Œuvres inédiles, t. II, p
nous engagerait trop loin. Qu'il nous suffise de dire qu'en résumé Savonarole avait donné à Florence, par rinstitution du grand conseil, le meilleur gouvernement qu'elle eût encore connu. Les Florentins enviaient la Constitution de Venise jusqu'à ce point qu'ils allaient par les rues, dans leurs jours d'agitations politiques, en criant : « La liberté comme à Venise! » curieux et irréfutable témoignage de la majesté de cette aristocratie vénitienne; mais les hommes réfléchis savaient bien que ce vœu n'était pas réalisable, qu'il devait être impossible d'importer dans un Ëtat démocratique tel que Florence, d'où la noblesse, comme classe privilégiée, avait disparu, et dans lequel, en un un mot, l'égalité triomphait, des institutions si contraires, et Savonarole, qui l'avait compris, avait trouvé sans doute le meilleur instrument de gouvernement pour un tel peuple dans un système qui paraissait appeler aux affaires toute une partie notable des citoyens, mais qui n'en admettait en réalité qu'un nombre assez restreint. Le gouvernement qu'il avait institué se maintint après sa mort et ne fut renversé que par la force ouverte, lorsque les Médicis furent rentrés, en 1512. Machiavel, qui n'aimait pas Savonarole, et qui, dans une de ses premières lettres, le traite de fourbe, reconnaît cependant plus tard, dans ses Discorsi, que d'un si grand homme (ce sont ses propres expressions) il ne faut parler qu'avec respect, et quand son sujet l'amène à l'examen des institutions dues au célèbre dominicain, il est obligé d'en confesser l'importance, comme dans son Discorso au pape Léon X, où il dit formellement qu'on ne pouvait rétablir l'État florentin que par ce grand conseil, qu'il n'y a jamais eu
de république solide sans une satisfaction accordée au grand nombre des citoyens, et que le pape devait bien savoir que si quelqu'un parlait jamais de restaurer le grand conseil, celui-là était un factieux, dont le seul but était de renverser le gouvernement des Médicis. Guichardin, lui aussi, témoigne de son admiration pour le régime institué par le frère à chaque page de ses œuvres inédites, bien différentes sur ce point comme sur beaucoup d'autres de sa grande Histoire d'Italie, Il avait écrit ce dernier ouvrage pendant une époque fort hostile au souvenir de Savonarole, et il n'avait pas été assez hardi pour être sincère. Dans ses écrits inédits au contraire, — écrits non destinés peut-être à la publicité, — dans le silence du cabinet et sous la pression de la conscience, il ne dissimule pas sa secrète approbation. « Les Florentins, dit-il, ont pris si fort à cœur ce gouvernement libre de 1494, que les Médicis ne pourront ni par douceur ni par ruse le faire oublier. La liberté jadis n'appartenait qu'à un petit nombre, à qui on la ravissait aisément; depuis le grand conseil^ «lie est devenue la propriété de tous. » Et dans son livre sur le gouvernement de Florence : « Nous avons, dit-il, une grande obligation à ce frère, qui, sans verser une goutte de sang, a su accomplir ce qui, à son défaut, se serait fait au prix de beaucoup de sang et de désordre. Florence eût eu d'abord un gouvernement restreint d'ottimati^ puis tous les excès d'un gouvernement populaire , qui aurait enfanté l'anarchie et la violence, et eût peut-être amené finalement une restauration de Pierre de Médicis. Lui seul a su, dès le principe, être libéral sans lâcher la bride. » De tels témoignages suffisent
JEROME SAVONAROLE lOi
assurément pour montrer que, si Savonarole est resté Thomme du moyen âge quand il s'est laissé asservir par la scolastique, il a du moins réussi, grâce à une intelligence des nécessités pratiques digne des temps modernes, à ne compromettre qu'une moitié de la tâche qu'il s'était imposée, mais précisément, il est vrai, celle dans laquelle il voulait avant tout réussir. 11 prétendit se servir de la politique pour affermir sa réforme morale et religieuse; les Florentins au contraire parurent n'avoir adopté pour un temps ses préceptes religieux et moraux qu'en vue des changements politiques dont ils pressentaient qu'il deviendrait l'instrument.
S'il est démontré que Savonarole, par tout un aspect de son rôle historique, est l'homme des temps modernes, il y a lieu d'examiner à nouveau un certain reproche qui lui a été longtemps adressé, et que l'on répète aujourd'hui à tort sans nul examen. On prétend que, partisan aveugle d'un passé qui ne pouvait plus renaître, il opposa au libre développement des lettres et des arts toute l'énergie de son despotisme monacal et du fanatisme passagèrement inspiré par lui aux Florentins. Cette accusation ne s'appuie que sur un seul épisode de sa vie mal interprété, et M. Villari a le mérite, ici encore, d'avoir rétabli la vérité.
Le carnaval de 1497 venait de commencer; les nrrabbiati avaient fait revivre les anciennes orgies, les scandales du temps des Médicis, et particulièrement ce célèbre jeu à coups de pierre, giuoco dei xass% auquel ils savaient le menu peuple plus attaché qu'à tout autre plaisir. Rien ne pouvait affliger davantage Savonarole, car ces jeux barbares, qui
iOi FLORENCE — LA RENAISSANCE
mêlaient le sang à de vulgaires désordres, étaient la ruine même de son œuvre morale. Il résolut de les empêcher à tout prix. Toutefois il connaissait bien le peuple auquel il avait affaire, et savait parfaitement qu'il ne fallait pas laisser sans objet son imagination active. Il inventa donc, de concert avec un frère Dominique de Pescia, qui le remplaçait en chaire pendant qu'il écrivait les opuscules destinés à répandre sa doctrine, une fête nouvelle à substituer aux débauches habituelles du carnaval. Telle fui Torigine du fameux bruciamento délie vanità^. Les enfants étaient, suivant la coutume traditionnelle, enrégimentés à l'avance pour aller mendier ou exiger même dans les différents quartiers de la ville, jusque dans Tintérieur des maisons, l'argent nécessaire aux orgies qui suivaient leur fête ordinaire. Il ne fallait pas songer à faire disparaître subitement des habitudes invétérées; Savonarole crut plus à propos de tourner l'obstacle, et se servit de l'organisation qu'il trouvait toute préparée en la faisant dévier de son but accoutumé. Instruits par ses prédications, on vit les enfants, non plus aller quêter dans les maisons des deniers pour la débauche, mais y réclamer ce que Savonarole, dans son langage énergique, appelait les vanités ou les anathèmesy c'est-à-dire les objets d'une parure insensée ou quelquefois obscène ; puis, au dernier jour du carnaval, une grande pyramide de bois fut dressée sur la place du Palais, audessus d'un bûcher. Au sommet de la pyramide, on voyait une figure monstrueuse représentant le personnage même de Carnaval; à ses quatre côtés étaient