l'unique objet de recherche et de pensée doit être la beauté idéale, telle que les éléments de la beauté saisissable et réelle permettent de la deviner et de la rendre.

Si Ton consent à interpréter plus largement que

ne le faisaient nos pères le terme consacré de siècle de Léon X, et à ne pas exclure de la Renaissance florentine des noms comme ceux de Ghiberti et de Brunellesco, dignes de faire cortège à ceux de Raphaël et de Michel-Ange, venus près d'un siècle après eux, alors tout reprend sa juste place, — et les droits imprescriptibles du génie, qui sans doute souffle quand et comme il lui plaît, mais toutefois dans Tunique région de certaines hauteurs préalablement conquises, — et l'ordinaire intervention des circonstances propices aussi bien que des règles salutaires. Communes conditions dont le génie peut se passer, mais qu'il ne récuse pas, que bien plutôt il invoque d'ordinaire et plus tard justifie. Il peut sembler oiseux de rechercher par quelles voies s'accomplit l'élaboration première des grands siè- <;les, car il appartient au génie seul d'ouvrir et de diriger ces voies, et ceux qu'on appelle les protecteurs des lettres et des arts peuvent tout au plus, en favorisant ou en excitant certaines aspirations particulières, seconder un essor devenu général. L'expérience démontre toutefois que jamais une grande époque n'est subitement issue d'un long état de torpeur, et on la voit précédée d'ordinaire par un développement d'activité ou même d'agitation énergique en vue de grands intérêts ou de virils débats, interrompue ou suivie de calmes féconds. La mémorable lutte d'Athènes pour son indépendance, et, après cette lutte, l'intelligente hégémonie de Cimon, fils de Miltiade, qui mérita presque de donner son nom au siècle, ont comme inauguré le beau temps de Périclès; les réformes de César, succédant aux guerres civiles, paraissent avoir enfanté l'âge d'Au-

^ste ; le règne réparateur de Henri IV au lendemain des guerres religieuses a suscité Louis XIV, et de même ce qu'on appelle le siècle de Léon X a été sans nul doute redevable au génie de la période italienne qui l'a précédé sous Tinfluence des premiers Médicis.

Ni rétablissement politique ni le développement moral et littéraire dont nous avons vu que la république florentine avait, dans cette dernière période, été le théâtre, ne sont demeurés sans action, comme on le pense bien, sur Tessor particulier qui a produit dans la Toscane la renaissance des arts. L'établissement politique, en donnant à Florence une liberté réglée, y faisait naître Témulation, puisque chaque parti ne pouvait arriver au premier rang que par le suffrage des citoyens, et ne s'y maintenait qu'en sachant conserver la faveur publique. Les citoyens eux-mêmes étaient partagés en corporations qui luttaient de crédit et de renommée. Il en était de la sorte par toute Tltalie, où les villes, centres de petits Ëtats, rivalisaient entre elles et se disputaient la première place. Or quelle magnifique expression les beauxarts n'oflfraient-ils pas à cette émulation commune? Chaque ville eut, pour ainsi parler, son génie, qui se traduisit dans une école particulière . On sait en quelles pages éclatantes les peintres vénitiens célébrèrent le triomphe de leur fîère cité; Técole de Sienne, celle de Milan, celle de Pérouse, répondirent aux aspects divers de ces concurrences fécondes, auxquelles ne manquèrent pas les manifestations toutes populaires : on vit se raviver, en effet, particuHèrement à Florence, ces coutumes pittoresques, ces fêtes municipales, ces processions de caractère,

ÉTUDES ITALIEMMBS. ^

ces spectacles allégoriques où se plaisait tant le génie italien, avide du plaisir des yeux, curieux d'imaginations subtiles et brillantes. C'était encore, avec tant d'autres, un trait hérité ou renouvelé de l'antiquité classique. Marcellus après la prise de Syracuse, Paul-Émile après la défaite de la Macédoine, exposaient dans les rues de Rome, avec le secours du peintre et du machiniste, des scènes roulantes, de vastes décors, et ce qu'on peut appeler des tableaux vivants, par où se trouvaient Ogurés leurs hauts faits, leurs assauts et leurs batailles. On faisait venir en pareilles occasions les artistes les plus renommés de la Grèce; des statues improvisées qu'on portait dans ces pompes personnifiaient les provinces soumises, les grands fleuves subjugués, les prisonniers illustres. Lors du triomphe de Vespasien et de Titus, le peuple romain admira des machines qui lui montraient la fuite et le massacre des ennemis, l'écroulement des murailles, l'incendie du Temple et de Jérusalem entière. L'esprit de cité, reprenant à son profit dans les temps modernes ces traditions romaines, oftrait aux arts du dessin, les occasions les plus brillantes. Tout le monde a lu dans Vassari les récits de la fête de la Mort ou de tant d'autres exhibitions célèbres, auxquelles prenaient part comme ordonnateurs et comme décorateurs les plus éminents artistes, un Piero di Cosimo, un Francesco Granacci, un Andréa del Sarto.

On pense bien que la cause des arts était intéressée de même soit au renouvellement des idées philosophiques et littéraires, soit au mouvement d'érudition et de découvertes qui ont marqué d'une si originale empreinte le xv" siècle. Sans doute Dante,

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Pétrarque et Boccace avaient déjà ramené les esprits aux souvenirs de Rome et de la Grèce : sans doute un artiste comme Nicolas de Pise avait, de longue date et avec éclat, enseigné quel profit on devait tirer des riches débris de la sculpture antique. On peut dire toutefois que c'est seulement au xv* siècle, et grâce aux progrès de Thumanisme, que rinlelligence de Tart antique s'est formée et que son génie est devenu source vive. C'est alors qu'une ardeur nouvelle suscite d'incroyables efforts pour satisfaire une curiosité empressée à faire renaître de l'oubli l'antiquité monumentale et figurée. Un Cyriaque d'Ancône, par exemple, fut une des plus curieuses figures de ce temps et son nom peut servir à résumer tout ce qui s'accomplit alors. Il faut le suivre, en s'aidant de son Itinéraire ou bien de ses recueils d'inscriptions auxquels son journal est mêlé, à travers rOrient grec qu'il parcourt en tous sens pendant les années 1436 et 1437, en Illyrie, en Épire, aux îles, en Péloponèse, à Delphes, à Thèbes, à Athènes. Ce n'est pas seulement Tactif et patient érudit qui recueille avec un soin scrupuleux les instruments de l'histoire, c'est aussi le voyageur intelligent et instruit qui recherche les lieux et les monuments, théâtres d'un glorieux passé, et qui ne les voit pas sans émotion devenus ruinés ou déserts. De la montagne de Mistra il descend dans la plaine et y admire les majestueux débris de Sparte amplissima civitatls vesiigia, ingentia et ornatissima urbis aedificia^ statuas, insignes, mamoreas columnas, et epistylia hinc inde per agros longa antiquitate coUapsa, Il visite avec étonnement Delphes et Athènes, ces nobles murs, ces roches sculptées, cette architecture antique,

nobilissima maenia^ rupes meisas^ arte mirabiliy ces colonnes, ces ruines éparses, ces marbres admirablement travaillés. Il donne ensuite les mesures des principaux édifices, de telle sorte qu'à l'impression morale son récit ajoute les informations techniques et précises*.

Au même temps Squarcione visite aussi la Grèce et rapporte en Italie, non seulement des dessins, mais des statues, des bas-reliefs, des médailles, des pierres gravées; précieuses épaves qui vont trouver place, à Tabri de nouveaux désastres, en de nombreuses galeries; Rome en particulier par ses ruines, désormais mieux comprises, devient tout entière comme un vaste musée d'étude; le tableau qu'en trace le Pogge dans son petit écrit De fortunae varietate urbis Romae et de ruina ejusdem description est de 1430; les plus grands artistes florentins, J.-B. Alberti, Brunellesco, Donatello y viennent méditer leur art et le Bramantino, fils ou élève du Bramante, en rapporte vers le commencement du XVI** siècle, un curieux recueil de plans et de restitutions; témoignage authentique entre beaucoup d'autres du progrès qu'avaient fait, vers la fin de la période de la Renaissance, l'intelligence et le respect des monuments de l'antiquité *.

1. Inscripiiones seu epiqrammata graeca et latina reperia per Jllyricum a Ciriaco Anconitano,,. Romae, 1747, in-folio. — Cf. Scalamontl, Vita di Ciriaco, apud Goiucci, Antichite Picene, t. XV, in-folio.

2. Le ravine di Roma al principio del secolo xvi". Studi del Bramantino... con prefazione e note del Giiiseppe Mongeri; infolio, 1S75, tiré à 200 exemplaires. La publication de ces dessins d'architecture eût été beaucoup plus utile si l'éditeur avait pu donner des identifications précises, travail délicat et difficile, qu'il ne paraît pas avoir tenté.

Siy au point de vue des arts du dessin, de la peinture et de la sculpture, cette élude de Tart antique a été une incontestable source de beauté, lorsqu'elle s'est mêlée sans la tarir à l'inspiration chrétienne des âges précédents; en a-l-il été de même pour rarchitecture et cet art, aux attaches plus intimes avec le milieu où il se développe, n'avait-il pas déjà produit sur le sol italien, suscité peut-être par une inspiration étrangère, ses plus rares merveilles, les églises superposées d'Assise, l'étonnant palais de ville de Gubbio, les cathédrales de Pise, Sienne» d'Orvieto, le campo santo de Pise et tant d'autres? A Florence même, à la lin du xiv" siècle, Tarchilecture et à sa suite la sculpture ont déjà produit des monuments qui ne seront point surpassés en grâce et en beauté. La physionomie de Florence est alors celle d'une cité de libre et riche bourgeoisie qui, au sortir d'une longue période de guerres intestines» inaugure une ère de brillante prospérité. — Ce n'est pas seulement la discorde qui dans l'âge précédent, jusqu'en 1378, date de la terrible révolte des Ciompi» a désolé la ville; d'autres fléaux ont, en s'ajoutant, multiplié les désastres. L'incendie a détruit pendant l'année 1304, avec l'ancienne construction d'Or. San Michèle, dix-sept cents maisons ou édifices, et, en 1333, le campanile, bientôt remplacé par celui de Giotto. L'inondation du 1" novembre de cette dernière année a fait crouler trois ponts et ruiné quelques parties de monuments. La peste de 1326, celle plus fameuse encore de 1348, les troubles qui ont suivi la honteuse domination du duc d'Athènes en 1343, et enfin les ravages des grandes compagnies ont risqué de faire disparaître les souvenirs déjà

renommés de la cité que Dante avait aimée. Cependant, après cette série d'épreuves, une ardeur incomparable s'est emparée de Florence et Ton a vu se multiplier, soit par Tachèvement de constructions antérieurement commencées, soit par de nouveaux édifices, les témoignages d'un art qui approchait de la perfection. A quelques pas seulement les uns des autres, cette magnifique série de monuments — Santa Maria del Fiore, le nouveau dôme, commencé par Arnolfo Sapo, continué par Giotto et d'autres; l'élégant campanile revêtu de marbre, paré de bas-reliefs et statues, que Giotto a transmis pour le terminer à. son élève Taddeo Gaddi. — Le second Or. San Michèle que Taddeo Gaddi a élevé, puis qu'Orcagna, auteur du riche tabernacle, décorait magnifiquement. — Sainte-Marie-Nouvelle, achevée seulement au milieu du xivo siècle sauf la façade. — Le palais de la Seigneurie (palazzo vecchio), le Bargello d'un âge antérieur, etc. — atteste Tinouïe fécondité de l'architecture florentine, pendant les années qui précèdent et suivent 1400. Les ponts écroulés sont d'ailleurs reconstruits, l'enceinte fortifiée a été complétée, les palais se sont redressés, non sans conserver, avec leur masse imposante, dans les rues étroites, leurs créneaux, leurs rares fenêtres, leurs portes basses, leurs rudes bossages d'opus rusticum, tout un air de défiance rappelant encore les guerres civiles. Les loggie, pourtant devenues plus nombreuses, modèrent la sévérité de cette architecture par un aspect nouveau, comme de réconciliation et de facile accueil. C'était un vieil usage, interrompu par les dissensions intestines, que chaque famille d'importance fît construire dans les rues ou sur les places, non loin de la maison d'hàbi-

talion, du palais héréditaire, un de ces portiques couverts qui offraient à Tombre et un peu à Técart, des lieux de réunion commodes, pour traiter en quelques instants de certaines affaires ou pour recevoir, presque publiquement, la parenté ou du moins la clientèle. Des mariages, des ligues, des marchés de toute sorte y étaient souvent conclus : c'était quelque chose d'intermédiaire entre la leschè ancienne et la bourse moderne. Un tel usage convenait à une époque de vie municipale, quand la cité italienne était comme un petit Ëtat où de principales familles jouaient un rôle politique et civil. Le calme semblant revenu dans la cité, la Seigneurie de Florence voulut avoir elle aussi sa loggia d'où elle présiderait aisément les réunions et les fêtes, fonction devenue des plus fréquentes et à laquelle ne suffisait plus la ringhiera ou tribune adaptée à la façade du palais en 1349. Ce ne fut toutefois qu'en 1376, le 22 septembre, que fut commencée la construction du célèbre édifice qui, à partir du xvi® siècle, a reçu le nom de loggia dei lanzi^.

1. Vasari et d'autres après lui ont eu tort d'attribuer cette œuvre élégante et hardie à André Orcagna, dont la mort doit sans doute être placée en 13G8; on a du moins une délibération des consuls delV arle ciel Cambiopar laquelle, le 25 août de cette année, le sachant gravement malade, ils désignent son frère Jacques pour terminer un travail dont il avait été chargé antérieurement, et c'est le dernier document où il soit parlé d'André Orcagna comme vivant encore. Dans un autre document de 1375, il est mentionné comme étant mort depuis longtemps. 11 n'est pas même probable qu'André Orcagna ait pu faire le dessin et préparer le modèle d'un éditice dont l'emplacement ne fut déblayé, par la démolition des maisons Baroncelli et autres, que huit ans plus tard. Les documents démontrent que la construction de la Loggia en 1376 fut confiée à Benci di Clone et à Simone di Francesco Talenti, deux excel»

La Renaissance florentine eut son œuvre et son triomphe quand commença de s*élever, à partir du 7 août 1420, au milieu de Tétonnement général, la fameuse coupole de Santa Maria del Fiore de Brunellesco. Vasari nous a raconté en traits attachants la vie de ce grand artiste. Il nous Ta montré s'en allant avec son ami Donatello à Rome pour étudier, pour mesurer chacune des majestueuses lignes de la ville éternelle et restituer en architecte, en antiquaire, en patriote italien, l'image de ce que Tancienne Rome avait été. 11 nous a dit Tardeur religieuse qui lui inspirait une foi invincible dans le succès de son entreprise, sa confiance dans le secours de Dieu et de la Vierge à la gloire de qui devait s'élever un tel monument, ils ne manqueraient pas de donner la force, la sagesse et le génie à celui qui serait chargé d'un si grand ouvrage. Brunellesco apportait donc à cette œuvre le double appui de la tradition antique et d'une foi égale à celle du moyen âge, mais il dominait le passé par la précision de la science mathématique, par l'entente des proportions, par la supériorité intelligente de son inspiration. La coupole de Santa Maria del Fiore, plus audacieuse que ce qu'avait fait l'antiquité, plus étonnante et plus triomphante, à vrai dire, que ce qu'avait osé le moj'en âge, résumait tous les efforts qui avaient précédé, et en même temps annonçait l'architecture moderne et la coupole de Saint-Pierre.

lents arlistes, qui travaillèrent à Or. san Michèle et au palais du Bargello. (Voir à ce sujet la courte mais excellente monographie intitulée La loggia délia Signona, insérée dans la première série des CuriosUà storico artiatiche florentine del conte L. Passerini, Firenze, 1866.)

La sculpture florentine ne s*était jamais séparée du grand art qui lui apprêtait de si beaux cadres, et lui suggérait de si nobles harmonies, mais elle avait accepté en même temps une autre tutelle, celle de Tart de Torfèvre dont toujours la trace lui restera. Les noms de Ghiberti et de Donatello marquent en tout cas pour elle, au commencement du xv^ siècle, un moment suprême dont témoigneront aussi bien la riche invention de ses bas-reliefs, Télégance exquise, la précision fine et délicate, la ferme expression de ses marbres et de ses bronzes. Quant à la peinture, plus indépendante au moins pour les procédés, de Tétude de Tantiquité classique dont elle n'avait presque pas recueilli de modèles, mais qui toutefois pouvait indirectement s'instruire par les monuments sculptés, elle s'était, avec un Cimabue, unGiotto, frayé sa route. Le progrès définitif qu'elle accomplit dans la première moitié du xv* siècle avec un grand artiste tel que Masaccio, l'engagea dans les voies dernières où, attentives à l'aspect vivant de la nature, elle réunira en même temps la pureté du dessin, la vérité de la couleur; et l'expression religieuse s'imposant désormais, sans l'excès du mysticisme et sans l'inexpérience des moyens, à ceux mêmes qui ne l'auraient pas trouvée avec leur cœur, à un Pérugin, à un Filippo Lippi, aussi bien qu'à un Angelico de Fiesole. Si Ton doutait de l'étude que les peintres comme les sculpteurs faisaient de l'antiquité il suffirait pour en donner la preuve effective de rappeler les représentations de monuments, de bas-reliefs antiques qu'ils aimaient à introduire, soigneusement reproduits, dans leurs œuvres comme le Pinturicchio dans les appartements Borgia ou Ghirlandajo dans les fres-

ques de Sainle-Marie-Nouvelle. C'est sans doute de quoi compenser le reproche d'une certaine tendance au naturalisme que cette première époque a pu être accusée d*avoir acceptée et transmise.

Les rapports des Médicis avec les artistes de leur temps montrent quelle noble simplicité régnait entre eux sans faire tort au sentiment de dignité que les uns puisaient dans la conscience de leur génie, les autres dans celle de leur puissance. Côme a visiblement secondé, fortifié, étendu le mouvement de renaissance qui avait déjà produit de belles œuvres avant lui ; on le voit non seulement multiplier à Tintérieur de TÉtat florentin les constructions surtout religieuses, réunir à grands frais les débris antiques, respecter le grand art et propager ce respect, mais aussi envoyer au dehors des artistes florentins, ou les plans qu'ils ont tracés, et répandre ainsi leur renommée. Michelozzi, le continuateur de Brunellesco à Santa Maria del Fiore, lui est personnellement attaché. Donatello, quand Padoue veut l'attirer en le faisant citoyen, ne veut pas quitter le chef de la république florentine, dans lequel il trouve un ami et à côté de qui plus tard il aura sa sépulture; Ghiberti et son élève Lucca délia Robbia ont à son égard de pareils senliments. Lippi lui est en tout redevable, Benazzo Gozzoli prend soin de l'informer sans cesse des travaux qu'il accomplit au dehors. Il est évident que l'époque à laquelle le nom de Côme a présidé a été celle d'un vigoureux élan qui en plus d'une direction a porté l'art vers de suprêmes hauteurs, le concours du prince se joignant aux communs efforts a été là singulièrement actif et sans nul doute efficace. Après le court principat de Pierre de Médicis, l'époque

LES GRANDS MEDIGIS 59

de Laurent le Magnifique n'a certes pas été moins féconde et son zèle moins dévoué; d'une période à l'autre, il y a cependant des différences qu'il est intéressant de rechercher. Laurent, avec son heureuse et riche nature, était doué d'un sentiment personnel qui donnait sans doute un prix particulier à ses rapports avec les artistes. Habile en architecture, il avait dressé un projet de façade pour le dôme de Santa Maria del Fiore qui devait en rester dépourvu jusqu'à nos jours; ses célèbres jardins de Saint- M arc, véritable musée d'antiques où Michel-Ange se révéla; ses échanges d'œuvres d'art avec le roi de Hongrie Mathîas Corvin ; ses relations continues et familières avec un certain nombre d'artistes le montrent assurément digne de la renommée qui s'attache à son nom comme à celui de son aïeul. A son service l'architecte Giuliano Giamberti conquit son surnom devenu glorieux de San Gallo; comme le sculpteur Donatello et le peintre Filippo Lippi avaient été les favoris de Côme, le sculpteur Verrochio et le peintre Filippino Lippi furent les favoris de Laurent; il en fut de même d'Antonio Pollaiuolo, de Botticelli, noblement secouru dans sa misère, et de bien d'autres. Peut-être cependant sa protection la plus efficace s'est-elle exercée de préférence dans le domaine des lettres.

Plusieurs des plus grands artistes ont travaillé en dehors de son influence. Sous Gôme Florence avait vu s'élever d'après les dessins de Brunellesco en 1440 le fameux palais de Luca Pitti; sous Laurent le majestueux palais de Pilippo Strozze s'éleva par les soins de l'architecte Benedetto da Majano et Simone Pollaiuolo donna pour couronne à l'édifice le bel entablement qu'on y admire encore aujourd'hui;

mais cette belle œuvre fut construite non seulement sans Tordre ni le concours de Laurent de Médicis, mais comme par subterfuge en défîance de sa jalousie et de son mauvais vouloir *. Laurent n'édifia luimême en somme que le couvent de San Gallo, ouvrage remarquable de Giuliano Giamberti, bientôt ruiné dans les troubles du commencement du xvio siècle, et la belle villa de Poggio-a-Cajano ott ce même artiste déploya des talents dont les témoignages sont encore visibles de nos jours. Peut-être cela s'explique-t-il par le progrès même qui s'était accompli. L'art s'était affranchi en quelque mesure de la protection princière. La génération qui avait illustré le règne de Côme avait disparu ou s'éteignait vers l'année de l'avènement du second grand Médicis. Laurent se plaignait de n'avoir plus autant d'architectes et de sculpteurs que de peintres. L'architecture et la sculpture avaient eu dans l'époque antérieure leur principal essor, et c'était maintenant la peinture qui allait donner aux œuvres précédentes leur suprême achèvement et avec un Antonio Pollaiuolo^ un Botticelli, un Paolo Ucello pour la perspective, un Luca Signorelli pour l'étude anatomique, s'emparer des dernières hauteurs. Mais le peintre qui nous donnera la plus fidèle représentation de la Florence du xv** siècle est certainement Ghirlandaio; chez lui on trouve une sérieuse étude de la nature et des traits individuels, unie à ce sentiment des belles formes, qui sait choisir parmi les réalités en dédaignant ce qui offense. Si on observe ses représentations de l'histoire des saints ou des récits évangé-

1 Von Reumont.

LES GRANDS MÉOICIS 61

liques, on se retrouve, sans mélange d'aucune impression discordante ou simplement étrangère, dans la Florence de son temps, au milieu de cette vie aimable, active, brillante; parmi ces intelligents bourgeois et leurs femmes au riche costume, au maintien grave et modeste, dans cett eville qui méritait d'être appelée, selon Tinscription bien connue du chœur de Sainte-Marie-Nouvelle, belle entre toutes, honorée de ses rivales, fière de son atmosphère pacifique et salubre^ riche de gloire, d'oeuvres d'art, de célèbres monumenis. Les fresques dont Ghirlandaio a décoré ce chœur de Sainte-Marie-Nouvelle offrent particulièrement, comme on sait, toute une galerie de portraits. De même que l'artiste a représenté Laurent de Médicis dans la chapelle Sassetti de la Trinité, voici maintenant Marsile Ficin, Landino, Politien, Gentile d'Urbino, c'est-à-dire les maîtres de l'humanisme puis les peintres, comme Baldovinetti et David Ghirlandaio, puis les membres des familles Tornabuoni, Tornaquinci, les parents ou les amis des Médicis, toute une glorification des dernières années de Laurent et du même coup, pour les artistes de la grande génération qui se formait alors, tout un nouvel enseignement, comme l'avait été au commencement du siècle la fameuse chapelle Brancacci avec les peintures de Masaccio.

Plus d'un peintre a tracé le portrait de Laurent de Médicis, de cette figure attachante, malgré l'irrégularité des traits, par la beauté et la profondeur du regard et caractéristique dans ses dernières années par une expression de tristesse presque dure comme trahissant l'angoisse de l'opposition grandissan^t autour de lui et de la mort prématurée qui s'ap-

^TUDES ITALISNIfES.

proche. Il est curieux de connaître sur lui le jugement de ses contemporains. Un des plus illustres représentants de la Renaissance nous Ta laissé dans une œuvre restée inédite jusqu'à ces derniers temps. Guichardin n'avait que dix ans à la mort du dernier grand Médicis, mais lorsqu'il écrivit son Histoire florentine^ œuvre de jeunesse, il était entouré des témoins de la domination des Médicis, et dans sa propre famille même, de ceux qui y avaient pris part dans les grandes charges de la république. Son jugement s'éclairait encore de la comparaison avec les années de liberté, mais d'agitations intérieures et de guerre étrangère qui avait suivi. Dans ce morceau on retrouvera les habitudes classiques d'esprit et de style en honneur dans Tltalie du xvi® siècle, mais aussi le goût des réalités et des traits individuels, l'art de l'écrivain est d'accord avec celui des peintres et sculpteurs *.

La cité était dans une paix profonde, son gouvernement était uni et fort et si puissant que nul n'osait hasarder le moindre signe d'opposition. Chaque jour, le peuple satisfait par l'abondance des choses nécessaires à la vie et par la prospérité du commerce, se délectait dans les fêtes, les spectacles et les nouveautés de tout genre. Les hommes de science et de mérite applaudissaient en voyant les honneurs et les récompenses se répandre sur les œuvres de l'inteUigence, des lettres et des arts. Jouissant de ce complet et heureux repos à l'intérieur, la cité atteignait au dehors le plus haut degré de réputation et de gloire pour la grande autorité de son gouvernement et de son chef, pour l'accroissement récent de son domaine, pour avoir procuré enfin en grande partie d'abord le salut de Ferrare, et ensuite celui du roi de Naples. Alliée de Naples et

1. Francesco Guicciardini, Opère inédite, t. IIL — Storia florentina, chap. m, p. 82.

LES GRANDS MÉDIQS 63

de Milan, disposant en entier du pape Innocent, la république tenait pour ainsi dire la balance de toute Tltalie, quand un accident renversa tout cet édifice de prospérité et amena le trouble et le désordre non seulement dans Florence, mais dans Fltalie entière.

Dès Tannée li91, Laurent avait souffert d'une assez longue maladie, que les médecins avaient jugée de peu d'importance. Cependant, soit qu'il eût été soigné trop tard, soit que le mal eût fait des progrès cachés, au mois d'avril 1492 il mourut. L'importance de cet événement fut signalée par de nombreux présages : une comète avait paru peu de temps auparavant; on avait entendu hurler des loups; dans l'église de Santa Maria Novella, une femme prise de fureur s'était écriée qu'un bœuf avec des cornes de feu incendiait toute la ville; les lions* s'étaient battus, et un des plus beaux avait élé tué par les autres ; enfin, un jour ou deux avant la mort de Laurent, la foudre était tombée de nuit sur la lanterne de la coupole de Santa Maria Liperata, et en avait détaché quelques grosses pierres qui avaient roulé du côté de la maison des Médicis. On regarda aussi comme extraordinaire ce qui arriva à Piero Lione de Spolète, le plus célèbre médecin de toute l'Italie, et qui soigna Laurent de Médicis. Laurent mort, il se jeta de désespoir au fond d'un puits et s'y Qoya; — il est vrai que quelques gens ont dit qu'on l'y avait jeté...

Il y eut en Laurent beaucoup et d'éclatantes vertus. Il y eut aussi plusieurs vices, en partie naturels, en partie de nécessité. Il s'empara d'une si grande autorité qu'on ne peut dire que de son temps la cité fût libre. Elle jouit du moins de toute la gloire et de toute la félicité que peut posséder un état libre de nom, asservi de fait par un seul de ses citoyens. Les choses qu'il a faites, bien qu*à blâmer sur quelques points, furent néanmoins pleines de grandeur. Il y manque, non par sa faute, mais par suite de l'humeur de son temps, ce fracas des armes, cette science et ce régime de la guerre qui donnaient la renommée chez les anciens. On ne racontera point de lui

i. De la ménagerie.

la défense d'une ville, la prise d'une forteresse, un stratagème habile, une victoire sur Tennemi; mais, si l'histoire de sa vie ne resplendit pas des éclairs de cette sorte de gloire, on y trouvera du moins tous les signes des vertus qui peuvent briller dans la vie civile. Parmi ses adversaires mêmes, nul ne refuse une grande et singulière intelligence à celui qui a gouverné pendant vingt-trois ans, avec une perpétuelle augmentation de puissance et de gloire, une ville comme Florence, remplie d'esprits subtils et inquiets, où le parler est si libre, où les charges de l'État, peu nombreuses, ne peuvent appartenir qu'à une petite partie des citoyens, au lisquc de mécontenter la majorité ; à celui qu'honorèrent de leur amitié particulière tant de princes en Italie et hors d'Italie : le pape Innocent, le roi Ferdinand, le duc Galéas, le roi Louis de France, jusqu'au Grand-Turc et au Soudan, dont il reçut en présent dans les dernières années de sa vie une girafe, un lion et des béliers...; à celui dont les discours publics et privés étaient d'une pénétration et d'une habileté qui, en diverses occasions, notamment à la diète de Crémone, lui valurent de grands avantages; à celui enfin dont les lettres respirent le plus vif esprit, que rehaussaient une grande éloquence et la parfaite élégance de l'expression... 11 aima la prééminence et la gloire plus qu'homme au monde, et on peut lui reprocher d'avoir porté cet appétit jusque dans les choses minimes, ne voulant être surpassé ou imilé par personne, ni dans les vers, ni dans les jeux, ni dans les exercices du corps, sachant mauvais gré à qui le tentait, et voulant de même égaler et surpasser dans les grandes choses les autres princes de l'Italie, ce qui déplaisait fort au duc Louis Sforza. Néanmoins, à tout prendre, in universum, celle passion de gloire fut digne d'éloges, et son nom n'eût point été célébré en tous lieux, même hors de l'Italie, s'il n'eût voulu que de son temps les arts et toutes les choses de l'intelligence fussent cultivés plus excellemment à Florence qu'en aucune autre ville du monde.

Quant aux lettres, il établit à Pise une école pour la philosophie et pour les arts libéraux, et, comme il lui était démontré par beaucoup de raisons qu'elle ne pourrait rivaliser pour le nombre d'étudiants avec les écoles de

LES GRANDS XÉDiaS 65

Pavie et de Padoue, il dit qu'il lui suffisait que la réunion des proresseurs y fût la première par le mérite. On y tiI professer en eflet, généreusement payés, les hommes les plus éminents et les plus fameux de toule Tltalie, Laurent n'épargnant pour les avoir ni aident ni peine. Cest ainsi que Fétu de des humanités se développa sous messire Ange Politien, Tétude du grec sous messire Démétrius, puis sous Lascaris, la philosophie et les sciences sous Marsile Ficin, maître Geoi^e Beuigno, le comte de La Alirandole et d'autres hommes excellents. 11 accorda une même faveur à la poésie en langue vulgaire, à la musique, à Tarchitecture, à la peinture, à la sculpture, si bien que la cité était remplie de toutes ces délicatesses (genlUezzc)^ lesquelles surgissaient (emergevano) d'autant plus innombrables que Laurent, d'un esprit universel, en donnait son jugement et savait discerner les habiles, qui, pour lui plaire, travaillaient alors à l'envi l'un de l'autre. Ajoutez sa libéralité infinie, fournissant à tous les hommes de mérite les instruments et les moyens du travail, comme par exemple lorsque, pour composer une bibliothèque grecque, il envoya Lascaris, savant homme qui enseignait le grec à Florence» chercher jusqu'en Grèce même des livres anciens et précieux.

Cette même libéralité maintenait sa réputation au dehors et ses bonnes relations avec les princes italiens et étrangers, car il n'y avait sorte de jnagnificence qu'avec ses grandes richesses, il ne se permît pour obliger les hommes illustres de son temps. Aussi, ses dépenses augmentant sans cesse à Lyon, à Milan, à Bruges et en d'autres villes où étaient ses comptoirs de commerce, et ses gains diminuant par la mauvaise direction d'agents comme Lionetto de' Rossi, Tommaso Porlinari, etc., lui-même ne s'entendant pas au négoce et ne s'en souciant que fort peu, ses affaires tombèrent en un tel désordre qu'il fut près de faillir, et dut recourir à la bourse de ses amis et même aux finances publiques...

Ses dernières amours, qui durèrent plusieurs années, furent avec Bartolomea de' Nasi, femme de Donato Benci, laquelle n'était point belle, mais aimable et gracieuse. Il en était tellement épris que, pendant un été qu'elle passait à sa yilla, il partait en poste à cinq ou six heures du soir

pour aller la trouver, la quittant d'assez bonne heure chaque matin pour être de retour à Florence avant le jour. Luigi dalla Stufa et il Butta de* Mcdici, qui raccompagnaient, ayant déplu à la dame, elle les mit si bien en disgrâce auprès de Laurent qu^il envoya Luigi en ambassade près du Soudan et il Butta près du Grand-Turc : chose folle en vérité qu'un homme si haut placé, de tant de réputation et de tant de sagesse, à Tâge de quarante ans, fût dominé par une femme ni jeune ni belle au point de faire des choses déshonorantes même pour un jeune homme!

Il passait aux yeux de quelques-uns pour cruel et vindicatif à cause de la dureté dont il usa dans Taffaire des Pazzi, lorsqu'après tant de supplices il emprisonna des enfants innocents et défendit aux filles de se marier; mais Tattaque avait été si violente qu'il n'était pas étonnant que le ressentiment en eût été extraordinaire : il s'adoucit d'ailleurs avec le temps. Le plus fâcheux de son caractère, c'est qu'il fut défiant et soupçonneux, non pas tant par nature que parce qu'il régnait sur une cité qui avait connu l'indépendance et où les affaires devaient se traiter encore par les mains des magistrats d'une manière conforme à la coutume, avec l'apparence et selon les formes de la liberté. C'est pourquoi dès le commencement de son autorité il s'appliqua à abaisser tous les citoyens qui, par leur noblesse, leur fortune ou leur réputation, étaient en estime auprès du public... Ceux qui n'étaient point écartés absolument des affaires se trouvaient mêlés dans le conseil des Cent, dans les élections et dans l'administration des impôts à une quantité d'hommes de rien, avec lesquels Laurent s'entendait, et qui étaient les maîtres du jeu.

Par suite du même caractère soupçonneux, il empêchait les familles puissantes de s'unir par des mariages, et s'ingéniait à leur trouver des alliances qui ne pussent lui donner ombrage, obligeant des jeunes gens de qualité à prendre des femmes qu'ils n'auraient nullement choisies. Les choses en étaient venues à ce point qu'il ne se faisait plus un mariage, même d'importance plus que médiocre, sans son ordre ou son consentement. C'est encore ainsi qu'il voulut, les ambassadeurs n'étant pas choisis par luimême, qu'ils eussent auprès d'eux un chancelier payé par

LES GRANDS MEDiaS 67

le trésor poblic, qui fût chaîné de correspondre directement et secrètement avec lui. Je ne veux pas mettre sur le compte de cette défiance habituelle cet entourage d'hommes armés qui ne le quittaient pas et qu'il attachait à lui par toute sorte de faveurs, jusqu'à leur donner les revenus d'hôpitaux et de fondations pieuses. La conjuration des Pazzi avait motivé celte façon d*agir; on peut dire toutefois qu'elle était d'un tyran et d'une ville asservie plutôt que d'une cité libre et d'un citoyen. En résumé, si Florence ne connut point sous lui la liberté, elle ne pouvait avoir un meilleur tyran...

Suit dans YHistoire florentine un parallèle entre Côme et Laurent, conforme aux règles classiques et qui termine bien ce morceau dans lequel apparaît clairement le politique du xvi" siècle : il contemple les passions humaines sapplîquant à la politique, ce jeu complexe et ses effets est ce qui l'intéresse. Toutes les combinaisons diverses qu'offre à ses yeux le gouvernement changeant de Florence, lui sont autant d'objets de calcul et de froide réflexion, il ne voit qu'au second plan ladmirable essor des lettres et des arts, gloire encore vivante pour la postérité.

Du reste, à quelque point de vue qu'on l'observe et la décrive, quelle riche matière offre cette étroite scène. Florence, comme jadis Athènes, a fait mesurer la gloire humaine, non pas à l'étendue de la puissance matérielle, mais à la vitalité, à l'énergie, à la puissance de l'esprit. Avec quelques lieues carrées de domination non incontestée, elle est devenue un des plus mémorables Ëtats dans l'histoire du monde et a créé une série d'œuvres dignes d'être comptées, avec celles du génie grec, au nombre des principaux titres dont le genre humain se puisse honorer.

11 n'est pas de mortes époques pour l'historien, parce que le génie des nations, dont il fait profession d'observer les vicissitudes, est, comme la nature humaine elle-même, en activité et en transformation perpétuelle ; soit que la domination incontestée d'un principe ou Tefflorescence complète d'une idée se manifeste par une de ces brillantes époques qu'on est convenu d'appeler les grands siècles, soit que la lutte ouverte entre deux principes contraires et pleins de vie enfante un antagonisme entre un passé déjà décrépit et une jeune lumière, se décelant par un travail caché, éclatant çà et là par quelque éclair imprévu. Ces époques de transition dont le caractère général, difficile à saisir, est d'être complexes, mêlées et confuses, offrent un intérêt particulier pour celui qui les étudie : il voit se dérouler devant lui certains replis cachés de la conscience humaine avec les scrupules honnêtes et les revendications sincères du passé, avec les ardeurs encore incertaines et les premières conquêtes du prochain avenir.

Tel fut le xv® siècle : la décrépitude pâlissante du moyen âge s'y rencontre avec Taurore déjà sensible des temps modernes; la scolastique expirante y engage un dernier combat contre l'esprit grandissant de la Renaissance; le principe d'autorité, armé de toutes pièces, y livre bataille à celui de la libre pensée. Une lumière équivoque et voilée y recouvre de singulières contradictions. Le sort du xv® siècle a été d'être honoré par de grands dévouements qu'il a tous méconnus. Il a vu naître la plus poétique personnification du patriotisme et il a vu le génie de la science ouvrir le monde, mais il a brûlé Jeanne d'Arc et querellé pour sa prétendue hérésie des antipodes Christophe Colomb, qu'il a ensuite laissé mourir dans la disgrâce et le dédain. Le bûcher de Jean Huss a éclairé d'une sinistre lueur les premières années de ce siècle; celui de Savonarole jette sur les dernières un sanglant reflet.

Ce n'est pas que Savonarole se soit élevé au-dessus de son temps; au contraire, c'est pour n'avoir pas su le dominer qu'il en est devenu la victime : il lui avait emprunté ses forces incomplètes, qui se sont retournées contre lui. Du xv® siècle, Savonarole reproduit dans son caractère les qualités et les faiblesses; à cause même de ce mélange, il est difficile de se rendre compte très précisément du rôle qu'il a rempli, et d'autant plus intéressante en est l'étude. Ce rôle est double : tout moral et religieux d'abord, il devient ensuite, par la force même des événements, tout politique. Sous le premier des deux aspects, il est digne de sympathie, mais il trahit une faiblesse inhérente à son temps et par où finalement il a péri : sa foi est sincère et sa charité ardente. Si Jeanne

était pénétrée de « la pitié qu'il y avait au royaume de France », il souffre, lui, jusque dans le plus profond de ses entrailles et à la manière des saints, de la pitié qu'il y a aux choses de TÉglise et à Tétat des âmes; mais la scolastique Tenveloppe, il se livre à elle tout en ne croyant plus entièrement et sans arrière-pensée en elle. Deux siècles auparavant, il eût été franchement un illuminé ferme en sa croyance aux visions et aux communications célestes, et il eût sans contradiction et sans danger passé pour tel, tandis qu'au xv*' siècle, une fois engagé comme à son insu sur ce terrain devenu glissant, il ne trouve plus en lui-même, ni dans ceux à qui il s'adresse, l'appui qui lui serait nécessaire; il est battu en brèche par ces mêmes armes de la scolastique que ses ennemis retournent contre lui, et il périt sous leurs coups.

Quant à son rôle politique, on ne lui a pas suffisamment rendu justice. Il montre là une liberté d'esprit et une habileté pratique singulières, et par là encçre il est bien de son temps. En inaugurant ce mouvement de centralisation administrative qui s'opéra dans tous les États de l'Europe occidentale au double profit des communes et de la royauté unies contre la noblesse, le xv* siècle fut assurément inspiré de l'esprit moderne, et Savonarole se trouva le véritable fils de ce siècle lorsque, entraîné par son ardeur et sa charité même, à prendre en main la conduite des affaires après l'expulsion des Médicis, il déploya un génie d'organisation politique entièrement dégagé de la tradition féodale.

On conçoit que, pour qui veut démêler un caractère si complexe, mais si entièrement d'accord avec son époque, la connaissance profonde de cette

époque même soit absolument nécessaire. Pour l'histoire de Savonarole en particulier, Tltalie a dans ces derniers temps produit plusieurs importants ouvrages *. Un retour sur le grand rôle de Savonarole avec les lumières nouvelles qui nous sont offertes n'est pas inutile d'ailleurs pour la connaissance de ce génie italien qui ne s'est montré que trop flexible et trop habile, dans le passé, aux combinaisons politiques, et auquel n'ont pas manqué non plus, avec les infortunes de tout genre, les leçons pratiques de l'expérience.

A proprement parler, le rôle religieux de Savona^ rôle ne se sépare pas de son rôle politique; il le

1. M. le comte Charles Gapponi, descendant d'une famille qui a été fort mêlée à cette histoire, et dans laquelle la vénération, j'allais dire le culte, du grand dominicain est héréditaire, a livré à l'impression, avec un soin parfait, plusieurs des ouvrages inédits dont les manuscrits étaient en sa possession : Del dispregio del mondo, ouvrage latin de la jeunesse de Savonarole, — Sermon inédit et poésies. — Savonarola e i Lucchesi, avec des documents nouveaux et une lettre inédite de Savoranole. — Toutes ces publications sont datées de Florence, 1862.11 faut y joindre Officio proprio per p^a Girolamo Sàvonarold e suoi cornpagni. — Enfin, se servant de tous ces documents, M. Pasquale Villari publia une nouvelle biographie de Savonarole en deux volumes : Sforna di Girolamo Savonarola,¥iTenze, 1859, qui épuise le sujet. M. Villari aie grand mérite de replacer le réformateur italien de la Renaissance au milieu de son temps, et, malgré quelque partialité pour son héros, il en a donné, on peut le croire, une appréciation définitive. De ce bel ouvrage une traduction française a été donnée par M. Gustave Gruyer {Jérôme Savonarole et son temps), accompagnée d'une étude préliminaire du traducteur et d'un choix de lettres et poésies de Savonarole. Didot, 1874. — G. Gruyer, Les illustrations des écrits de J. Sav(h narole, in-4, avec planches; Didot, 1879.

domine sans cesse, il Texplique, el mérite une étude particulière de quiconque aspire à comprendre Tépisode auquel reste attaché le nom de Téloquent dominicain. Il importe de préciser en quoi ce rôle a consisté. Savonarote a souhaité et tenté d^accomplir une réforme morale, embrassant à la fois la société ecclésiastique et la société laïque, plutôt qu'il n'a rêvé une réforme proprement religieuse. Il n'a jamais eu en effet la pensée de changer le dogme de l'Église; mais il a été témoin d'une profonde corruption morale au sein de l'Église et dans le siècle : il en a ressenti une vive douleur, et il a consacré sa vie à combattre ce mal. Telle est la hauteur de son inspiration, telle l'ardeur de sa pitié. Savonarole n'a pas le ferme génie de Colomb ni l'héroïque bon sens de Jeanne d'Arc; mais il a du moins avec eux, outre la communauté du malheur, celle du dévouement. Avertir l'Italie et l'Église, provoquer la réforme de Tune dans sa discipline et dans ses mœurs, dans son chef et dans ses membres, rappeler l'autre h, une vie meilleure, montrer à toutes deux l'abîme où elles se précipitent, et les sauver par un prompt réveil, voilà son dessein, qui n'a pas été trop élevé pour son éloquence et pour son zèle.

Il ne faut pas chercher d'autre explication à son entrée dans la vie religieuse; cette vie nouvelle le marquait du caractère nécessaire à l'accomplisse* ment de sa mission et lui ouvrait la chaire chré' tienne. Élevé dans Ferrare par un oncle bel esprit et en faveur à la cour d'Esté, Savonarole pouvait, avec son intelligence vive et précoce, devenir un professeur illustre dans la célèbre université de Padoue ou bien un courtisan heureux dans sa propre ville;

iTUDES XTALIENKES. 7

mais de bonne heure Tétude assidue de saint Thomas l'avait détourné des sciences profanes aussi bien que des élégances frivoles, et Thorreur du paganisme renaissant était venue ensuite le dévouer à la vie du cloître. Le 24 avril 1475, il se présentait au couvent de Saint- Dominique, à Bologne, pour y prendre rhabit; il avait alors vingt-trois ans. Quelque temps après, en 1482, il était envoyé h Florence, dans cette maison de Saint-Marc sur laquelle il devait répandre un si grand éclat. C'était déjà, avant qu'elle devînt un sanctuaire de Fart chrétien, une demeure privilégiée. Côme l'Ancien l'avait fait construire par le célèbre architecte Michelozzo Michelozzi et l'avait dotée d'une belle collection de manuscrits précieux, mais la plus grande gloire de la sainte maison aux yeux de Savonarole était le souvenir de son fondateur religieux, san Antonino, justement vénéré dans Florence pour d'innombrables institutions de charité, dont une fort célèbre, celle des buoni uomini, subsiste encore de nos jours.

Laurent de Médicis était à l'apogée de sa puissance ; tous ses ennemis étaient morts prisonniers ou languissaient dans l'exil. Au milieu d'une paix profonde, les Florentins ne songeaient qu'à des fêtes et paraissaient avoir oublié jusqu'au nom de la liberté. La situation intellectuelle et morale de ce peuple offrait le singulier contraste d'un paganisme croissant en présence d'une insatiable curiosité d'esprit et d'un incomparable amour des arts. La tyrannie des Médicis avait détruit toute activité politique, le grand commerce et l'industrie, jadis si prospères à Florence, déclinaient. Toutes les forces vives de la nation semblaient s'être réduites dans une soif immo-

dérée des jouissances intellectuelles et matérielles indifféremment confondues. Le vice et la débauche se déployaient à Taise, Fintrigue et le meurtre dominaient; toute sérieuse foi religieuse semblait être morte : une bizarre doctrine prétendait concilier toutes les croyances en imaginant un olympe où les divinités du paganisme, remises en honneur par les études des humanistes, admettaient Jésus-Christ comme un nouvel hôte dans leurs rangs. Suivant Marsile Ficin, la principale autorité philosophique de ce temps, Platon lui-même, avait annoncé que sa doctrine durerait jusqu'à la venue de celui qui ouvrirait les fontaines de toute vérité; les dieux avaient déclaré le Christ excellemment pieux et religieux, et comme eux immortel, « rendant ainsi témoignage de lui avec beaucoup de bienveillance ». A côté de cette indififérence et de cet oubli du christianisme, le zèle était incroyable à recueillir les manuscrits ou les statues antiques; on discutait avec passion les questions grammaticales, philologiques ou érudites; au mépris de mille difficultés, on entreprenait des voyages en Orient à la recherche des objets d'art, des livres latins ou grecs, et c'était fête publique à Florence ou à Venise lorsqu'un Giovanni Aurispa, un Gruarino de Vérone, un Francesco Filelfo revenait de Constantinople rapportant quelque débris antique. Cette ardeur intempérante et cette passion païenne, Florence en trouvait le modèle dans le prince qui Tavait asservie. Laurent de Médicis, du palais où il venait de signer l'abolition d'un dernier vestige de liberté ou bien quelque sentence de confiscation, d'exil ou de mort, passait avec une parfaite égalité d'humeur à cette fameuse académie platonicienne

Tô FLORENCE — LA RENAISSANCE

qui rédigeait des litanies en Thonneur de Socrate et demandait à Rome de canoniser Platon; il y dissertait de la vertu et de Timmortalité de Tâme. De là il se rendait au milieu d'une jeunesse perdue et en partageait les débauches, qu'il encourageait et excitait par des chants carnavalesques {canti camascla^ leschi)^ à la fois raffinés et obscènes.

N'était-ce pas assez de ce brillant paganisme pour inspirer à une âme ardente et austère comme celle de Savonarole la pensée d'une expiation nécessaire et celle d'un suprême dévouement? Le mal qui s'offrait à ses yeux et qu'il détestait, il le combattit d'abord par son propre exemple jusque dans le cloître, où la contagion avait pénétré, puis au dehors par la plus éloquente prédication. Recueillie sur-le-champ par ses auditeurs mêmes, cette prédication peut bien aujourd'hui nous sembler étrange, entachée de mauvais goût et d'excès; il est d'autant plus curieux de remarquer qu'elle sembla, lors de sa première apparition, timide et décolorée, parce qu'elle ne s'appuyait que sur la Bible et n'invoquait le secours d'aucune grâce mondaine. Le prédicateur à la mode était un franciscain nommé Mariano Gennazzano, dont Poli tien louait « la voix sonore, les paroles choisies, les périodes harmonieusement cadencées ». Savonarole n'avait à la vérité aucun de ces mérites, et la première fois qu'il monta en chaire : « Père, lui dit un de ses auditeurs, on ne peut nier que votre doctrine ne soit bonne et utile; mais votre exposition manque de grâce, surtout si on la compare à celle du frère Mariano ». Peu de temps après, Florence tout entière était suspendue aux lèvres du nouveau prédicateur, et, découvrant en lui par surcroît un grand

patriote, elle allait remettre en ses mains toute autorité.

11 aimait Florence et Tltalie et il aimait la liberté. A la grande cause de la liberté politique se rattachait inévitablement, dans sa pensée, celle de la moralité et de la religion des peuples; la tyrannie démoralisatrice et énervante des Médicis était pour lui, au nom de cette doctrine généreuse, la plus dangereuse ennemie. On sait quels furent ses rapports avec Laurent le Magnifique. Laurent, déjà en proie aux angoisses de la mort, lui rendit un éclatant témoignage. Sachant jusqu'où on portait la corruption et la servilité autour de lui et que pas un prêtre ne lui oserait refuser l'absolution, il ne trouvait à ces derniers secours d'une église avilie et mercenaire aucune saveur, aucun prix, aucun soulagement efficace. Le remords agitait ses derniers moments, et sa conscience ne rencontrait aucune aide. Au milieu de ce tourment, il se rappela Savonarole : « Je ne connais de vrai religieux que celui-là », dit-il, et il le fit mander. Il avait trois fautes à lui confesser, pour lesquelles il sollicitait son absolution : c*était le sac de Volterra, le vol au détriment du Mont-des-Filles {il Monte délie Fanciulle), et le sang par lui versé à la suite de la conjuration des Pazzi. Sous l'impression terrible de ces souvenirs, la parole du moribond devenait ardente et oppressée; Savonarole, assis au pied du lit, tentait de le calmer en disant : « Dieu est bon, Dieu est miséricordieux. — Toutefois, ajouta-t-il dès que Laurent eut fini de parler, il faut ici trois choses : la première est d'avoir une foi vive dans la miséricorde divine. — Je l'ai, répondit Laurent. — La seconde est d'ordonner la restitution de to^t

Targent iniquement enlevé. » Après quelque hésitation et malgré une répugnance évidente, Laurent fit de la tête un signe affirmatif, puis il attendit avec une visible anxiété. « Le troisième point, dit Savonarole, c'est de rendre la liberté au peuple de Florence », à quoi Laurent de Médicis, rassemblant ce qui lui restait de forces, sans prononcer une parole, leva les épaules avec l'expression d*un suprême dédain. Savonarole partit sans lui donner Fabsolution, et Laurent, peu d-heures après, rendit Tàme.

Nous venons de résumer le récit du plus grand nombre des biographes. Il est vrai que Politien, dans une de ses lettres, a raconté la scène d'une manière un peu différente. « Pic venait de se retirer, dit-il, lorsqu'entra Jérôme de Ferrare, homme d'une science et d'une sainteté remarquables, prédicateur éminent de la divine doctrine : il exhorte le malade à la foi, Laurent témoigne d'une foi profonde et sincère; — il l'engage à prendre la ferme résolution d'une vie meilleure, Laurent y accède; — il lui recommande enfin d'accepter avec résignation, s'il le faut, une mort prochaine, et le malade affirme que rien ne lui sera plus agréable, si Dieu l'a décidé ainsi. — Jérôme s'apprêtait à partir; le malade lui demande sa bénédiction : il la reçoit la tête et les yeux humblement baissés, dans toute l'attitude d'une parfaite pénitence, répondant à toutes les prières et ne se laissant en rien émouvoir par la douleur, désormais non contenue, de ses familiers; vous eussiez dit que la mort menaçait tout le monde, excepté Laurent lui-même. » Telle est la narration que Fabroni, le Plutarque italien^ panégyriste des Médicis à la fin du xviii*^ siècle,

a le premier préférée, et qu'à son exemple Roscoe a Youlu accréditer. Politien était témoin oculaire, disait-on ; il écrivait une lettre à un ami, dans laquelle il ne pouvait être tenté de dissimuler. Nous croyons que M. Yillari, le dernier venu des biographes de Savonarole, a raison de préférer le premier récit. L'autorité de Politien n'est point imposante. Rien ne prouve qu'il ait été présent : Razzi, biographe contemporain, dit que tous ceux qui entouraient Laurent sortirent de sa chambre au moment où arriva Savonarole, ce qui va de soi pour une entrevue semblable. Politien dit lui-même qu'il dut passer plusieurs fois dans la chambre voisine. Quant à son impartialité présumée, tout le monde sait qu'il était habile courtisan; il risquait, en publiant une semblable scène, de ruiner son crédit auprès du successeur de Laurent de Médicis, et Ton ne doit pas enfin se faire illusion sur le titre de lettre donné à récrit latin qui porte en suscriptioh le nom d'un érudit, son contemporain; il faudrait être peu familier avec les habitudes savantes du XV' siècle pour oublier que c'était là une forme littéraire qu'adoptaient volontiers les beaux esprits d'alors, et que les auteurs de ces prétendues lettres les adressaient véritablement au public. De plus, contre l'unique témoignagne de Politien, on a ceux, entièrement conformes çntre eux, des autres biographes contemporains de Savonarole; nous ne citerons que Burlamacchi et Pic, neveu du célèbre Pic de la Mirandole. Tous deux étaient honnêtes et sincères, tous deux écrivaient en présence des ennemis de Savonarole; comment supposer qu'ils eussent inventé un récit auquel n'auraient pas manqué les promptes réfutations? Mais surtout combien la ver-

sion commune n'est-elle pas plus conforme à Tesprit du temps et au caractère des deux personnages I Cette anxiété d'une conscience que tant de fautes ont atteinte sans Témousser entièrement et cette impérieuse intervention d'un moine au nom de la liberté politique sont bien des traits du xv* siècle; Laurent de Médicis ne s'est pas résigné à mander Savonarole, et Savonarole n'a pas consenti à venir trouver Laurent de Médicis, dont il avait ouvertement plus d'une fois blâmé la conduite, si ce n'est pour quelque grave entretien. Pour tout dire enfin, la narration toute compassée du courtisan Politien nous paraît un calque effacé de la véritable scène dont il laisse subsister les traits extérieurs, mentionnant, lui aussi, trois conseils de Savonarole; le troisième seul diffère dans son récit.

Nous avons insisté sur cet épisode de la vie du célèbre dominicain, parce qu'il est à la fois très sou vent cité et très discuté, et parce qu'il dévoile d'un seul coup l'énergie de son caractère et l'influence morale que lui avaient acquise ses deux premières années de prédications à Florence (1490-1492). Cette prédication, à elle seule était de nature à émouvoir profondément les âmes; l'Église sera flagellée, puis renouvelée, et cela se fera bientôt, tel était le texte perpétuel de ses sermons :

Je voudrais me taire, mais je ne le puis, parce que le Verbe de Dieu est dans rtion cœur comme un feu ardent; si je ne lui cède, il consumera la moelle de mes os. — Les princes de l'Italie lui sont envoyés pour la punir. Voyez-les tendant aux âmes des embûches; leurs palais sont le refuge des bêtes féroces et des monstres de la terre, c'està-dire de tous les scélérats et pervers, qui s'y trouvent A

laise pour satisfaire leurs ToloDlés dépravées et leurs passions mauvaises. Là sont les conseillers méchants qui inventent sans cesse de nouvelles charges et de nouveaux impôts pour sucer le sang du pauvre peuple, là les philosophes et les poètes de cour qui racontent mille fables pour faire remonter jusqu'aux dieux la généalogie de leurs princes, là (ce qui est bien pis!) des religieux qui suivent les mêmes errements... G*est bien la cité de Babylone, ô mes frères, la cité des fous et des méchants, que le Seigneur veut détruire. — Allez à Rome ! Pour tout christianisme, on s'occupe chez les grands prélats de poésie et d'éloquence. Vous trouverez dans leurs mains les œuvres d'Horace, de Virgile ou de Gicéron ; c'est là qu'ils apprennent le gouvernement des âmes. Ils régissent l'Église par l'intermédiaire des astrologues, qui leur prédisent l'heure grave à laquelle ils devront aller parader à cheval ou remplir quelque autre fonction de même importance. — Vue extérieurement, elle est belle, leur Église, avec ses ornements et ses dorures, ses brillantes cérémonies, ses vêtements magnifiques, ses candélabres d'or et d'argent, ses riches calices, ses mitres d'or, ses pierres précieuses;... mais faut-il vous le dire? dans la primitive Église, les calices étaient de bois et les prélats étaient d'or : c'est le contraire aujourd'hui. Les prélats de Rome ont introduit parmi nous les fêtes de l'enier; ils ne croient plus en Dieu et se moquent des mystères de notre religion... Que fais- tu donc, ô Seigneur? Pourquoi dors-tu? Lève-toi et viens délivrer ton Église des mains des démons, des mains des tyrans, des mains des mauvais prêtres! As-tu oublié ton Eglise? as-tu cessé de l'aimer? Presse le châtiment, afin que plus vite nous retournions à toi ! — Rome, préparetoi, ton châtiment sera terrible ! Tu seras ceinte de fer, tu passeras par l'épée, par le feu et la flamme. Pauvres peuples! combien je vous vois accablés!... Italie, tu es malade d'une grave maladie, et toi, Rome, tu es malade d'une grave maladie, malade usqve ad mortem... Si tu veux guérir, renonce à ta nourriture habituelle, à ton orgueil, à ton ambition, à ta luxure, à ton avarice : telle est la pâture qui t'a rendue malade et qui te mène à la mort... Mais l'Italie se moque, et refuse le remède, et dit que le médecin déraisonne... incrédules, qui ne voulez pas

entendre ni vous convertir ! Le Seigneur vous dit : Puisque ritalie est toute pleine d^hommes de sang, de courtisanes, d'entremetteurs et de scélérats, je conduirai sur elle le pire ennemi qui se puisse trouver, j'abattrai ses princes, et je ferai cesser l'orgueil de Rome. Cet ennemi entrera dans ses sanctuaires et souillera ses églises. L'Italie ellemême en a fait les demeures des courtisanes; moi, j'en ferai les demeures des chevaux et des porcs : cela déplaira moins à Dieu que d'y laisser les courtisanes! Quand viendra l'angoisse et quand viendra la tribulalion, alors ils n'auront plus de paix; ils voudront se convertir, mais ils ne le pourront pas. Italie, ce sera alors fléau sur fléau : fléau de la guerre par-dessus celui de la famine, fléau de la peste par-dessus celui de la guerre, fléau d'ici et fléau de là... Et l'on ne suffira pas à enterrer les morts; les morts seront si nombreux dans les maisons que les fossoyeurs iront par les rues, disant : « Apportez les morts! > et ils les mettront sur des charrettes et jusque sur les chevaux, et ils en feront des montagnes qu'ils brûleront. Ils iront par les rues, criant : c Qui a des morts? qui a des morts? > Et les gens viendront et diront : « Voici mon fils, voici mon frère, voici mon mari... » Et ils iront encore par les rues, criant : c N'y a-t-il plus de morts? qui a encore des morts? » Et telle aura été la mortalité qu'il restera bien peu d'habitants dans les villes!... — Florence! ô Rome! ô Italie! il a cessé, le temps des chants et des fêtes! Vous avez fait le mal et vous avez été flagellées ; les prophéties se sont vérifiées, l'épée est venue... Faites donc pénitence, laites l'aumône, priez et restez unies... mon peuple! qu'ai-je jamais souhaité que de te voir sauvé? Je me tourne vers toi, ô Seigneur, qui es mort pour l'amour de nous ! Pardonne à ce peuple de Florence qui veut être à toi !

Telles étaient les alternatives de terreur, d'espérance et de pitié par lesquelles la prédication éloquente de Savonarole faisait passer la population de Florence, tout entière courbée sous cette parole. On sait que les effets en étaient prodigieux quoique souvent peu durables; les femmes se dépouillaient de

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leurs parures pour lesofifrir ea aumônes, les hommes renonçaient aux mœurs faciles pour accepter d'austères pénitences; quelques-uns des principaux citoyens venaient prendre Thabît dans le glorieux couvent que gouvernait Savonarole , et Thumble copiste enfin qui mettait par écrit de son mieux les paroles du prédicateur s'interrompait, comme on le voit dans les éditions du temps, avec ces mots : « Ici Témotion et les larmes m'ont empêché d'écrire ».

Il est un point particulier de cette prédication qui a servi de texte à beaucoup d'accusations contre Savonarole, et sur lequel il faut s'arrêter et s'expliquer, si Ton veut arriver à le connaître. Aux moments mêmes où son éloquence parait triompher le plus complètement, Savonarole, au lieu de se livrer à l'espérance et à la joie, est profondément triste. Il est vrai qu'il parait avoir compris l'incurable légèreté des esprits auxquels il s'adresse et n'avoir pas partagé sur leur compte leurs propres illusions. Au lieu de ces impressions vives, mais peu profondes, qui se produisaient avec éclat devant lui, au lieu de ces élans trop passagers d'enthousiasme et de ferveur, il demandait une conversion durable, que dis-je? il l'implorait avec supplications et avec larmes, et, dans son généreux dévouement, bien qu'il doutât fort du succès, acceptant une terrible solidarité, espérant contre toute espérance, il remettait aux Florentins, dont il confondait la cause avec la sienne, ses plus graves intérêts, — ceux de son salut éternel, car il croyait devenir coupable s'il échouait, ceux de son salut temporel, car il prévoyait le martyre. Et il leur présentait cette dernière image sous

la double inspiration des symboles familiers à la primitive Église et de l'imagination dantesque :

Un jeune homme, ayant quitté sa maison, se mit en mer pour aller pêcher; pendant qu'il péchait, le patron de la barque l'emporta jusque dans la haute mer, d'où l'on n'apercevait plus le port, et le jeune homme commença de se lamenter... — Florence! cet infortuné qui se lamente, il est ici, dans cette chaire! Moi aussi, je sortis de ma maison pour aller d'abord dans un des ports de la religion chercher la liberté et la paix, les deux choses que j'aimais par-dessus toutes les autres; mais je regardai vers la mer de ce monde, et je commençai de prêcher et gagnai quelques Âmes, et, pendant que j'y trouvais plaisir, le Seigneur m'a emporté dans la haute mer, où me voici maintenant, n'apercevant plus d'asile. Undique sunt angustix. Devant moi se préparent la tribulation et la tempête, derrière moi j'ai perdu le port, et cependant le vent me pousse toujours au large. A droite sont les élus, qui réclament notre aide ; à gauche sont les démons et les méchants, qui nous persécutent; au-dessus de ma tête, j'aperçois la vertu éternelle, et l'espérance m'y pousse ; sous mes pieds est l'enfer : étant homme, je dois le craindre; j'y tomberais sans le secours de Dieu. Seigneur, Seigneur! où m'as- tu conduit? Pour avoir voulu sauver quelques âmes, me voici en nn lieu d*où je ne puis plus retourner vers mon repos. J'étais libre, et me voici l'esclave de tous. Je vois partout la discorde et la guerre qui s'avancent sur moi. Vous du moins, ô mes amis, ô élus de Dieu, pour qui nuit et jour je pleure, ayez pitié de moi! Donnez-moi des (leurs, comme dit le cantique, parce que je languis d'amour, quia amore langueoy..» des fleurs, c'est-à-dire des bonnes œuvres. Je ne désire rien autre, si ce n'est que vous plaisiez à Dieu et que vous sauviez vos Âmes... — Mais quelle sera, ô Seigneur ! la récompense accordée dans l'autre vie à celui qui sortira vainqueur d'un tel combat? — L'œil ne peut le voir et l'oreille ne peut l'entendre : ce sera la béatitude éternelle. — Et le prix dans celte vie? — Le serviteur ne sera pas plus grand que le maître, dit le Seigneur. Tu sais qu'après la prédication je fus crucifié;

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toi aussi, le martyre t'attend. — Seigneur, Seigneur! enyoie-le-moi donc, ce martyre, et fais-moi bientôt mourir pour toi comme tu es mort pour moi! Voici déjà quMl me semble Toir le couteau affilé!...

Ce fut là, M. Villari le remarque avec raison, un de ces moments dont Savonarole avait coutume de dire : « Un feu intérieur brûle mes os et me force à parler ». Savonarole était alors emporté comme dans une sorte d*extase au milieu de laquelle Tavenir semblait véritablement s'ouvrir devant ses regards. Se trouvait-il en chaire, son exaltation devenait contagieuse, et tout son auditoire pleurait et gémissait avec lui; s'il était dans sa cellule, il restait longtemps en visions, oubliant le sommeil et le mouvement, la faim et la soif. En réalité, il eut sur plusieurs points un incroyable pressentiment de l'avenir : il ne cessa pas de prédire sa mort violente; il annonça le premier l'arrivée des Français en Italie et l'expulsion des Médicis : et quand arriva l'effroyable sac de Rome par les bandes forcenées menées par le connétable de Bourbon, qui ne se rappela les terribles visions du moine prophète? Il comprit, avant tous ses contemporains, qu'un grand renouvellement moral approchait, que le sentiment religieux allait renaître dans les âmes pour les régénérer, et qu'à travers de terribles combats la société chrétienne reprendrait une vigueur nouvelle. Le xvi" siècle avec sa réforme catholique en face de la réforme protestante, le XVII* avec sa haute inspiration et sa foi profonde, ont justifié ses prédictions.

Mais si l'on pénètre jusque dans le détail de sa vie, on voit que Savonarole, sur cette voie périlleuse des prédictions, s'est laissé entraîner à des extrémités

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qu'il est difficile de défendre, et qu'on doit se contenter d'expliquer pour n'en pas laisser exagérer les conséquences. Bien que la légende qui s'est formée autour de son nom lui ait attribué gratuitement un grand nombre de prophéties auxquelles il resta entièrement étranger, il n'en est pas moins incontestable qu'il réclama pour lui-même ce don de prophétie; on en a conclu tantôt qu'il était de bonne foi, maïs halluciné, tantôt qu'il n'avait pas dédaigné d'appeler à son aide quelque supercherie. L'une et l'autre interprétations sont erronées à notre avis, surtout la dernière, énergiquement démentie par tout ce que l'on sait du caractère de Savonarole et même de ses faiblesses, auxquelles il eût évidemment résisté, s'il eût été de mauvaise foi. La vérité est que Savonarole, malgré son regard perçant dans l'avenir et malgré son initiative de réformateur, était l'homme d'une doctrine dont il avait emprunté, à son insu peut-être, les procédés intellectuels. La scolastique exerçait encore, à la fin du xv^ siècle, un tout-puissant empire. Bien que Savonarole eût tenté plus d'une fois d'en briser les liens pour s'enfermer dans l'étude unique et directe des saints livres, elle avait été sa principale éducation. Dès l'enfance, il avait commenté avec une passion singulière les écrits de saint Thomas, et il avait longtemps médité toutes les conceptions du docteur angélique sur le caractère des prophéties et des visions, et sur celui des rapports entre les hommes et les intelligences célestes. Il n'y avait pas une apparition rapportée dans l'histoire des prophètes qui ne lui fût devenue familière, c'està-dire dont il n'eût étudié à travers les distinctions les plus subtiles les causes efficientes, la préparation et

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Téclosion, et il n^y avait pas de phénomène analogue qui ne loi parût digne d'être examiné suivant les règles raffinées de la scolastîque.

Dès lors il était devenu esclave de ses visions; à Tentendre, il eût paru souvent croire qu'en elles seules consistait toute Timportance de sa mission; c'était pour lui un sujet d'étude continuelle et de méditation attentive; il s'attachait pendant de longues heures k distinguer comment Taclion immédiate exercée par les anges produisait les visions, comment se percevaient les voix d'en haut et les signes surnaturels. Cette préoccupation se montre partout, dans ses sermons et dans ses lettres ; mais il a particuliè* rement rassemblé les résultats de ses réflexions dans son Dialogue de la vérité prophétique^ qui est devenu ainsi une sorte de traité ex professo sur la matière. Il a, dans ce dialogue, sept interlocuteurs allégoriques, qui ne sont autres que les sept dons du Saint-Esprit: ils lui adressent des objections, et il s'efforce d'y répondre. La première est celle-ci : « Ne se serait-il pas dit prophète pour avoir un moyen d'insinuer plus facilement au peuple les vérités de la foi? » Il répond avec indignation : « La vérité est une, et tout mensonge est un péché; grave entre tous serait le péché de celui qui voudrait abuser tout un peuple avec le nom du Seigneur, et transformer de la sorte Dieu même en imposteur ». Mais cette croyance au don de prophétie ne pourrait-elle pas être un effet de l'orgueil déguisé par une apparence de fausse modestie? A cela Savonarole répond, en citant l'autorité de saint Thomas : « Cette lumière du don prophétique n'entraînant pas avec elle la justification, sur quoi donc se fonderait mon orgueil? — Mais n'y a-t-il pas

tout au moins erreur involontaire? — Non, répliquet-il; cela ne serait pas possible. Je connais la pureté de mes intentions ; j'ai adoré sincèrement le Seigneur, je ne cherche qu'à retrouver ses traces divines; j'ai passé les nuits entières dans Toraison; j*ai perdu la paix; j'ai consumé ma santé et ma vie au service de mon prochain ; non, non, il n'est pas possible que le Seigneur m'ait trompé. Cette lumière prophétique, c'est la vérité même; cette lumière aide ma raison, elle dirige ma charité. » Ainsi donc tantôt le don de prophétie entraîne, suivant Savonarole, l'état de grâce pour celui qui en est doué, tantôt l'état dfe grâce n'en est pas, à ses yeux, une conséquence nécessaire ; dans d'autres passages, on le voit considérer la puissance de percevoir l'avenir comme un résultat auquel s'élèvent sûrement et par leurs propres forces la charité ardente et la fervente piété. « Je ne suis prophète ni fils de prophète, s'écrie-t-il alors, je ne veux pas de ce nom terrible; mais je suis sûr que les choses que j'annonce arriveront, parce que je m'appuie sur la doctrine chrétienne et sur l'esprit de charité évangélique. En vérité, ce sont vos péchés, les péchés de l'Italie, qui de force me font prophète et devraient faire prophète chacun de vous. Le ciel et la terre prophétisent contre vous, et vous ne les entendez ni ne les voyez. Vous êtes aveugles des yeux de l'intelligence, vous fermez vos oreilles à la voix du Seigneur, qui vous appelle. Si vous aviez l'esprit de charité, vous verriez tous, comme je le vois, le fléau qui s'avance. »

^éau, Savonarole l'aperçoit sous des formes et quelques-unes de ses visions dénotent eur d'imagination extraordinaire. Une de

celles sur lesquelles il revenait le plus volontiers et qui devinrent le plus populaires est celle-ci : il croyait distinguer une croix noire qui s'élevait du milieu do la ville de Rome et montait en planant jusqu'au plus haut des cieux, et dessus on lisait ces mots : Crux iras DeL Tout à coup le ciel s'assombrissait; des nuées sinistres parcouraient les airs au milieu des rafales, du tonnerre et des éclairs; il pleuvait des flammes et des glaives, et une grande multitude d'hommes périssait. Puis la scène changeait en un instant. Le ciel se rassérénait, la croix noire s'effaçait peu à peu, et du milieu de Jérusalem une autre s'élevait, qui paraissait d'or et qui illuminait et consolait la terre; on y lisait ces mots : Crux misericordias /)et, et de toutes les parties du monde les nations accouraient pour l'adorer. Le symbole de cette vision était facile à saisir; une foule de dessins et de gravures la répandirent à profusion parmi le peuple de Florence, dont l'imagination vive se fixait ainsi pour un temps. Savonarole cependant n'était pas toujours aussi heureux, par exemple lorsqu'il racontait son étrange voyage au paradis en qualité d'ambassadeur vers Jésus-Christ de la part des Florentins; il dépeignait les lieux qu'il avait visités ; il rapportait les harangues qu'il avait entendues de divers personnages allégoriques et de la Vierge elle-même; il décrivait son trône, il comptait les pierres précieuses dont ce trône était orné : la conclusion de Tétrange récit était un discours que Jésus-Christ adressait par Tintermédiaire de Savonarole aux Florentins, et ce discours était une entière confirmation de la doctrine du frère. Cette vision et ce récit ne furent pas bien accueiir dans Florence, car on voit Savonarole répondre a\

une certaine aigreur aux objections, « Si on l'avait écouté attentivement, répondait-il, on aurait compris qu'il n'avait pas prétendu être allé corporellement dans le paradis, qu'il ne s'agissait que d'une vision purement imaginaire, car il n'y avait au paradis ni arbres, ni eaux, ni escaliers, ni portes, ni sièges; tous ces objets n'étaient que des formes imprimées dans l'intelligence du frère par l'action intermédiaire des anges. »

La puérilité même de ces imaginations nous paraît à bon droit aujourd'hui une garantie de sincérité, mais elle n'en fut pas moins pour Savonarole un extrême péril qui entraîna sa chute. Ses ennemis abusèrent de ses involontaires méprises; l'arme redoutable de la scolastique fut retournée contre lui, et en dépit de sa foi ardente, en dépit de son généreux dévouement, il porta cruellement la peine de ce manque de fermeté d'esprit auquel il dut de ne pas dominer la confusion des doctrines de son temps et d'oflFrir par certaines contradictions mille ouvertures à ses ennemis. Ceux-ci purent de la sorte le conduire sans défense jusqu'au martyre, qu'il avait prévu.

Le rôle politique de Savonarole, mieux contenu dans la sphère des idées nécessairement pratiques, montre plus de cohésion et plus d'unité, avec une plus grande originalité de conception individuelle. Il est certain d'abord que s'il mit la main à une œuvre politique, ce fut malgré lui et comme par un nouveau

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devoir de charité; le patriote ne se sépara pas en lui du missionnaire religieux. Après la chute des Médicis, Florence était tombée dans une profonde anarchie. La longue domination qu'elle avait subie avait étouffé ou empêché de naître les énergies politiques. Il ne se rencontrait pas un seul homme capable de prendre en main les affaires, les principaux partisans du gouvernement déchu ayant fui le ressentiment public, et les adversaires de ce gouvernement n'ayant sauvé leur vie qu'en oubliant toute activité réelle. Ce fut plus tard, à Técole de la liberté, que se forma la grande école florentine à laquelle appartiennent Gui- Chardin, Machiavel, et ce Donato Giannotti, ardent patriote et publiciste profond, injustement effacé à nos yeux par Téclat de ses deux illustres contemporains. Seul Savonarole exerçait, au moment de la révolution, sur tout le peuple de Florence, une influence incontestée. Tous les bons citoyens avaient donc les yeux tournés vers lui et n'espéraient qu'en lui. Devait-il reculer, au risque de ramener avec les Médicis de cruelles proscriptions dans la république? Il attendit plusieurs jours, exhortant les principaux de la ville à se réunir et à proclamer quelques mesures de gouvernement arrêtées en commun; nul, pas même du côté des ambitieux ou des gens de désordre, ne répondit. Il y avait autre chose que la stupeur d'un état nouveau; il y avait décidément le triste triomphe d'un énervement universel contre lequel réagissaient seules les mauvaises passions des temps d'anarchie, la vengeance et la convoitise menaçantes. Le 12 décembre 1494, Savonarole aborda franchement en chaire la question du gouvernement. « mon peuple, dit-il, tu sais que je n'ai jamais voulu

entrer dans les affaires de TÉtat; crois-tu que j'y viendrais maintenant, si je n'y étais forcé pour le salut des âmes?... Notre réforme doit commencer par les intérêts spirituels, qui sont au-dessus des intérêts temporels, dont ils forment la règle et sont la vie. Si Ton t'a dit (c'était un proverbe familier à Cosme de Médicis) que les États ne se gouvernent pas avec des pater noster^ rappelle-toi que c'est là une maxime des tyrans, une maxime des ennemis de Dieu, une maxime pour opprimer et non pour délivrer. Tout au contraire, si tu veux un bon gouvernement, il faut de toute nécessité que tu le rapportes entièrement à Dieu. Je ne consentirais certainement pas à me mêler des affaires, s'il en était autrement. » Savonarole posait comme il suit les bases du nouvel état : premièrement la crainte de Dieu et par conséquent la réforme des mœurs, en second lieu le dévouement au bien public de préférence à tout intérêt personnel et à toute ambition particulière. Ces recommandations générales avaient pour objet de préparer les esprits à une importante mesure, c'est-à-dire, sous le nom de paix universelle, à une entière amnistie, soit pour les amis du dernier gouvernement en général, soit particulièrement dans la cité pour les débiteurs de l'État. Chose assurément inattendue et nouvelle que ia clémence d'un parti vainqueur en de pareils jours I Dans cette Italie du xv® siècle, quand le meurtre et la violence, étant partout, avaient cessé de révolter ou même d'étonner les consciences, après les sanglantes exécutions par lesquelles Laurent de Médicis avait puni la conjuration des Pazzî, action sauvage elle-même, Savonarole invoquait et faisait accepter de tout le peuple une loi d'indulgence et de pardon,

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un oubli de toutes les haines publiques et privées : nouveau témoignage de la noble inspiration qui le faisait agir, et qui n'avait d'autre principal objet que la réforme morale. Guichardin, dont le jugement sur ces temps voisins de lui est si pénétrant, a bien mesuré l'importance et la grandeur de Tacte par lequel Savonarole inaugura son rôle politique, lorsqu'il en parle ainsi : « Florence était de toutes parts divisée; les partisans de l'ancien Ëtat se voyaient en grande haine et en grand péril malgré la protection de Francesco Valori et de Piero Gapponi, et il paraissait imposssible de les sauver, cela au grand détriment de la cité, car il y avait parmi eux des hommes estimables, prudents et riches, de grande naissance et d'illustre parenté... Les violences qu'on prévoyait eussent engendré la désunion des gouvernants, les révolutions, les exils, et peut-être, pour dernière extrémité, une restauration de Pierre de Médicis avec une extermination et une ruine complètes de la cité. Frère Jérôme lui seul empêcha ces redoutables désordres : ... il fit décréter la paix universelle, qui, en coupant court à toute recherche du passé, détourna les vengeances dont étaient menacés les partisans des Médicis. Ce fut l'avantage des vainqueurs aussi bien que des vaincus *. »

Ce n'était pas assez de guérir les plaies du passé : Savonarole voulait en même temps préparer l'avenir, et il donnait de nouvelles lois constitutives à Florence. Voici comment son action pouvait s'exercer : chaque mesure était par lui proposée en chaire dans un sermon ; aussitôt l'esprit pubhc s'en emparait, les

î, Storia florentina, opère inédite, t. III, p. 181.

réunions de magîstr3.ls et de membres de la sei* gneurie dites pratiche la discutaient dans les termes mêmes que le prédicateur avait posés; Tadoption suivait presque toujours, sans aucun amendement. — La loi principale, base de toutTédifice, futTinstitution du grand conseil. Le problème que Savonarole se proposait de résoudre était celui-ci : la tyrannie une fois détruite, il fallait sauvegarder la liberté en prévenant à la fois les abus de Taristocratie et ceux de la démocratie. Il voulait mettre le gouvernement entre les mains du peuple, représenté par des délégués en nombre limité. La nouvelle institution du grand conseil répondit habilement à ces nécessités. En possession de nommer à toutes les principales magistratures et de voter toutes les lois, ce conseil souverain comprenait indistinctement tous les citoyens benefi" ziati âgés de plus de vingt-neuf ans. Cette première classe de citoyens était déjà désignée par Tancienne „Constitution florentine pour les soins du gouvernement. Il fallait, pour en faire partie, avoir occupé soi-même ou bien avoir eu un père, un aïeul, un bisaïeul ayant occupé une des trois charges dites majeures. Au-dessous de cette première classe venait celle des citoyens dits statuait, comprenant ceux qui occupaient actuellement quelque charge, majeure ou mineure. La troisième et dernière classe était celle des citoyens dits simplement aggravezzati, c'est-à-dire que rien ne distinguait en dehors de la condition, commune d'ailleurs à tous, du paiement de l'impôt. Ces derniers jouissaient du privilège de porter les armes, refusé aux artisans et à la plèbe, qui ne conservaient aucun droit politique, pas plus que les habitants du domaine y c'est-à-dire de tout le territoire de la

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république en dehors de la cité. Le cadastre démontra que Florence contenait environ quatre-vingt-dix mille âmes, et seulement trois mille deux cents betiefiziati ayant passé vingt-neuf ans. C'était à ceux-là qu'était réservé , avons-nous dit , le privilège de former le grand conseil; mais ce nombre de trois mille deux cents paraissait trop élevé à Savonarole pour la composition d'une seule assemblée, car il redoutait l'anarchie dans les délibérations. Il fît donc décider que ce nombre serait divisé en trois parties, et Ton eut trois assemblées d'un peu plus de mille membres dont chacune dut siéger alternativement pendant six mois. Indépendamment de cette première garantie contre le danger d'une trop nombreuse réunion politique, chaque assemblée partielle, au moment où elle inaugurait sa période de gouvernement semestriel, dut choisir dans son sein ce que nous appellerions une commission , composée de quatre-vingts membres, i ottantiy chargés de conférer avec la seigneurie, de recevoir d'elle la proposition des lois et de les présenter au grand conseil, c'est-àdire à celle des trois assemblées partielles en fonction. Quant à la seigneurie, ce n'était rien moins en réalité que l'ancien pouvoir exécutif qui subsistait dans les mômes conditions que par le passé; son action de vait seulement se trouver restreinte désormais par les institutions nouvelles. Elle continuait à être présidée par le gonfalonier de justice, magistrat suprême, nommé par élection, et dont le pouvoir, d'abord temporaire, devint à vie après la mort de Savonarole, qui avait recommandé ce changement.

La première mesure du grand conseil une fois constitué fut de sanctionner la paix universelle pro-

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clamée par le réformateur. Toutefois ce n'était paS' assez pour Savonarole : Tamnistie effaçait le passé, elle n'assurait pas l'apaisement de l'avenir. En vue de cette dernière œuvre, il eut recours à une autre institution : il imagina une nouvelle forme d'appel. Souvent, au milieu des effervescences de la guerre civile et dans tout l'essor des vengeances réciproques, des citoyens avaient été conduits sur-le-champ devant la seigneurie ou devant le tribunal des huit, et on les avait vus interrogés, condamnés, exécutés quelque- â fois le même jour, dans l'espace d'une heure, sous la pression de Taveugle multitude ou sous la terreur imposée par quelques nobles confédérés. D'illustres victimes avaient péri de la sorte. Ce fut pour rendre désormais impossibles de telles violences que Savo-t narole fit adopter une loi aux termes de laquelle tout habitant de Florence {cittadino) condamné pour crime d'État par la seigneurie ou par quelque autre tribunal, soit à la mort, soit à une peine corporelle, à un emprisonnement, ou à une amende de plus de 200 florins, ou bien à la peine de l'admonition^ entraînant la perte des droits politiques, pouvait^ pendant un délai de quinze jours, interjeter appel devant le grand conseil lui-même. Il voulut même que cet appel ne fût déféré qu'à la commission des quatre-vingts et non pas à l'assemblée des mille; la première proposition qu'il en fît rencontra une vive résistance de la part de beaucoup d'hommes puis- f sants à qui ce nouvel ordre enlevait une arme terrible; toutefois, après plusieurs jours de discussions ardentes, elle passa, « car, dit encore Guichardin, % tout ce qui venait du frère avait une force plus qu'humaine >). Savonarole avait par là ménagé aux ^

passions le temps de se calmer et créé un contrepoids à l'excès de Taristocratie ou de la démocratie. L'abolition des assemblées à parlement couronna son œuvre constitutive en lui assurant des conditions de durée. La loi, fort ancienne, qui autorisait ces assemblées avait consacré, à vrai dire, et organisé la révolution permanente; elle avait été, sous les Médicis, le plus puissant instrument de leur despotisme; elle redevenait après leur chute, aux mains de leurs partisans, ou dans celles d'une démocratie sans frein, la menace la plus redoutable. On sait que cette loi autorisait le gonfalonier et les membres, toujours peu nombreux, de la seigneurie, à convoquer sans annonce préalable le peuple sur la grand'place au son de la grosse cloche du Palais, et à lui faire acclamer quelque résolution, qui devenait ainsi légale. Or on comprend qu'à ces convocations subites la populace remplaçait aisément les vrais citoyens, et qu'il était trop facile aux factieux d'organiser des bandes en vue de ces occasions pour leur faire voter les mesures les plus révolutionnaires. Les Médicis s'étaient bien gardés de faire disparaître un tel usage, ^t plus d'une fois des assemblées à parlement leur avaient décerné une dictature temporaire, pendant laquelle ils pouvaient modifier les lois ou faire disparaître ceux des citoyens qui les gênaient. Jamais la parole du frère ne fut plus ardente ni plus vive que lorsqu'il entreprit de faire abroger cette loi d'anarchie ou de despotisme. 11 se laissa même entraîner en cette occasion jusqu'à une violence de langage qui ne s'explique que par son intime conviction que là était en réalité la pierre d'achoppement de toute son œuvre et de toutes ses patriotiques espé-

rances : « Prends garde, ô Florence, qu'on ne fasse encore un seul parlement I Sachez bien tous que celui qui parle d'assemblée à parlement n'a d'autre but que de dépouiller le peuple de tous ses droits. Gardez cela dans vos esprits et enseignez-le à vos fils.... Quelqu'un vous propose-t-il de faire sonner les cloches pour un parlement, si c'est un simple citoyen^ qu'il soit déclaré rebelle, et que tous ses biens soient confisqués. » Savonarole parlait ainsi le 28 juillet 1495; quinze jours après, la loi qui supprimait l'usage de ces parlements était votée, et il commençait à considérer avec quelque sécurité, non pas certes son avenir à lui-même, mais celui des réformes qu'il avait fait accepter. Le texte de la loi nouvelle promettait 300 florins à quiconque dénoncerait l'auteur d'un projet contraire, et contre l'auteur même elle décrétait la peine de mort. A ceux qui penseraient trouver ici une autre sorte de violence dont ils pourraient finalement charger Savonarole, il convient de rappeler de nouveaulejugement du froid et politique Guichardin : « Si l'on veut que dure le gouvernement libre, dit-il dans ses />2scom*, il faut que dure aussi cette loi contre les assemblées à parlement. Avec elles, il est par trop facile de dissoudre l'État populaire, car leur effet est d'obliger par la terreur le peuple à voter tout ce qu'on lui propose, afin de donner à croire ensuite que ce qui a été fait représente la volonté et l'œuvre de tous. »

On n'attend pas que nous donnions ici une analyse complète des différentes lois que Savonarole fit adopter. Ce serait un long et minutieux travail qui

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