T. IV et VII des Œuvres inédiles
quable ou se retirait, près de là, sur quelque territoire, au milieu de bandes alliées.
Il multipliait le nombre de ses partisans à la fois par la crainte et la reconnaissance, faisant à ses heures le chevaleresque, le compatissant et le généreux, puis frappant à Timproviste quelque coup sanglant qui terriûait sur son passage. Il y ajoutait la ruse : Vedriani rapporte qu'un jour, à la faveur d'un déguisement, il pénétra dans Reggio, ne craignit pas de se présenter à Guichardin, qui, pendant tout Fen- Iretien, ne le reconnut pas, mais resta charmé de la noblesse de ses discours et de ses manières.
Il suffît de parcourir les dépêches de Guichardin pour recueillir les principaux traits de cette anarchie qui faisait alors, en plus d'une province, le fond ordinaire de la vie italienne.
c J*ai usé dans Reggio, écrit-il, de tous les genres de répression; j'ai conflsqué les biens, coupé les tètes, rasé les maisons, et n'ai pu encore triompher du mal. La nuit passée (30 octobre ^518), des bannis, fuorusciti, sont venus* attaquer la propriété des Zoboli, à 2 milles des portes de la ville. Ils ont emmené les bestiaux et emporté un grand butin. Ils ont passé dans le Parmesan, puis traversé le Pô, et se sont réfugiés soit dans le Grémonais, soit sur les terres du seigneur Frederico daBozzole, avec qui ils s'entendent. >
Et plus tard.
c Hier matin dimanche (6 février 4519), un des Zobolî, avec quelques compagnons de bas étage, assassina en pleine église pendant la messe, à coups de poignard, un des Fontanelli et un des Malaguzzi. Les assassins avaient des chevaux tout sellés ; les cavaliers de la garde les ont poursuivis, mais ils avaient assez d'avance pour gagner le territoire de Gorreggio, dont les frontières ne sont qu'à 5 ou 6 milles. J'ai grand soupçon que quelques-uns des vieux Zoboli, dans
Reggio même, ont eu la main dans cette affaire ; j'userai de toute diligence pour trouver la vérité et punir. >
En Romagne c'est pis encore peut-être. On est là, comme aux siècles les plus cruels du moyen âge, en pleine guerre des Guelfes et des Gibelins. La scène n'en est pas plus politique : elle n'est pas moins violente et sauvage. La superstition populaire y occupe une large place. — Un moine a séduit une femme et empoisonné le mari, Guichardin le fait condamner à mort, il est pendu; mais voilà que, pendant la nuit après le supplice, la terre tremble, les eaux de la montagne se gonflent et inondent la plaine : le peuple effrayé s'écrie que ce moine était magicien, et qu'en mourant il a jeté un sort sur la contrée. L'embarras de Guichardin est curieux à suivre : il explique, il se justifie : il a ordonné une soigneuse enquête dans le château isolé que ce moine habitait; ce pouvait bien être un sorcier, dit-il, mais du dernier ordre et fort peu redoutable. — Guichardin, dans ses dépêches d'Espagne, avait parlé sans réprobation aucune de Tinquisition d'Espagne et des auto-da-fé ordonnés par Ferdinand le Catholique, nous le voyons ici hésitant en présence de ces ridicules soupçons de magie et de sorcellerie. Il se montrera en d'autres occasions esprit très libre ; mais la vérité est qu'il a été de son époque, dont il réunissait seulement en lui les divers aspects.
Cette anarchie intérieure, à peu près générale, n'étouffait pas la merveilleuse fécondité des arts : c'était encore le temps de Raphaël et de Michel-Ange ; Benvenuto Cellini maniait également le ciseau et l'escopette; Luini exécutait ses grandes fresques dans le Milanais ravagé par la guerre; et le Corrège pei-
gnait à Parme pendant Tadministration de Guichardin, entre 1520 et d524, la coupole de Saint-Jean. Guichardin lui-même faisait jouer les pièces de Machiavel à Ravenne par des acteurs florentins, et pour une représentation de la trop fameuse Mandragora demandait par lettre à Tauteur Texplicalion de mots du terroir, que depuis quelques années absent de Florence il ne comprenait déjà plus. — On n'en devait pas moins lutter pied à pied contre les plus violents désordres. Guichardin s'acquitta de ce pressant devoir en administrateur habile et en justicier sévère. Trop souvent désarmé par Tabsence de toute ferme institution, il recourait, quand il pouvait frapper, à des mesures d autant plus rigoureuses. N'ayant guère à compter sur le concours du gouvernement pontifîcal, tenait-il un coupable, surtout de grande famille, il s'empressait d'obtenir de ses juges une condamnation, de préférence capitale, qu'il faisait aussitôt exécuter. « Hier soir, écrit-il le 21 févreir 1317, j'ai reçu de Rome la lettre ordonnant de surseoir àTexécution du comte Alexandro da Sessa, si je croyais que cela dût apaiser les esprits. On a déjà usé de ce moyen à plusieurs reprises et sans nul fruit, c'est pourquoi j'avais commandé dès samedi l'exécution. » Désespérant d'atteindre la plupart de ceux qu'il devait poursuivre, il ordonnait qu'on rasât leurs maisons, et qu'on détruisît leurs récoltes. La répression employait ainsi les mêmes moyens que l'offense; cependant, plus nous voyons Guichardin énergique et ferme, plus nous sommes avec lui pour applaudir à ses efforts et souhaiter son succès, car il représente, au fond de ces provinces, l'esprit de la discipline moderne, s'indignant contre les plus aveugles abus
du moyen âge. Il ne devait pas toutefois y consumer obscurément ses forces, les suprêmes dangers de Tltalie allaient rappeler sur une scène plus retentissante.
C'était le temps où la puissance de Charles-Quint, vainqueur à Pavie, devenait très redoutable- Les Italiens surtout avaient lieu de craindre les incessants progrès de Tempereur allemand. Fortement établi dans le royaume des Deux-Siciles, il dominait militairement dans le Milanais, disposait de Gènes, étendait ses exigences sur Florence et sur Rome, devenait inquiétant pour les États de terre ferme de Venise. On voyait en lui dans le présent un oppresseur, et dans Tavenir le maître redouté de toute la péninsule italienne où il projetait de passer à la tête d'une armée pour prendre la couronne impériale. Le dessein qu'on lui prétait d'aspirer à la monarchie universelle excitait la jalousie soupçonneuse du roi d'Angleterre, l'inimitié intéressée du roi de France, et provoquait la coalition des divers princes de l'Italie. Guichardin fut un de ceux qui mesurèrent promptement le péril et se mirent des premiers à l'œuvre pour essayer de le conjurer. Il était encore gouverneur de la Romagne quand le coup de la bataille de Pavie retentit. Fatigué de sa pénible administration, préoccupé de la santé de sa femme, il songeait à revenir à FJorence et à rentrer dans la vie privée. Les offres du pape, qui souhaitait de l'employer auprès de lui, ne le fléchissaient pas ; mais, quand la pensée du danger suprême de l'Italie lui apparut, il s'offrit au contraire, et, mettant de côté toutes les considérations privées, il voulut accepter, avec le titre de lieutenant général de l'armée de Clément VII, la mission difficile de réunir contre l'empereur les
diverses puissances de l'Italie et d*attirer dans cette ligue la France, fort intéressée à rencontrer une aide contre son puissant vainqueur. On le voit, dès la fin de 1525, pousser activement les mulliples négociations. Le moment est favorable, dit-il; les Milanais se sont insurgés contre les Impériaux et les tiennent en échec; les Suisses, rentrés chez eux, seront facilement engagés; la France ne sera pas liée par les négociations de Madrid ; elle donnera de l'argent pour payer les Suisses, et fera une utile diversion du côté des Pyrénées. Une autre heureuse circonstance est, au lendemain du traité de Madrid, le mariage de Charles- Quint avec cette jeune et charmante Isabelle de Portugal dont il est tendrement épris. Au comble du triomphe et du bonheur, César, comme l'appelle Guichardin, parait oublier ses récents projets; il veut, dit-on, rentrer en Allemagne pour arrêter les progrès des luthériens et châtier les agressions des Turcs. Que la ligue italienne hâte ses préparatifs, et peut-être lui sera-t-il donné de surprendre les Impériaux dans un instant de relâchement ou de faiblesse. c< Méditer une guerre, si le succès en était évidemment impossible, s'appellerait folie, écrit-il; mais, pour peu qu'il y ait ici quelque espérance raisonnable, ce parti est moins périlleux que d'accepter sans résistance la servitude. Il me parait nécessaire, en tout cas, de se résoudre tout de suite. Doit-on s'en remettre à la discrétion de César, il est inutile de l'irriter par des délais; mais, si Ton veut en venir aux armes, tous retards sont funestes : il y en aura bien assez d'inévitables quand il faudra réunir tant de parties intéressées. » Les excitations et les efforts de Guichardin furent pour beaucoup dans la formation de la Sainte Ligue,
qui fut conclue à Cognac le 22 mai 1526 entre le pape, le roi de France, la république de Venise, la république de Florence et le duc de Milan François Sforza; son activité est inouïe pendant toute cette :année 1526, et nous pouvons la suivre soit dans la série de ses rapports à la cour de Rome, soit dans ses correspondances avec les divers ambassadeurs du Saint-Siège au dehors, ou bien encore dans ses lettres écrites aux gouverneurs des villes italiennes pour réclamer d'eux des subsides, ou à ses frères qu'il charge de missions privées. Les premières mesures ■et bientôt les résultats suprêmes ne répondent cependant pas à ses sages conseils. François I", au lieu de se hâter, écoute les négociations dont l'occupe habilement Charles-Quint, très vite rendu à la plus active vigilance; largent manque pour lever les troupes suisses; on ne sait pas obtenir des Grisons qu'ils ferment aux bandes allemandes leurs passages. En Italie on met à la télé des armées de la ligue le duc «d'Urbin, représentant égoïste et incapable des intérêts particuliers de Venise : son incurie l'empêche de pousser activement l'entreprise qui devrait délivrer Milan. Bientôt le connétable de Bourbon vient s'enfermer dans celte ville pendant que les terribles lansquenets approchent. Il faudrait, en allant se placer 'entre eux et les Impériaux, empêcher leur jonction. Les chefs allemands n'ont pas l'argent nécessaire pour payer leurs troupes : il faudrait profiter contre •eux de l'indiscipline de ces reîtres au lieu de la laisser grandir en un danger nouveau pour l'Italie. Rien de 4out cela n'est fait. Guichardin presse inutilement, luttant seul d'activité avec l'empereur, et montrant à lous le péril. A Robert Acciainoli, le représentant du
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pape en France, il écrit : « Nous ne voyons paraître ici ni Suisses ni Français. Les bonnes paroles ne suffisent pas, il faut des effets, autrement cette entreprise est, je ne dis pas menacée, mais ruinée; pour avoir voulu nous opposer au triomphe de César, nous l'aurons porté à son comble, nous aurons de nos mains édifié la monarchie universelle. Ne vous contentez pas d'insister et d'importuner, mais criez au ciel pour que les secours nous arrivent, sinon c'est fait de nous, actum est de nobis^ et le roi de France se repentira trop tard à son grand détriment et déshonneur de nous avoir laissés succomber. » Aux Vénitiens il mande : « Je ne suis point homme de p^uerre, et peut-être la forte volonté de délivrer ntalie de cette intolérable servitude étrangère me rend-elle plus ardent qu'il ne convient; je vois cependant beaucoup de nos capitaines penser comme moi et croire que, si les Suisses doivent tarder encore, il faut attaquer sans eux, et qu'à délivrer Milan nos forces pourront suffire ». Au pape que les premiers revers semblent abattre il affirme qu'il n'y a pas lieu de désespérer encore du roi de France; si le duc d'Urbin s'est mal conduit jusqu'à ce jour, il faut corriger sa marche en se plaignant aux Vénitiens qui ont après tout les mêmes intérêts que les autres membres de la ligue dans cette guerre. ^ Votre Sainteté a grand'raison d'être mécontente, dit-il; mais ce n'est pas office d'homme que de s'épouvanter et de jeter la face contre terre pour quelques insuccès au commencement d'une si grande entreprise. Quelle paix pourrait-on obtenir en ce moment qui ne dût être déplorable? On aurait une courte trêve pour tomber ensuite dans un tel abîme qu'en face de ces pro-
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chaines misères celles de la guerre présente deviendraient bientôt regrettables. » Machiavel, chargé de missions auprès de lui pour sauvegarder les intérêts et diriger la coopération de Florence, témoigne dans chaque rapport de son zèle infatigable : « Il rétablit tout, dit-il, et remédie à tout; il impose seul aux condottieri, seul il obtient de Targent; trop heureuse ritalie, si cet homme pouvait tout ce qu'il veut! » — Le bruit de l'invasion étouffait déjà ses exhortations suppliantes. L'armée des lansquenets, après avoir opéré sa jonction avec les troupes espagnoles du connétable, s'avançait en faisant la terreur sur son passage. La correspondance de Guichardin suit pas à pas le fléau qu'il voudrait encore détourner; il écrit lettres sur lettres aux gouverneurs des villes, aux chefs militaires, en même temps qu'aux divers négociateurs. Il presse les envois d'argent, les mouvements militaires, les moyens de résistance; il envoie de toutes parts les avis quMl a reçus, les indices qu'il a recueillis : les lansquenets sont arrivés tel jour en tel lieu; on croit qu'ils vont prendre telle direction; telle ville est menacée. Florence est-elle le but où ils aspirent, ou bien serait-ce Rome qu'ils convoiteraient de piller?
Ils allaient, comme on sait, à Rome. Nous n'avons pas à raconter les grands événements qu'amena la fin de cette guerre; ils appartiennent à l'histoire générale, et Guichardin lui-même les a exposés dans son Histoire d'Italie; mais il convient d'ajouter à son récit tout impersonnel le souvenir du grand rôle qu'il a joué. Le connétable de Bourbon était arrivé le 5 mai 1527 devant la ville; le 6, il est tué, pendant que son armée entre sans résistance, et que com-
mence ce terrible sac de Rome dont Thorreur retentit dans toute la chrétienté. C'est pour Guichardin l'occasion d'un redoublement de zèle. Il insiste de nouveau auprès des Italiens et des Français pour qu'on vienne délivrer le pape, prisonnier dans le château Saint- Ange. « Ses prières doivent, dit-il (18 mai), émouvoir les pierres mêmes; des Turcs seuls pourraient y être insensibles. Il ne s'agit pas uniquement du pape, il s'agit de la papauté. Que Dieu ne lui soit plus jamais en aide, s'il n'est pas vrai qu'il aimerait mieux être mort que voir un tel malheur!... (28 mai.) Pourquoi, à la première nouvelle du sac de Rome, les armées alliées n'ont-elles pas marché avec toute la célérité possible au secours de la forteresse? Non seulement elles eussent délivré le pape et les cardinaux, mais peut-être eussent-elles accablé Tennemi, enivré de pillage et de débauche. Pendant dix jours les Allemands n'ont fait aucune tranchée, placé aucunes gardes, observé aucune discipline. Ne pouvait-on les surprendre? C'est plus difficile à présent, mais non pas impossible. »
Guichardin refusa de désespérer jusqu'à ce que l'accord forcé entre l'empereur et le pape, au commencement de juin, lui eût ravi tout prétexte d'autorité. A partir de ce moment il n'est plus rien; il quitte la cour pontificale, désavoué et renié comme le principal auteur de la guerre qui vient d'attirer de si grands malheurs sur l'Italie. Chaque état italien l'accuse parce qu'il n'a songé qu'à l'intérêt général. Méconnu et déçu, il entre dans la retraite. En même temps succombent les dernières espérances de la patrie commune; la prise de Rome a consommé la ruine de l'indépendance italienne et marque aussi
pour la brillanle époque de la Renaissance le moment précis d'une décadence irrémédiable. Si la carrière active de Guichardin se fût terminée là, il aurait laissé un nom respecté, et Thistoire morale n'aurait le droit de relever ses précédentes hésitations, ses admirations et ses semblants de doctrines équivoques qu'à la condition d'ajouter qu'un généreux patriotisme, s'inspirant d'idées politiques supérieures à celles du commun des esprits de son temps, l'avait fait triompher de ses faiblesses et l'avait absous.
Les Florentins, à la nouvelle de la prise de Rome^ avaient chassé le cardinal de Cortone, représentant des Médicis et du pape Clément VII. A la suite de cette insurrection, le parti modéré, celui des Ottimatiy avait pris en main les affaires ; et, sous le gouvernement de Pierre Capponi, gonfalonier, la république allait jouir pendant deux années d'une tranquillité relative au milieu de l'effervescence générale. Guichardin en profita pour rentrer dans la ville ou habiter la campagne voisine, et c'est pendant ses loisirs qu'il composa une grande partie de son histoire d'Italie. Ce qui règne dans cet ouvrage de détachement et de sérénité littéraire ne doit pas nous faire illusion sur les vrais sentiments de l'auteur qui nous sont révélés par une pièce infiniment curieuse retrouvée dans ses papiers. Guichardin, abandonné du pape, suspect à ses compatriotes qui lui reprochent d'avoir délaissé ou trahi leurs intérêts pour ceux de la cour de Rome, s'adresse à lui-même une
Consolation ^ qui est une des pages les plus instructives de son histoire intellectuelle et morale.
Reconnaissons d'abord ici un de ces retours vers les habitudes littéraires de Tantiquité qui s'étaient continuées, disions-nous, dans la Renaissance italienne. On sait quelle place occupait dans Tancienne rhétorique le genre « consolatoire ». Le rôle de la rhétorique avait été de servir à la diffusion des lieux communs, c'est-à-dire de ces maximes qui traduisent à chaque génération les progrès de l'esprit humain. Elle avait été l'organe de cette propagande des idées générales par laquelle la Grèce et Rome et, après elles, l'Italie de la Renaissance et la France moderne ont servi avec une singulière puissance la cause de la civilisation. Dans Guichardin en particulier la tradition de cette rhétorique est facilement visible. Il semble qu'à ses yeux la chaîne des temps n'ait pas été rompue : homme du xvi° siècle, plongé dans la vie politique et pratique, il vit familièrement avec les souvenirs et presque avec la langue de Tite-Live dont il applique les sentences à l'interprétation des vicissitudes contemporaines. La forme littéraire des Consolations lui est aussi un héritage antique : les anciens rhéteurs n'avaient pas oublié, parmi les circonstances de la vie humaine de nature à troubler le plus profondément les âmes, les déceptions politiques, ils en avaient étudié les motifs divers : quelquefois uniquement l'ambition trompée, souvent aussi de nobles regrets, de généreuses préoccupations de patriotisme. L'écrit de Guichardin a sur la plupart de leurs œuvres, toujours un peu factices, le double avantage de nous faire connaître ses idées en signa-
lant des traits tout particuliers à sa propre douleur et de nous peindre une situation générale, qui a pu se reproduire assez pareillement depuis pour prêter à de singuliers rapprochements *.
Par la ruine de ton maître, dit Tauteur de la Cansolation s'adressant à lui-même, tu as perdu la charge que tu occupais, charge si haute qu'un homme de la première naissance et du premier rang eût été honoré de l'avoir, charge honorable qui te plaisait infiniment et te mettait en réputation auprès de tous les princes chrétiens et dans toute ritalie d'une façon que tu n'aurais jamais osé espérer ni souhaiter... Le regret d'avoir perdu tout cela est d'autant plus cuisant par le souvenir d'avoir conseillé une guerre si malheureuse; mais sois assuré que ceux qui ont pris part à cette résolution doivent être affranchis de tous remords. Qui considérera les torts dont le pape avait à se plaindre, les progrès de l'empereur d'Allemagne vers la domination de l'Ilalie, la faiblesse des impériaux dans la péninsule, l'opportunité du concours des Français el des Vénitiens, conviendra que rarement on a commencé une entreprise si juste et si nécessaire avec de meilleures espérances de succès. Tu n'es donc coupable ni pour le conseil, que tu as donné raisonnable, ni à cause des résultats, puisque rien n'a manqué de ce qui était en ton pouvoir. Étant sans faute, tu dois être sans déplaisir. Les accusations qui s'élèvent contre toi tomberont d'ellesmêmes avec le temps. Dans l'émotion de malheurs extrêmes, nos concitoyens, peu habitués aux revers, entraînés par la passion, disent tout ce qui leur rient à l'esprit; les uns sont entraînés par la douleur, les autres par l'envie, et leurs paroles rencontrent dans la multitude un crédit facile; mais le peuple est changeant et les gens sages retiennent leur opinion; la calomnie disparaîtra.
i. Nous aurions pu citer récrit de Guichardin dans une traduction littérale, attribuée à M. Emile Ollivier, et qu'on a prise à tort pour une composition apocryphe.
Il reconnaît cependant que la retraite est pénible; il énumère les raisons qui attachent aux affaires, publiques celui qui les a une fois pratiquées; il décrit enfin les joies et les ardeurs de Tambition, et Ton sent qu'il trahit le secret de son àme.
Ce qui, plus que toute autre chose, louche les cœurs généreux et les nobles esprits, c'est le désir d'être estimé et admiré des autres hommes, de maintenir vivante sa renommée, d'être montré au doigt comme Démosthène,. qui se rejouissait lorsque, passant par la ville, il entendait la vieille femme revenant de la fontaine dire tout bas à sa voisine : t Celui-ci est Démosthène >. Le ménagement des affaires publiques et la grandeur qui s'y attache attirent les suprêmes hommages des hommes; peut-être est-elle excusable, cette ambition qui semble nous égaler aux dieux.
En vain l'auteur de la Consolation reviendra-t-il après, cela aux lieux communs sur les avantages de la retraite^ il ne plaidera plus qu'une thèse convenue. Il ajoutera bien que, pour qui a goûté les avantages de la forlune, savoir s'en passer est grandir encore ; il citera l'exemple de Scipion, de Dioclétien; mais ce ne sera plus là que de la vaine rhétorique : son vrai sentiment lui a échappé, il est de ceux qui ne se consolent pas.
Guichardin lui-même a dit ailleurs qu'il ne faut pas ajouter foi au langage de ceux qui prétendent avoir quitté les affaires publiques par amour du repos et par fatigue des soucis de l'ambition. La passion toute contraire, assure-t-il, est le plus souvent au fond de leurs cœurs. « Que, par la moindre fissure, ils voient briller une lueur nouvelle, rien ne les arrête ; laissant là le repos si vanté, ils y courent,, comme la flamme sur une matière sèche ou imbibée d'huile; subito che si rappresenta qualche spiraglio di
grandezza^ vi si gettano con quello impeto cke fa il fuoco a una cosa secca o unta *. » C'était écrire sa propre histoire. Il se trouvait au sommet d'une de ces voies glissantes qui manquent rarement de s'offrir à Tardeur des politiques, et au seuil desquelles une grande force de volonté et de modération, un viril sentiment de Thonnête peuvent seuls les retenir. L'Italie prospère ou combattant pour son indépendance lui avait offert le vaste champ d'une action légitime et louable; l'Italie, asservie aux étrangers qu'il avait combattus, n'aurait dû attendre de lui que la protestation de sa retraite et de son silence. Au gouvernement modéré des oitimati avait bientôt succédé dans Florence celui des arrabbiati ou des ultra-libéraux. Ce changement ne s'était pas accompli sans violences; le précédent gonfalonier, Pierre Capponi, avait échappé à la mort par la fuite, d'autres avaient été moins heureux. Guichardin s'était trouvé en présence d'une démocratie turbulente, exaltée par le péril commun, et dont les témérités dangereuses lui répugnaient jusqu'à le rendre aveugle pour ce qu'elle entraînait avec elle de généreuse ardeur et de patriotisme local. Depuis longtemps suspect, il s'était bientôt vu accusé formellement de trahison et d'exactions. Cité à comparaître, ainsi que beaucoup de citoyens de Florence également menacés, il avait préféré le risque de la confiscation de ses biens à celui d'une condamnation à mort sans doute résolue d'avance. C'est en de telles circonstances qu'il ne fît pas difficulté d'aller reprendre du service auprès du pape Clément VII. Sa pensée n'était
\. Ricordi, GCLXXIX, 1. 1, p. 182.
pas de renouveler contre les impériaux la guerre à outrance, comme le voulaient imprudemment sans doute les exaltés florentins; il savait au contraire que depuis la prise de Rome la cour pontificale ne songeait plus qu'à régler avec Tempereur le sort de la péninsule. Ce fut Tobjet de la paix de Barcelone et des conférences de Bologne en 1529. Charles-Quint s*étant rendu dans cette ville pour y être couronné, on y traita de la paix définitive. Il fut décidé que le gouvernement populaire serait aboli dans Florence et qu'on rétablirait les Médicis. Des arrangements de famille venaient cimenter ces résolutions : le jeune duc Alexandre, qu'on allait proclamer sur les ruines de la république, épouserait Marguerite d'Autriche, la fille naturelle de Charles-Quint. L'humiliation était complète ; mais, si les Florentins n'étaient plus animés d'un puissant esprit politique, ils avaient conservé du moins un patriotisme exalté; ils refusèrent de se soumettre et on en vint à celte extrémité qui marque bien le degré de misère où, presque subitement, l'Italie était tombée, de faire assiéger Florence par le prince d'Orange placé à la tête d'une armée composée des Pontificaux et des Impériaux (octobre 1529 -août 1530). L'indignation soutenait les Florentins, qui furent héroïques. Deux moines du couvent de Saint-Marc, Benoît de Foiano et Zacharie, renouvelant l'ardente prédication de Savonarole, proclamaient de nouveau le Christ roi de la cité, et inspiraient au peuple un mystique enthousiasme. Les villas voisines des remparts avaient été rasées; les orangers et les oliviers réduits en fascines servaient au travail des fortifications que dirigeait Michel-Ange. Mais si les querelles intérieures des partis avaient
semblé d'abord apaisées devant le péril suprême, avec les difficultés croissantes et le découragement les intrigues des Médicis réunissaient dans Tombre leurs anciens partisans. La trahison l'emporta, il fallut capituler. En vain on stipula que les personnes et la liberté seraient sauves; une balia composée des amis de la restauration s'empara des affaires et multiplia les violences. La cloche qui avait convoqué le peuple aux combats de l'indépendance fut brisée en morceaux, les principaux patriotes eurent la tète tranchée; les tortures et les procès, la confiscation et l'exil répandirent la terreur. A ce prix eut lieu la restauration des Médicis : il est clair qu'ils ne pouvaient plus être aux yeux de leurs nouveaux sujets que les représentants de l'étranger; ils venaient régner sur des ennemis vaincus.
Or, non seulement Guîchardin, engagé de nouveau au service du pape, prit part aux négociations de Bologne où les destinées de Florence furent sacrifiées de la sorte ; mais, bien plus, il accepta de rentrer dans sa patrie pour y servir le gouvernement nouveau. Se faisait-il quelque illusion? Espérait-il être utile encore à l'Italie ou bien à Florence, en coupant court par la force à des projets obstinés de lutte impossible, ou d'insurrections désastreuses? Il répond lui-même à ces questions en plusieurs endroits de ses œuvres inédites, notamment dans quatre discours* où se trouve un complet programme de la politique par lui conseillée à Alexandre de Médicis.
Il serait puéril au nouveau gouvernement, suivant lui, de se dissimuler qu'il est détesté et qu'il n'aura