Opère inédite ^ t. VL
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province particulièrement aux habitants de Gordoue, qui est la patrie de Gonzalve, le grand capitaine. » Enfin, en homme pratique, chemin faisant, il recueille certaines informations utiles à ses intérêts particuliers en même temps qu'à ceux de TËtat; il mande à son frère quels avantages certains marchands savent tirer du négoce avec Calicut; il y met une insistance qui fait penser que la maison des Guichardin, la bottega di seta, ne devait pas être indifférente à ces détails.
Il trace ainsi le portrait de la reine Isabelle, morte depuis huit ans, mais qui vit dans le souvenir de ses sujets : « On dit qu'elle aima beaucoup la justice, qu'elle fut de mœurs parfaitement honnêtes, aimée et crainte de ses sujets, généreuse de cœur, amie de la gloire, digne en tout d'être comparée aux femmes les plus illustres de tous les temps. Par respect pour elle, le roi, enclin au jeu, modérait sa passion, sous le joug de laquelle il est retombé depuis. »
Il s'étendra plus longuement sur Ferdinand le Catholique qui est, de sa part, l'objet d'une admiration toute spéciale. Parmi les motifs de cette admiration figurent bien des viriles qualités, la rectitude du jugement, la possession de soi-même, l'esprit d'ordre, d'épargne, de travail, de secret; mais évidemment le principal mérite de Ferdinand est, aux yeux de Guichardin, son incomparable succès. La fortune lui est demeurée constamment propice ; elle lui a ménagé l'intégrité et l'accroissement même de son héritage; tout lui a réussi. « Comme disent entre eux les Mauresques, le roi dicte comme il lui plaît ses lettres de change, et le bon Dieu les souscrit. » Voilà ce qui enchante le jeune politique; il s'ensuit, à
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Tentendre, que les moyens employés par ce favori de la fortune sont les bons, et qa*on doit, pour réussir^ se régler sur ce modèle. Il devient pour lui une sorte de type idéal : le roi, le souverain par excellence ; dans la série de ses Maximes^ rédigées pendant tout le cours de sa vie, ce nom reviendra sans cesse. On voit non moins clairement quels traits de ce caractère l'avaient principalement séduit, grâce sans nul doute à certaines pentes analogues de son propre génie. Guichardin, libre de toute hésitation, appartient désormais à ce groupe des sceptiques instruits, expérimentés, modérés, qu'enfantent en grand nombre les temps de civilisation brillante. Son scepticisme raisonné sait bien quelle puissance conservent par eux-mêmes le sentiment du devoir et celui de l'honnête, et il s'estimera heureux tous les fois que, sans être obligé de faire à des considérations de cette nature de trop grands sacrifices, il pourra paraître soucieux d'y conformer sa conduite: il le fera en réalité d'autant plus volontiers qu'il croira se placer ainsi dans la voie la plus assurée du succès, sauf à prendre le chemin de traverse dès que la grande route offrira trop d'obstacles. Une des plus insignes faveurs, suivant lui, que la fortune ait accordées au roi Ferdinand a été de lui offrir des guerres utiles dont les motifs ont été « presque toujours » justes , de nobles entreprises d'accord avec ses plus pressants intérêts, de sorte que, sans s'écarter de ce dernier point de vue , il paraissait n'avoir d'autre mobile que le dévouement au bien général et Tamour de la gloire. Telle a été l'éducation politique de Guichardin. Il a grandi au milieu d'une famille exercée depuis longtemps aux grandes affaires, soit dans le gouverne-
ment intérieur, soit dans le négoce. Il a eu pour nourriture de son esprit ce qu'on appelait alors les bonnes lettres et le droit, le pur héritage de Tanliquité classique, la meilleure préparation de ceux qui veulent apprendre à se gouverner eux-mêmes et à gouverner les hommes. La vocation historique s*est mêlée comme naturellement à cette forte préparation intellectuelle; mais Técole vraiment pratique a été cette ambassade d'Espagne en présence d'un modèle et d'un maître tel que le roi Ferdinand le Catholique. A son retour, Guichardin allait entrer dans la haute administration, qui devait Télever de plain-pied aux plus grandes affaires. Quelle autre voie, intellectuelle, suivrait le jeune politicien anglais d'aujourd'hui? Les Anglais professent de notre temps, comme les Italiens de la Renaissance, qu'il y a une science de la politique inabordable au premier venu, qu'il y faut une longue et spéciale éducation, rendue plus facile et plus sûre par des traditions de famille d'accord avec la confiance publique et avec la mémoire accumulée des services rendus. Des analogies évidentes de génie sérieux et pratique relient aux exemples de lancienne Rome ceux de la finesse italienne et de la prudence britannique.
On ne saurait qu'estimer très honorable le double rôle de Guichardin comme administrateur de plusieurs provinces pontificales, puis comme lieutenant
général des armées de la ligue italienne contre les Impériaux, de 1516 à 1527. Envoyé par la république de Florence en décembre 1515 pour complimenter le pape Léon X, qui passait à Corlone, il fut remarqué par le pontife et nommé au gouvernement de Modène et de Reggio, bientôt à celui de Parme et, plus tard, à celui de la Romagne. C'est ce qui nous vaut dans sa correspondance officielle ou privée * les plus curieux tableaux des désordres dont souffrait Tltalie, en contraste violent avec sa culture intellectuelle et artistique. Au milieu des haines de familles et de partis, Tautorité du gouverneur était sans cesse éludée, soit par révocation des procès en cour de Rome, soit par le double abus des sauf-conduits et des droits d'asile. Les coupables promettaient de « composer », c'està-dire d'acquitter une amende discutée et convenue, mais s'enfuyaient presque aussitôt au delà de quelque frontière prochaine. La guerre civile était à l'ordre du jour, entretenue par de petits seigneurs féodaux, qui entraînaient dans leurs querelles héréditaires non seulement la connivence intéressée des souverainetés voisines, mais la complicité redoutable des brigands de l'Apennin. Il est un de ces brigands, Domenico Morotto, dont nous pouvons avec la chronique de Vedriani {Storia di Modena) et les rapports de Guichardin suivre toute l'histoire; il s'était fait donner par bref du pape, sans doute dans quelque moment de trêve ou de négociation forcée, une petite forteresse de l'Apennin. De cette forteresse de Carpinette, il descendait à chaque instant menacer ou piller Reggio, puis remontait dans son refuge inatta-