Brûlement des objets de vanité
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suspendues les innombrables vanità. Celaient, dit un contemporain, des habits de déguisement et des masques, de fausses barbes, des grelots, des parfums, tous les attributs de la volupté ou des vulgaires plaisirs, puis des instruments de musique, des objets d'art et des livres. Une immense procession, composée d'abord des enfants, puis de tout le peuple, portant des croix rouges et des rameaux d'olivier, parcourut, après avoir entendu la messe et communié, les rues de la ville en chantant des cantiques. Cette foule se rangea sur la place, soit autour de la pyramide, soit sur la ringhiera ou balustrade qui régnait alors en avant du Palais de la seigneurie, soit enfin sous la loggia. Alors à un signal convenu, quatre hommes mirent le feu aux quatre coins du bûcher, et la ûamme s'éleva dans les airs pendant que les fanfares des clairons de la seigneurie et le bruit des cloches se mêlaient aux cris de la multitude.
Nul auteur contemporain n'accuse Savonarole à propos de cet autodafé; l'époque de Marsile Ficin et d'Ange Politien ne saurait pourtant être taxée d'indifférence pour les arts, et l'éloquent dominicain, s'il subjuguait pour un temps le peuple de Florence, n'en comptait pas moins, dans Florence même, de nombreux ennemis. Ce fut plus tard seulement, lorsque, l'ardeur diminuant pour la création d'œuvres nouvelles, l'admiration s'accrut pour les œuvres antiques, ce fut alors que le bruciamento délie vanità^ rappelé, commenté sous l'influence de traditions malveillantes pour Savonarole, fournit à quiconque était tenté de médire de l'histoire de Florence après l'expulsion des Médicis un argument facile à répéter. Savonarole devint un ennemi déclaré des lettres et
des arts, un véritable iconoclaste. Un manuscrit s'était-il perdu, une édition de Boccace était-elle devenue rarissime, même une statue ou un fragment antique ne se retrouvait-il pas : c'était, à n'en point douter, le bruciamento qui les avait anéantis !
Pour répéter et soutenir encore aujourd'hui ces accusations erronées, il faut une grande ardeur de partialité rétrospective ou une connaissance fort imparfaite du caractère de Savonarole et de sa vie. On ne saurait d'abord lui reprocher justement la bizarrerie de la fête qu'il inventa. Les Médicis en imaginaient bien d'autres, et les Florentins étaient insatiables : chaque carnaval devait leur apporter son tribut; quelque représentation scénique, une allégorie, un cortège d'empereur romain, une apothéose païenne, un triomphe de la Mort, le char de la Mort tiré par des bœufs noirs et couverts de crânes d'or et de croix blanches, le squelette debout sur ce char, avec la faux et le sablier, autour de lui des tombeaux •ouverts d'où se dressaient d'autres squelettes qui débitaient de sinistres présages :
Fummo già corne vol siete, Voi sarete corne noi :
Morli siam, corne vedete; Cosi morti vedrem voi.
Il n'y a qu'à ouvrir Vasari pour rencontrer cent fêtes plus étranges encore, où s'étalaient en liberté les imaginations les plus fantasques. Quelque élément religieux s'y mêlait toujours, et Savonarole n'étonnait personne à Florence en organisant dans les rues •de la ville un divertissement sacré.
Qu'on ait brûlé sur le bûcher des vanités un butin
d'une assez grande valeur, cela est possible; mais une partie de ce butin fut consacré à fonder un utile établissement dont Tidée appartenait au frère, un mont-de-piété. Que des livres et des objets d'art, même de prix, aient fait partie de l'holocauste, cela est très probable; Savonarole voulait arrêter le paganisme renaissant, et personne n'ignore jusqu'où ce paganisme entraînait l'art prostitué. Il est bien possible que des exemplaires du Décaméron aient été brûlés à l'instigation du frère, car il avait souvent protesté contre la licence de Boccace, qu'on lisait jusque dans les couvents de religieuses; ce n'est pas une raison pour admettre que les enfants-quêteurs de Florence aient pu détruire toute une édition. Des tableaux furent sacrifiés, dit-on. C'étaient d'abord sans doute quelques-uns de ces portraits de trop célèbres courtisanes que les peintres du temps avaient effrontément prises pour modèles de la Vierge et des saintes, si bien que la jeunesse de Florence s'en allait aux églises reconnaître et nommer chacune d'elles. C'étaient ensuite, assure Vasari, des nudités que leurs auteurs mêmes apportèrent sur le bûcher. Qu'il y ait eu à regretter, au milieu de cet élan enthousiaste, la perte de quelque œuvre d'art digne d'être conservée, assurément cela n'est pas impossible; mais ce n'est pas Vasari qu'il faut en croire, car il est de beaucoup postérieur à ces temps, et il est partial contre les anciens adversaires des Médicis. Si quelque ouvrage d'une réelle importance avait péri, les contemporains, qui n'étaient pas tous, nous l'avons dit, favorables à Savonarole et qui se montraient fort épris des arts, auraient jeté un cri de réprobation et d'alarme. Ce n'était pas un ennemi
des arts ni des lettres, ce Savonarole, qui conseillait la lecture de Tantiquité classique, qui conservait à ritalie, au prix des deniers du couvent de Saint- Marc, rinappréciable bibliothèque des Médicis, dont Gommines négociait déjà pour nous l'acquisition, qui faisait publier un décret rappelant de Texil le neveu de Dante Alighieri, qui introduisait des écoles de dessin et de peinture dans les divers couvents de son ordre, et qui professait enfin dans ses écrits et dans ses discours une esthétique toute platonicienne.
D'ailleurs pour combien ne faut-il pas compter Tinspiration généreuse et élevée que les artistes puisèrent dans la parole de Téloquent dominicain ; Vasari nous affirme, il est vrai, que Baccio délia Porta (plus tard fra Bartolomeo) vint, au premier appel de Savonarole, sacrifier lui-même sur le bûcher délie vanilà ses dessins profanes, et qu'ayant pris Thabit de dominicain dans ce glorieux couvent de Saint-Marc, il resta quelques années après la mort du frère sans vouloir reprendre ses pinceaux, mais la vue des fresques de fra Angelico, les conseils mômes des moines qui Tentouraient, et surtout assurément le souvenir de Savonarole, le ramenèrent enfin à la pratique de l'art. Et n'est-ce pas à la flamme vivante que la prédication du frère avait déposée dans Tâme de Baccio que nous devons ces peintures ardentes par lesquelles il occupe une place à part entre les artistes de son temps? Aurions-nous, sans le religieux enthousiasme qui lui fut donné, le regard inspiré de Saint Marc et la Mission des Évangelistes à Pitti? Comment, si Savonarole eût été Taveugle ennemi des arts, eût-il groupé autour de sa chaire tant d'artistes
célèbres, devenus ses disciples ardents et dévoués? On vit s'attacher profondément à lui les délia Robbia, dont deux prirent Thabit par ses mains; Lorenzo di Credi, dont un contemporain raconte qu'il avait été saisi d'une telle admiration qu'il ne pouvait plus parler d'autre chose que de la prédication qu'il avait entendue; le Pollaiuolo, qui, dans un curieux tableau conservé aujourd'hui au palais Corsini de Florence, a retracé son supplice; Sandro Botticelli, qui a illustré par le burin quelques-unes de ses publications; délie Carniole, qui nous a laissé de lui un portrait célèbre sur une de ses belles pierres gravées conservées aux Uffizi, — Raphaël enfin, qui avait quinze ans lors de la mort de Savonarole, voulut, lui aussi, rendre hommage à son souvenir, et il plaça dans sa Dispute du Saint-Sacrement ^ au Vatican, le portrait de cet adversaire d'Alexandre VI; mais le plus grand hommage peut-être que nous puissions citer à la gloire de Savonarole, et en même temps la plus complète réfutation du jugement erroné que nous avons cité tout à l'heure n'est-ce pas l'amitié, — c'est peu dire, — ]a vénération que professa envers lui Michel-Ange? Michel- Ange avait été introduit tout jeune encore par Francesco Granacci, son ami, dans ce fameux jardin des Médicis où Laurent le Magnifique avait groupé d'admirables objets d'art, et où il réunissait les hommes de lettres et les artistes. L'éloquence de Savonarole, qui prêchait dans l'église d'un couvent tout voisin, ne tarda pas à l'attirer et à s'emparer de lui. Vasari et Condivi rapportent que l'impression qu'il en avait reçue ne s'effaça jamais: devenu vieux, disentils, il relisait avec ardeur ces prediche dont il avait été jadis l'auditeur ému; il croyait entendre encore
Taccent de cette chaleureuse éloquence, et il croyait revoir le geste même qui la commentait.
Il est certain que ces deux âmes ardentes et austères, Michel-Ange et Savonarole, eurent en commun plus d'une noble passion; tous deux ressentirent un même amour de la liberté et une même douleur des plaies de Titalie. Michel-Ange se rangea de bonne heure parmi les partisans politiques du frère; il fut au nombre des artistes, tous dévoués à Savonarole, qui travaillèrent à la construction et à Tachèvement de la fameuse salle du grand conseil, et on le vit enfin, sur les hauteurs de San-Miniato, devenu ingénieur et tacticien, soutenir au péril de sa vie contre les Médicis, qui voulaient rentrer dans Florence, la cause politique à laquelle Savonarole s'était voué. L'auteur allemand d'une nouvelle biographie de Michel-Ange, M. Hermann Grimm, remarque que le grand artiste travaillait à Rome à sa célèbre Pieià dans l'année même où eut lieu le supplice de Savonarole, et il croit retrouver dans l'expression profonde de cet ouvrage l'abîme de douleur où il pense que ces sinistres événements plongèrent l'àme de l'artiste. Ce qui parait plus authentique, c'est, dans le Jugement dernier de la chapelle Sixtine, le reflet brûlant de l'imagination biblique et dantesque où l'éloquent dominicain puisait le redoutable enthousiasme de ses anathèmes, et dont, pendant les années de sa jeunesse, Michel- Ange s'était inspiré : « Les fossoyeurs iront par les rues, criant : Qui a des morts? N'y a-t-il plus de morts?... » Ne reconnaît-on pas dans les accents de cette voix terrible que le grand artiste avait entendue, et qui, nous le savons, le hanta toute sa
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vie, la môme impression de religieuse terreur et aussi la même audace d'expression qui nous étonnent et nous troublent aujourd'hui dans la fresque du Vatican ?
Si cela est vrai, c'en est assez assurément pour la réfutation de ceux qui ont cru pouvoir représenter Savonarole comme un ennemi des lettres et des arts; ceux-là ont commis la faute de ne pas mesurer à sa vraie grandeur une âme peu commune. D'autres juges ont pensé que Savonarole eût ramené l'art dans ^es voies exclusivement religieuses où il était resté enveloppé pendant le xiiV et le xiv« siècle, à l'époque des Cimabué et des Giotto. Comment admettre cette étroitesse de vues attribuée au même homme qui, dans un temps aussi éclairé que celui de la Renaissance, a exercé sur tous les principaux artistes ses contemporains, et particulièrement sur le grand Michel-Ange, une influence si décisive et si profonde? Ces hommes qu'on nous représente si souvent, et non sans raison, comme les précurseurs privilégiés de l'esprit nouveau, fussent-ils tombés dans cette grossière confusion d'adopter comme un des leurs, bien plus de vénérer comme un père et comme un maître, tu maestro, tu duca^ tu signore, un étroit et aveugle partisan du passé? Comment celui qui réclamait dans l'éducation de son temps, à côté d'une profonde et sérieuse étude des livres saints, une large place pour la lecture et la fréquentation des grandes œuvres de l'antiquité, comment un tel homme n'eût-il pas été capable de pressentir Tessor de l'art italien au xvi® siècle, et, une fois pressenti, de l'accueillir avec orgueil et joie ?
Les hommages décernés à Savonarole ne se sont pas
bornés à son temps. Après sa mort, son souvenir fut honoré d'un culte à la foisreligieux et politique, et ses sectateurs (on peut leur appliquer ce nom) furent poursuivis ou respectés eux-mêmes selon les vicissitudes par lesquelles Florence dut passer. Dès le pontificat qui suivit celui d'Alexandre VI, la persécution sous laquelle avaient péri Savonarole et ses deux compagnons s'apaisa, car le nouveau pape Jules II n'était autre que ce fougueux cardinal de Saint- Pierre-aux- Liens qui, légat en France, s'était mis à la tête du même parti politique dont Savonarole avait été le chef dans Florence. Au milieu du siècle, sous le règne de Paul IV, une commission de la congrégation de l'Index fut chargée d'examiner les écrits de Savonarole et de décider s'ils méritaient le reproche d'hérésie. Cette commission se réunit à Rome, dans le couvent des dominicains de la Minerve, et l'on vit, pendant ses délibérations, le peuple s'agenouiller et prier naïvement dans l'église contiguë, afin que le ciel dictât aux pères, en les inspirant, un arrêt favorable. Leur décision vint autoriser à nouveau la dévotion, devenue publique, à Savonarole. Peu de temps après cependant, les Médicis 'ayant repris le pouvoir, on trouve deux lettres d'un archevêque de Florence, en date de 1583, qui poursuit au nom de ses maîtres ce culte redevenu factieux. Le comte Charles Capponi a publié V office latin de Savonarole \ composé à l'instar des offices des saints, et qu'on a récité dans certaines églises de Toscane jusqu'à la fin du xvi® siècle au moins. Il est curieux d'y lire, mêlés aux psaumes et
1. Vofficio proprio per fra Girolamo Savonarola e suoi compagnie scrilto nel secolo xvi, con un proemio Prato, Guasti, MDCGGLXlll, edizione non vénale di cento exemplari numerati.
aux formules accoutumées des prières, des récils épisodiques formaot par leur contexte toute une biographie légendaire du célèbre dominicain. Rien de plus italien à. coup sûr, mais aussi rien de plus propre à faire mesurer la trace lumineuse que Savonarole avait laissée derrière lui :
Lectio vi*. — Quand Tœuvre de la prédication lui fut confiée, instruit par des révélations divines, il annonça les calamités qui menaçaient Tltalie et la future rénovation de rÉglise. Au moment où le roi de France menaçait les Florentins, Thomme de Dieu fut envoyé vers lui pour Tapaiser pai* sa prudence et sa sainteté. 11 se rendit à Pise et persuada Charles VIII. De retour à Florence, il commença de publier les volontés divines avec une telle éloquence (avantage dont il était dépourvu auparavant) et au milieu d'un tel concours, que cela parut refifet d'un miracle...
Deo gratias.
Jérôme s'est levé comme la flamme; il n'a pas, dans ses jours, tremblé devant le roi. Et la parole divine a flaoïboyé sur ses lèvres comme une torche ardente.
Sa parole était vivante et elle ét^i.t efficace.
Gloria Patri, etc.
Lectio viia. — Son âme était souvent ravie, et s'unissait de telle sorte à la divine lumière, que son corps, devenu étranger aux sensations de la matière, était comme mort, et qu'il en était arrivé, pendant les dix dernières années de sa vie, à ne rien préparer de ses sermons avant que les oracles divins l'eussent instruit de ce dont il devait parler. Qui dira la rapidité de sa parole, la sublimité de son éloquence, la majesté de son expression? Sa voix était claire, son geste animé, son visage non pas ardent, mais en réalité plein de flamme. Par son œuvre, la paix fut faite entre les citoyens; les mœurs de chacun d'eux se transformèrent de telle sorte qu'on eût dit d'autres hommes. Les enfants, instruits à la simplicité chrélienne, s'abstinrent des choses déshonnêtes ; ils allèrent, dans leur pieuse
ardeur, éveiller les iDdoIents, pénétrer dans leurs maisons, enlever leurs instruments de vices, et les brûler en présence de la multitude.
Deo gratias.
Divinum auanlium maneat semper nobiscum, — Amen.
Lectio VIII*. — A mesure que grandissait sa gloire s'accroissaient aussi le nombre et Tardeur de ses ennemis... Finalement, ils entraînent une grande foule vers le couvent de Saint-Marc, qu'ils assiègent. Ils veulent que Jérôme leur soit livré. Les portes sont fermées par la troupe armée qui entoure le frère. L'attaque commence. Jérôme, agenouillé au pied des autels, prie pour ses amis et ses ennemis. L'incendie ouvre un chemin aux assiégeants, qui pénètrent dans le couvent en brisant tout sur leur passage. La Seigneurie, instruite de cet excès, réclame les frères Jérôme, Dominique et Sylvestre. Jérôme est emprisonné; il subit deux fois la question, mais refuse de désavouer ses prophéties. Enfln les hommes d'iniquité lui font subir, à lui et à ses deux compagnons, le double supplice de la potence et du bûcher; ils jettent ensuite ses cendres dans l'Arno, mais son âme a pris place dans les cieux.
Deo gratias,
Gloria Patri et Filio,,.
Uoffice se termine par quelques oraisons pour none, les secondes vêpres, etc., à travers lesquelles revient toujours le principal motif. Si ces prières ne sont plus régulièrement récitées, ce n'est pas que la dévotion à Savonarole soit complètement éteinte en Italie; il y a une soixantaine d'années à peine qu'a cessé le pieux usage suivant lequel des mains inconnues, malgré la jalousie du pouvoir, couvraient de fleurs à chaque anniversaire la place où avait été dressé son bûcher; il y a encore aujourd'hui en Toscane des piagnoni^ pénétrés de vénération pour le
lointain souvenir d'une prédication à la fois politique et religieuse dont ils n'ont cessé d'appliquer les bienfaisants principes. Ils comptent parmi les meilleurs citoyens et les meilleurs chrétiens de l'Italie, pour qui les aspirations libérales de nos jours dans ce qu'elles ont de plus élevé sont les bienvenues. Or, si l'Italie a reconnu de la sorte dans l'éloquent dominicain du xv" siècle un dévoué patriote et un généreux réformateur catholique, nous n'avons pas autorité à nous montrer plus sévères qu'elle. Nous devons reconnaître, en même temps que la faiblesse par où il a péri, et qui fut toute de son époque, la grandeur de la mission remplie par Savonarole. A coup sûr, sa tentative de réforme morale et religieuse n'a pas été complètement perdue, car elle a commencé à relever les âmes. Quant à son influence politique, il faut se rappeler qu'il a rendu à Florence une ère de liberté d'où est sortie la grande école des publicistes italiens du XVI' siècle. L'Italie ne s'est pas trompée en protestant contre ceux qui ont triomphé à la fois d'ellemême et de lui, et en exaltant son noble souvenir.
d'après ses oeuvres inédites
Je me propose d'étudier dans la vie de Guichardin, avec le secours des dix volumes de ses œuvres inédites récemment publiées *, non pas toute la peinture intellectuelle et morale, mais certains traits de la Renaissance. Cette brillante époque, si originale au sein de la tradition, si puissante par l'action et par les idées, si mêlée de bien et de mal, d'éclatant prestige et de défaillance, occupe une trop large place dans l'histoire pour être embrassée d'un seul regard. Il semble que les monuments des arts et du savoir antique n'avaient si longtemps dormi dans l'ombre, et que le moyen âge n'avait poursuivi en des voies nouvelles un si patient travail que pour préparer cette vive éclosion du xv» siècle et du commencement
1. Opère inédite di Francesco Guicciardiniy illustrate da Giuseppe Canestrini e publicate per cura dei conti Piero e Luigi Guicciardini, 10 vol. in-8*, 1857-1867, Firenze, Barbera Bianchi, etc.
du XVI*. La prodigieuse rencontre de tant de sources vives, c'est-à-dire de la tradition classique, de la ]
passion ardente et sincère des siècles immédiatement précédents et des premiers et éclatants rayons de la J lumière moderne, fait de cette incomparable période un vaste sujet d'étude, s'étendant dans tous les domaines du beau et ne pouvant être resserré dans -r un cadre étroit. Mais il est certains aspects qu'une vie telle que celle de Guichardin, homme d'État, administrateur, moraliste, semble reproduire et permet d'étudier sous des formes particulières et concrètes.
Ce sont peut-être les traits originaux et permanents du génie italien, ceux qu'il a hérités du génie antique, ceux qui ne s'étaient pas effacés et dont une longue décadence n'a pas empêché quelques-uns, sans doute, de reparaître de notre temps.
Plus on étudie les Italiens modernes, plus on se persuade que revivent chez eux plusieurs traits du génie classique. La Grèce poétique respire encore dans l'imagination païenne comme dans la nature prestigieuse de Naples ; tandis que la Grèce politique, comme la Grèce des lettres et des arts, semble revivre dans Florence. Athènes a certainement émis quelques-unes des maximes fondamentales de la démocratie, mais sa période de saine constitution a été courte, elle s'est vue déchirée et vaincue par l'étranger, à la suite des divisions incessantes d'un peuple jaloux, ingrat et inquiet. Florence a eu des destinées analogues : par son génie intelligent et sensé, elle a contribué assurément à la science du gouvernement moderne, sans jamais jouir longtemps elle-même d'une liberté solide. L'Italien toscan du moyen âge, comme l'ancien
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Grec, s'est enfermé dans Tidée étroite de la cité, bien plus dans les limites resserrées d'un parti, d'une corporation, d'une famille, mais pour y aiguiser, pour ainsi dire, la finesse native de ses facultés et y mettre en activité incessante sa vive passion. D'autre part, ce n'est pas seulement un brillant réveil qui, au temps de la Renaissance, ressuscite parmi les Italiens modernes le génie de Tancienne Rome : ils paraissent, à certains traits de caractère et d'esprit, en être les héritiers immédiats et directs. Comme les anciens Romains, ils ont eu plus d'intelligence encore que d'imagination, plus de vues pratiques que de hautes pensées, plus de froide raison que de générosité de sentiment. Ils ont eu l'égale entente des affaires, l'aptitude au grand commerce, à la finance, à la politique. Dans la république romaine, banquiers et publicains avaient fini par former presque un nouvel ordre de l'État : ils y occupaient les hautes charges. Les principaux citoyens, un Cicéron, un Brutus, avant de se montrer censeurs austères, consuls courageux et dévoués, ennemis irréconciliables des tyrans, savaient fort bien gérer leur fortune et placer leurs fonds. Il en a été de même des Italiens modernes, fins diplomates, commerçants expérimentés, financiers habiles. Romains et Italiens devaient tenir avec une égale exactitude leurs registres de comptes et leurs livres d'annales, les souvenirs de leurs gains et pertes en affaires publiques et privées : les deux genres se confondaient. Salluste et Tite-Live sont précédés par une série considérable de vieux annalistes, dont quelques-uns étaient sans doute d'exacts négociants, tout au moins de sévères agriculteurs, et Ton a des registres italiens de la Renaissance qui
mêlent aux écritures de commerce les indications chronologiques intéressant les familles ou concernant les affaires de la cité, de sorte que Thistoire proprement dite naît de très bonne heure et comme d'ellemême de ces habitudes correctes et précises. Les anciens Romains inscrivaient partout et sous toutes les formes les souvenirs de leurs actions, et Ton peut s*étonner aussi de Tincroyable quantité de documents que les archives de Tltalie contiennent, rien que sur les xiv«, XV" et xvi« siècles.
Au premier rang, parmi les publications qu'un zèle intelligent en a su tirer, il convient de compter les dix précieux volumes des œuvres inédites de François Guichardin. Il est permis de dire qu'on n'avait pas, et qu'on ne pouvait pas avoir, avant la connaissance de ces papiers de famille et d'Ëtat, l'appréciation juste et complète d'un personnage qui représente si fidèlement une partie au moins de cette grande époque, et dont la vie peut donner en outre l'occasion de constater le moment précis où la physionomie de la Renaissance s'altère, se flétrit, et laisse apparaître l'inévitable décadence. Le patriotisme local, après avoir produit des merveilles, a étouffé l'esprit public et s'est éteint lui-même dans les discussions des partis, et au milieu de l'invasion étrangère ; l'esprit pratique, après avoir été un mobile de prospérité et de richesses, s'est enfermé dans l'unique souci des intérêts privés; la liberté de la pensée est devenue scepticisme pur, la passion du beau a fait place k la volupté et au sensualisme. Guichardin a été le contemporain, le témoin et, à certains égards, l'un des acteurs de cette transformation. Il a été si bien l'homme de son temps que nous verrons
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sa vie politique et morale se partager aussi en deux périodes très distinctes : exalté d'abord sans doute, élevé au-dessus de lui-même par la féconde agitation dont il recevait les dernières influences, il n'a pas eu assez de force morale pour réagir ensuite contre la corruption et Tavilissement. Né avec assez de hauteur d'esprit pour prendre en main, quand il s'offrait à lui, un rôle généreux, il s'est fait, non sans de certains scrupules, le pur élève de Machiavel, et il n'est pas mort assez tôt pour éviter de mettre en pratique quelques-unes des plus fâcheuses maximes enseignées par son maître.
On rencontre tout d'abord au tome X des Œuvres inédites^ si l'on veut entendre Guichardin exposant lui-même son origine et sa jeunesse, une de ces intéressantes autobiographies dont l'usage, traditionnel en Italie, se retrouve et s'est perpétué dans le midi de la France. Tout père de famille tenait, comme on sait, à honneur d'inscrire exactememt sur un registre à part les chiffres qui rendaient compte de l'état de sa fortune, de ses acquisitions, de ses gains et de ses pertes. Tel était le primitif objet de ces livres, qu'on appelait à cause de cela de raison^ c'est-à-dire de finance ^ De tels documents, précieux assurément pour l'historien, ne fournissent toutefois de sûres
1. Voir, dans la Revue des DeuxMondej du 1" septembre 1873, notre étude sur les livres de raison dans Tancienne France.
données au moraliste qu'à la condition d'être marqués au coin d'une sincérité insouciante, à moins de Tétre au coin d'une austère vertu. Le premier de ces deux cas était celui de Guichardin. Sa franchise au sujet de ses parents ou de lui-même paraît entière, grâce probablement à une certaine indifférence qui lui rend les aveux faciles. Nous y gagnons de voir se dérouler des caractères vrais, éclairant toute leur époque.
C'était en somme le bon sens pratique rehaussé d'intelligence et de finesse qui faisait le fond de l'esprit florentin et l'attribut nécessaire de ces familles patiemment enrichies par un heureux négoce. Guichardin fait remonter la sienne au xiv* siècle. Pendant quatre-vingts ans, ses premiers ancêtres ont été comptés parmi les buoni popolani, c'est-à-dire dans les rangs de ce qu'on appelait le popolo grasso^ les citoyens d'ancienne origine, les bourgeois inscrits dans les divers arts ou corporations, condition nécessaire pour jouir des droits civiques et être appelé aux magistratures. Après cette première période, la famille a grandi en richesse par le commerce des soieries, et par suite en importance politique. Elle est devenue noble; quinze de ses membres, avant la fin çlu XV® siècle, ont été gonfaloniers de justice. Il en est ainsi de presque toutes les grandes familles florentines au XV® siècle; elles s'emploient en même temps au commerce ou à la finance et aux affaires de l'État. Niccolo Capponi, contemporain de Guichardin, travaille à Lyon dans la maison de banque de son oncla Neri; quand son père devient ambassadeur en France, il va auprès de lui l'assister, retourne aux affaires de banque, d'où il est appelé pour accom-
pagner un autre ambassadeur à Venise et passer ensuite, en qualité de commissaire général, dans le camp des Florentins devant Pise. Encore plus éclatant est l'exemple des Médicis. Chargés de la direction des affaires publiques, ces hommes d'esprit y apportent Texactitude et la prudence dont ils ont fait preuve en dirigeant avec succès leurs affaires privées.
François Guichardin, lui, ne devait s'avancer vers les hautes fonctions que parles études libérales; pendant qu'un de ses frères restait, du moins en nom, à la tête de la maison paternelle, labottegadiseta^ dans laquelle une partie de la fortune de François et la dot de sa femme, quand il se fut marié en 1508, étaient placées. Le droit occupe dans son éducation la première place. Il est curieux de suivre dans ses Ricordi autobiografici, quels travaux exigeaient et quelles ressources offrait tout d'abord la carrière d'avocat et de juriste. Dès l'âge de dix-huit ans il va suivre en diverses villes du nord de l'Italie les principaux cours de droit civil et de droit canon; il nous dit quels professeurs célèbres l'attiraient, la dépense qu'il fallait faire en chacune de ces écoles. Lui-même de très bonne heure profite de ses enseignements pour enseigner à son tour et pour plaider, comme avocat de nombreuses corporations. Il l'est de celle des tisserands, et de celle de Sainte-Marie-Nouvelle, etc., avec pour salaire une oie à la Toussaint, un chevreau à Pâques, une pesée de cire à la Chandeleur, un morceau de génisse à la Saint-Corneille, etc.
A vingt et un ans, en 1503, il eut une tentation mauvaise, celle d'entrer par pure ambition dans la «léricature. Son oncle Rinieri étant mort, il voulait
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succédei' aux nombreux bénéfices que ce mauvais prêtre, vicieux et débauché, avait acquis. « Ce n'était pas, dit-il, pour vivre lâchement, comme la plupart de nos clercs, c'était que, jeune encore et déjà pourvu de quelque instruction, je me voyais en passe de grandir dans l'Église et de devenir cardinal. Malheureusement mon père, que je respectais beaucoup, s'y refusa. Il déclara qu'il ne voulait pas qu'aucun de ses fils (il en avait cinq) entrât par ambition dans TËglise, dont les affaires lui paraissaient aller déjà assez mal. Ce fut là toute sa raison : je dus m'en contenter, et je me résignais du mieux que je pus, io ne fui contento il meglio che io potetti, » De cet oncle et de son père il trace de curieux portraits. Messire Rinieri était bâtard, sa mère était une esclave. On le fit prêtre et docteur en droit canon dès l'enfance, en revanche on ne l'envoya qu'à l'âge de vingt ans étudier à l'université de Pavie, puis à celle de Pise ; mais c'était peine perdue, il ne voulait rien apprendre et prétendait toutefois être évêque, et comme sa naissance, tout au moins, s'y opposait, il fallut que, grâce au crédit de sa famille^ il accaparât le plus grand nombre possible de béné-^ fîces et de canonicats afin de réunir les sommes considérables nécessaires pour acheter les dispenses du pape Alexandre VI. « C'était un homme d'intelligence et d'esprit, mais extrême, fantasque, ses mœurs étaient mauvaises... Il aimait les vêtements magnifiques, il tenait cour brillante, donnait à dîner souvent et bien ; mais il était avare envers ses parents à qui il ne fut jamais d'aucune aide, ni pendant sa vie> ni par sa mort... Sa vie fut heureuse puisque, bâtard et dénué de toute instruction et de toute vertu, il
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acquit un si grand nombre de bénéfices et de dignités par le seul crédit de son père et de son oncle et sans débourser un seul quattrino ; il n'y eut que son évéché qu'il acheta par simonie, à son grand dommage spirituel et même temporel, car il n'en put jouir plus d'une année ; encore fut-il pendant tout ce temps-là malade et chagrin. Il était de belle figure, de taille élevée, de grand air, d'une vigueur remarquable. Il reçut en mourant tous les sacrements de l'Église, je ne sais trop dans quelles dispositions intérieures, mais en tout cas avec grande peur et grand désespoir de mourir*. »
Tout autre était le père de François Guichardin, Pierre Guichardin. « Il se faisait remarquer par une grande sagesse, nul ne le surpassait en jugement. Fort de sa bonne conscience, il aimait à procurer le bien de la cité et celui des pauvres. Ses vertus morales non moins que la qualité de sa maison et de ses ancêtres lui valurent dès sa jeunesse une réputation qui ne fit que grandir jusqu'à, sa mort, si bien que pour la capacité et la prudence on estimait qu'il y avait dans Florence à peine un seul homme qui l'égalât... Comme il n'était à la tête d'aucun parti et ne s'ingérait d'aucune nouveauté, son nom n'était pas comme d'autres dans toutes les bouches, et sa réputation perdait en éclat, mais aussi, parmi tant d'agitations et de désordres qui troublèrent de son temps la cité, il ne fut atteint ni même sérieusement menacé par aucun péril... Tout entier à des œuvres de justice et de miséricorde, on savait qu'il n'y avait que du bien à attendre de lui. Sa mort causa une