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T. X, p. 57 et sq

i24 FLORENCE — LA RENAISSANTE

émotion plus profonde qu'aucune autre depuis longtemps. Il avait reçu les sacrements de TËglise avec un si grand sentiment de dévotion qu'on peut bien espérer que Dieu lui a ouvert le séjour du salut. Je le regrettai plus que je ne puis dire. Je Taimais plus ardemment qu'il n'est peut-être habituel aux fils d'aimer leur père *. » Entre cet oncle et ce père, Guichardin se trouvait placé, comme Hercule au carrerefour de la vie, entre la Volupté et la Vertu. Laquelle des deux suivra-t-il? Ni Tune ni l'autre, car son ambition est froidement calculée. S'il avait succédé aux bénéfices de Rinieri, il n'eût pas imité sa honteuse conduite, inconciliable avec le dessein d'une vie ambitieuse et active; mais la vertu modeste de son père n'était pas non plus son fait : il retiendra seulement de son exemple une hauteur de caractère qui le mettra au-dessus des vulgaires séductions comme celle de l'argent.

La profession d'avocat et de juriste à laquelle ses études de droit l'avaient conduit ne lui plaisait pas, aussi le voit-on y échapper pour se livrer aux études historiques vers lesquelles l'attirait sa véritable vocation, et écrire une Histoire de Florence {Storia fiorentina)^ œuvre de jeunesse inconnue jusqu'à la publication des œuvres inédites. Elle off're avec la grande Histoire d'Italie, qui a rangé son auteur parmi les historiens classiques, une comparaison intéressante. L'Histoire florentine commence Bill milieu duxv*^ siècle, au temps de Côme de Médicis, et se borne à peu près exclusivement aux révolutions intérieures de ce petit monde de quelques lieues à peine que Florence

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composait avec sa banlieue et ses villes sujettes. L'Histoire d'Italie, qui embrasse les destinées de la péninsule tout entière, ne commence qu'à la première invasion des Français sous Charles VIIÏ; achevée pendant la vieillesse de Fauteur, elle se poursuit au delà de V Histoire florentine.

Outre le choix du sujet, la forme extérieure difTère. On sait combien le style de la grande histoire de Guichardin est régulier et classique; il n'en est pas de même de celui de Y Histoire florentine. La phrase est ici peu travaillée, assez abrupte, semée de mots latins qui sentent le jeune littérateur à peine sorti des écoles cicéroniennes de la Renaissance. L'expression y est moins soignée, mais aussi plus franche, plus naïve et plus abondante. On ne trouve ici aucune de ces harangues par lesquelles Guichardin se fit plus tard l'émule de Thucydide et de Tite-Live. Ce n'est pas que l'auteur s'y abstienne des réflexions que suscite à son esprit le rôle politique des personnages qu'il voit agir; mais il se préoccupe peu de mettre habilement ces figures en scène, et ne songe pas ici à donner du relief à ses pensées en les plaçant dans la bouche de quelque orateur. Cela donne à cet ouvrage un caractère de sincérité et de naturel qui met le lecteur en présence d'une réalité vive, soit qu'il veuille pénétrer l'auteur de cette sorte de mémoires^ soit qu'il se propose d'étudier l'époque au milieu de laquelle il a vécu.

La seconde moitié de V Histoire florentine concorde pour les dates avec la première moitié de VHistoire d'Italie. Cette concordance nous permet de comparer dans les deux ouvrages quelques récits communs revêtus d'expressions fort diverses. Il y a par

exemple un épisode dont Tauteur a été témoin dans ses premières années, et qui a vivement ému son patriotisme : c'est Tinvasion de l'Italie par les Français. Son étonnement a égalé sa colère, car lui aussi, comme tous les grands esprits de son temps, il veut les barbares, c est-à-dire les étrangers, hors de ritalie; il veut Tindépendance de sa patrie garantie par une fédération avec un chef. Pour lui d'ailleurs, ritalie était lasile unique et inviolable de la civilisation; par quelles fautes avait-elle mérité ce terrible fléau de voir sur les rives de TArno et du Tibre les grossiers compagnons de Charles VIII? Pour résoudre ce problème, — car déjà l'auteur mêlait à ses émotions de patriote le sang-froid du calculateur politique, — il fallait d'abord s'en rendre compte par une patiente analyse, en séparer les divers éléments, en signaler un à un les effets, d'où l'on remonterait ensuite vers les causes. La courte narration de la grande histoire nous montrait à peine cette patiente recherche et cette secrète curiosité de l'auteur : quelques lignes, formant un résumé concis et habile, y cachaient le dépit du politique sous la calme sévérité de l'historien. Le nouveau récit nous fait beaucoup mieux juger du procédé de son esprit et nous révèle même des émotions dont la trace disparaîtra entièrement plus tard :

Déjà une partie des troupes du roi Charles VIII avait passé les Alpes. Lui-même entra bientôt en Italie avec le reste de l'armée, composée d'un très grand nombre d'hommes d'armes, d'infanterie et d'artillerie. Je n'en sais pas au juste le nombre, mais je sais qu'avec eux entrèrent en Italie un incendie et une peste qui changèrent non seulement les conditions des Etats, mais encore toutes les

habitudes du gouvernement et de la guerre. L'Italie étant jusque-là divisée en cinq États principaux, le pape, Naples,. Venise, Milan et Florence, Télude de chacun d'eux était deveiller à ce que Tun ne dépassât point Tautre et ne vint point à s'accroître d'une manière dangereuse pour tous, et pour cela on tenait compte du plus petit changement,. on faisait grand bruit de l'acquisition de la moindre citadélie. S'il fallait enfin en venir au combat, les secours, étaient si bien balancés, les troupes si lentes à se former,. Tartillerie si molle à agir, que dans le siège d'un seul* château se consumait un été, et que tous les faits d^armesse terminaient avec peu ou point de sang répandu. Mais, par cette arrivée des Français, comme par une subite tempête, toutes choses furent bouleversées (rivoltatasi sottosopra ogni cosa), l'équilibre de l'Italie fut rompu et mis en lambeaux, et avec lui disparurent tout soin et tout souci des intérêts communs. Cités, duchés et royaumes furent envahis et livrés au désordre ; chacun ne s'occupa plus que de ses propres affaires, ne s'inquiétant pas même si cet incendie qui éclatait à droite, si cet écroulement qui retentissait à gauche pouvait enflammer ou ébranler son propre état. Alors naquirent les guerres subites et violentes; alors on vit les royaumes gagnés ou livrés en moins de temps qu'il n'en fallait jadis pour s'emparer d'une maison de campagne; on vit les assauts rapides, les villes prises non pas en quelques mois, mais en un jour, en une heure; on vit les coups de main les plus hardis et les plus sanglants. Et depuis lors, en réalité, les étatsfurent conservés ou ruinés, donnés ou enlevés non plus par de lentes négociations et avec la plume, comme par le passé, mais en campagne et les armes à la main (alla campagna e colle arme in mano) ^.

Qu'on pardonne à la traduction si elle ne peut rendre tantôt l'ampleur, tantôt la concision elliptique de ce style, h' Histoire florentine oflfre sous ce rapport.

des difficultés particulières, parce que Técrivain y a déposé souvent, en des traits à peine achevés, ses impressions et ses remarques. Ce qu*on y perd en bonne ordonnance et en pureté d'expression, on le regagne à coup sûr en franchise et en variété. Si le récit des mêmes faits dans VHistoire d'Italie offre un tableau sévère, d'une énergique concision, et que de justes proportions unissent heureusement à ce qui Tentoure, la première esquisse en était précieuse à connaître, comme ces dessins qui ont précédé les œuvres des maîtres, et dans lesquels on aime à saisir, avec quelques-uns des secrets de leur talent, la spontanéité des intentions et la richesse des aperçus que le travail émondera et coordonnera plus tard. Poursuivons la comparaison des deux ouvrages. Ne nous arrêtons plus à la surface, c'est-à-dire à la différence de l'exposition et du style. La manière de juger diffère aussi quelquefois : entre les deux histoires, il y a toute la distance du jeune homme à l'homme fait, du jeune homme imparfaitement brisé à la dure école de la vie pratique et des affaires, et accessible encore aux impressions morales, à l'homme endurci par une froide expérience, devenu insensible aux manifestations de la nature humaine, et curieux seulement des combinaisons et des résultais politiques. L'unité de caractère se montre à la vérité, et l'auteur paraît bien, dans l'une et l'autre occasion, panégyriste du succès et admirateur à peu près exclusif de l'habileté; mais enfin VHistoire florentine nous le montre un peu déconcerté, par exemple, de l'héroïque vertu de Savonarole, et ce n'est pas certainement au même âge ni avec le même esprit qu'il a écrit les deux jugements qu'on va lire sur le moine réforma-

leur. Voici d'abord le morceau inédit. Guichardin n'a pas trente ans * :

Les commissaires du pape étant arrivés et ayant de nouveau examiné Taffaire. frère Jérôme et les deux autres furent condamnés au feu. Le vingt-troisième jour de mai, ils furent amenés sur la place des Seigneurs, dépouillés des habits de leur ordre, puis pendus et brûlés au milieu d'un concours de peuple plus grand encore que celui qui se rendait à leurs prédications. Et ce fut jugé une chose admirable que pas un d'eux, même le frère Jérôme, n'ait dit publiquement un seul mot ni pour s'accuser ni pour se défendre.

Ainsi mourut d^une mort ignominieuse frère Jérôme Savanarole, duquel il ne sera point hors de propos de parler plus longuement ici, puisque ni dans notre temps, ni dans celui de nos pères et de nos aïeux, on ne vit jamais un religieux réunissant tant de vertus et obtenant tant d'autorité et de crédit. Ses adversaires mêmes convenaient qu'il était très docte en beaucoup de sciences, particulièrement dans la philosophie qu'il possédait et appelait à son aide en toutes ses propositions comme s'il l'avait faite, mais par-dessus tout dans la connaissance des saintes Écritures, où l'on peut dire qu'il n'y avait pas eu depuis bien des siècles un homme pareil à lui.... Son éloquence dépassa par ces mérites celle de tous ses contemporains; en outre elle n'était point artiflcielle et forcée, mais simple et naturelle; l'autorité et le crédit de celte parole étaient admirables, puisqu'on le vit prêcher continûment avec succès pendant tant d'années, non seulement les carêmes, mais la plupart des jours de fête, dans une ville pleine d'esprits très difficiles et dédaigneux (sottilissimi e fastidiosi), et où jusqu'à lui les prédicateurs les plus excellents, au bout d'un carême ou deux, ne faisaient plus qu'ennuyer. Son triomphe fut manileste ; tous le reconnurent, ses adversaires aussi bien que ses partisans et ses disciples.

Mais la grande question est de juger sa vie. Il faut remarquer à ce propos que s'il y eut quelque vice en lui,

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