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il n'y eut donc qu'une feinte conseillée par Torgueil et par Tambition; car, en observant attentivement sa vie et ses mœurs, on n'y trouve pas le plus petit vestige d'avarice, de luxure ni de quelque autre faiblesse ou passion, mais au contraire l'exemple d'une vie très religieuse, pleine de charité, de prière et d'observance, non l'écorce, mais la moelle même de la piété; on ne put, dans son procès, noter le moindre défaut de ce côté, malgré les efl'orls de ses adversaires. Il accomplit, en poursuivant la réforme des mœurs, des œuvres saintes et admirables : il n'y eut jamais dans Florence tant de religion et de vertu que de son temps, et cela décrut de telle sorte après sa mort qu'on vit clairement que ce qui s'était fait de bien de son temps n'avait été créé et soutenu que par lui. On ne jouait plus en public, dans les maisons rien qu'avec retenue. Les tavernes, refuge ordinaire de la jeunesse corrompue et de tous les vices, s'étaient fermées ; les femmes avaient quitté en grande partie les vêtements déshonnétes et lascifs; les enfants, élevés pour la plupart dans l'habitude du vice, avaient été amenés à une vie modeste et sainte; sous la conduite du frère Dominique, ils avaient été partagés en compagnies, fréquentaient les églises, portaient les cheveux courts, poursuivaient de pierres et d'injures les hommes joueurs et débauchés et les femmes vêtues avec inconvenance. Ils allaient, pendant le carnaval, saisissant les dés, les cartes, le fard, les livres et tableaux impurs, qu'ils brûlaient publiquement sur la place des Seigneurs, et ces jours qui d'ordinaire voyaient mille iniquités, ils les commençaient par une procession avec beaucoup de sainteté et de dévotion...
S'il fit œuvre si utile pour les choses spirituelles, il ne fît pas une œuvre moins grande pour le gouvernement de la ville et pour le bien public. Après la chute de Pierre de Mcdicis le pays restait de toute part divisé, les partisans de l'ancien état se voyaient en grande haine et en grand péril...
Frère Jérôme, lui seul, empêcha les violences et les désordres : par l'institution du grand conseil, il mit un frein aux ambitions; par l'appel à la seigneurie, il opposa une digue aux excès populaires; il fit enfin la paix universelle, qui, coupant court à toute recherche du passe,
détourna les vengeances dont les partisans de Médicis étaient menacés.
Ces mesures firent sans aucun doute le salut de la cité, et, comme il le disait avec vraisemblance, le profit des nouveaux gouvernants aussi bien que des vaincus. Véritablement les œuvres de cet homme furent exeellentes, et de plus quelques-unes de ses prédictions s'étant réalisées, bien des gens n'ont point cessé de croire qu'il avait été vraiment envoyé de Dieu et prophète nonobstant son excommunication, son procès, et sa mort. Je ne sais qu'en croire et n'ai pas sur ce point d'opinion arrêtée en aucune façon, m'en rapportant, si je vis, au temps qui éclaircira tout; mais je conclus volontiers à ceci, que, s'il fut sincère, nous avons vu de nos jours un grand prophète, et, si ce fut un fourbe, un très grand homme. En effet, indépendamment des lumières de son esprit, s'il fut capable de dissimuler si publiquement pendant tant d'années, on doit confesser qu'il eut une intelligence, une adresse et une habileté d'une profondeur extraordinaire.
Tel est en substance le récit de V Histoire florentine. Ouvrons maintenant V Histoire d'Italie, Guichardin n'y est plus qu'un froid témoin. Prenant acte du mauvais succès des tentatives de Savonarole, il recherche et, énumère les fautes qui doivent expliquer son échec. Il lui reproche sérieusement d'avoir indisposé le pape dans un moment où il fallait le ménager pour reprendre Pise par son aide. Négligeant enfin Thistoire intérieure de Florence, passant entièrement cette fois sous silence l'influence exercée par Savonarole sur le gouvernement de la cité et sa réforme passagère des mœurs, prenant une vue plus large, Guichardin s'étend sur le rôle que Savonarole aurait voulu jouer comme réformateur de l'Eglise au moyen d'un concile général. Il termine enfin son récit de la mort de l'illustre dominicain par ces lignes équivoques et
glacées : « Il mourut avec constance, mais sans rien dire qui pût faire juger s'il était innocent ou coupable, et sa mort ne fixa point les jugements passionnés des hommes. Beaucoup demeurèrent persuadés que c'était un imposteur; d'autres restèrent convaincus que Tinterrogatoire rendu public était une pièce fabriquée, ou que la force des tourments plutôt que celle de la vérité avait vaincu sa complexion, qui était faible et délicate; même ils excusaient cette faiblesse par celle du prince des apôtres, qui, sans être emprisonné, ni torturé, ni violenté d'aucune manière, mais sur de simples paroles de serviteurs et de servantes, renia lé maître dont il avait entendu les divins préceptes et vu de ses yeux tant de miracles. »
Peut-être faut-il du moins savoir gré à Guichardin de ces dernières lignes. Peut-être y a-t-il de sa part quelque reste de sympathie à se faire également l'écho de ceux qui ont condamné et de ceux qui ont excusé Savonarole, et à rapporter même l'excuse dont ses persévérants admirateurs couvraient ses derniers aveux. Peut-être est-ce le souvenir de ce qu'il a vu et entendu pendant son enfance qui suspend encore son jugement en présence de cette question : Savonarole fut-il fourbe ou sincère? Mais, chose remarquable, la pensée de l'insuccès final semble maintenant non seulement l'empêcher de reconnaître la grandeur du prophète, mais encore lui faire révoquer en doute cette habileté de l'homme pour laquelle tout à l'heure il réservait dans tous les cas son admiration. Tout à l'heure il pouvait, en suspendant sa réponse, ne pas dissimuler quelques évidentes et sincères émotions; maintenant l'avenir avait parlé, l'œuvre de
Savonarole avait péri, son échec était incontestable; adieu donc au sympathique et inutile souvenir d'une entreprise éphémère I
Cependant Tambition parlait trop haut au cœur de Guichardin pour qu'il se bornât longtemps au rôle d'observateur. Il avait sans doute déjà acquis quelque renom parmi ses concitoyens puisque nous le voyons envoyé, dès février 1512, avec une dispense d'âge (il n'avait pas atteint sa trentième année), en qualité d'ambassadeur en Espagne. Florence n'avait pas eu jusqu'alors de représentant dans ce royaume dont l'essor tout récent n'était dû qu'à Ferdinand le Catholique; mais en présence de la sainte ligue formée en 1511 contre la France par le pape Jules II, Henri VIII, Venise, les Suisses et TEspagoe, la république florentine méditait de sauvegarder ses liens à la fois avec les Espagnols et les Français et de revendiquer sa neutralité. Le jeune ambassadeur était chargé d'agir en ce sens; on lui recommandait en outre de profiler de son séjour dans la péninsule pour se rendre utile aux intérêts du commerce national. Le champ d'observation était des plus riches et des mieux choisis. La monarchie espagnole venait de révéler au dehors son importance nouvelle par les guerres d'Italie, tandis qu'à Tintérieur sa puissance s'était constituée avec de telles apparences de durée qu'il devenait à la fois très intéressant et très urgent pour les hommes d'État de rechercher d'où provenait cette grandeur, s'il était à croire qu'elle dût se continuer et s'augmenter dans l'avenir. François Guichardin, à défaut d'expérience, avait une finesse et une sûreté de jugement à la hauteur d'une telle tâche. Il réussit à se faire très bien venir
du roi Ferdinand, puis à empêcher que, pendant cette période de trouble général, Florence fût tout d'abord inquiétée. Ce n'est pas tout; il avait à cœur d'étudier, aux termes des instructions qui lui avaient été remises, les ressources du pays, son agriculture, son commerce, ses revenus, ses forces morales et le génie de ceux qui le gouvernaient. Il fît avec soin cette multiple enquête; nous en jugeons par ses dépêches adressées à la Balie de Florence, par ses lettres de famille, mais surtout par un important mémoire résumant ses observations ^ Il la fait en politique qui mesure exactement de quelle portée est le progrès d'un État, en économiste qui recherche les sources naturelles de la prospérité, en moraliste qui dans le caractère d'un peuple, dans les qualités de son chef voit les causes du succès ; mais on v sent le fataliste et le sceptique qui fait grande la part de la fortune et ne médit d'aucun moyen propre à triompher. Il ne dédaigne pas le trait précis et satirique. « L'Espagnol, dit-il, vit à l'étroit, s'il fait quelque dépense c'est pour avoir un beau vêtement ou bien acheter une mule, étalant plus de richesse au dehors qu'il n'en laisse au logis. Sachant vivre de peu il n'est pas moins cupide d'acquérir et d'amasser. C'est un dicton que mieux vaut seigneur français qu'espagnol: tous deux pillent le pays, mais le Français dépense tout aussitôt, tandis que l'Espagnol accumule; outre que, si je ne me trompe, l'Espagnol étant plus rusé doit savoir mieux voler... », et il termine ainsi : « La dissimulation est propre à tout ce peuple, particulièrement à la province d'Andalousie et dans cette