Opère inédite^ t. II, Del Regimento di Firenze
par Guichardin lui-même : il Ta composé, dit-il expressément aux premières pages, sous le pontificat de Clément YII (1523-1534), et au moment où ce pontife lui montrait une entière confiance, c'est-à-dire sans aucun doute lorsque, comme lieutenant général du saint-siège, il commandait les troupes du pape, ligué avec la France. Quand nous n'aurions pas ce témoignage non équivoque de Fauteur, la lecture du Dialogue suffirait à nous démontrer que Guichardin Ta rédigé dans son âge mûr (il avait en 1525 quarantetrois ans). Ce n'est plus ici la simple narration des faits auxquels il a assisté ou qu'il a entendu raconter par des témoins oculaires. S'élevant à un point de vue plus général, il demande à l'expérience un moyen de juger les théories politiques dont il a considéré les efiTets et une lumière pour la conduite de son esprit. Montant même plus haut encore et dans une région plus abstraite, il veut sonder les principes avec le secours d'une discussion paisible, sans doute marquée de bel esprit, mais inquiète et sincère :
C'est, dit-il dans son proemio, une chose si belle, si honorable et si magnifique de considérer le gouvernement de la chose publique, d'où dépendent le bien-être, la sécurité et la vie même des hommes, et toutes les grandes actions qui s'accomplissent dans ce monde inférieur, qu'on ne peut refuser sa louange à celui qui applique son esprit à la contemplation d'un si grand et si digne objet, encore qu'il n'en puisse pas toujours tirer des enseignements appropriés à la pratique de son temps, et qu'il n'ait aucune espérance de voir jamais ses pensées et ses desseins réalisés. Quand Platon méditait et écrivait sur la république, assurément ce n'était pas dans l'attente que son gouvernement idéal pût être adopté et suivi par les Athéniens, devenus dès lors si indisciplinés et si insolents, que, désespérant, comme il l'écrit dans une de ses lettres,
de les voir jamais se bien gouverner, il ne voulut jan^ais se mêler de leurs affaires.
Il ne sera donc en aucune manière répréhensible de penser et d'écrire sur le gouvernement de notre cité, d'autant moins que si, par Tautorilé des Médicis à Florence et du souverain pontife à Rome, la liberté y semble perdue, cependant, par un de ces accidents ordinaires aux choses humaines et qui peuvent renaître à toute heure, comme en un instant Florence a passé du gouvernement populaire au gouvernement d'un seul, elle pourrait avec la même facilité retourner du gouvernement d^un seul à sa première liberté. S'il en devait arriver ainsi, il se pourrait que ces pensées et ce discours ne fussent pas tout à fait inutiles. L^exemple encore récent du temps où Pierre Soderini fut gonfalonier, et pendant lequel cette cité semblait avoir accepté la forme d'un bon et louable gouvernement, permet de croire que ce peuple n*est pas encore corrompu à ce point qu'il faille le regarder comme incapable de la liberté.
Ce n'est pas en son propre nom que Guichardin veut instituer la discussion et adresser à ses concitoyens ses méditations et ses conseils ; il ne s'attribue pas tout le crédit qu'il faudrait pour cette grande tâche, mais il se souvient des entretiens graves et animés au milieu desquels s'est formée son enfance. Dans ces temps si troublés, son père et ses oncles ont pris part aux affaires, et ils ont eu pour amis ou pour adversaires les hommes les plus distingués de la république. Par la pensée, il ressuscite ces témoins respectés; il leur rend la parole suivant leurs caractères, il écoute leurs réflexions et les transcrit sous leur dictée. Le moment qu'il choisit pour y placer ce dialogue est l'année 1494, quelques mois après l'invasion de Charles VIII et l'expulsion de Pierre de Médicis, et quand l'influence de Savonarole commence à fonder le gouvernement populaire. Les quatre
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interlocuteurs sont des personnages historiques. — Piero Capponi est assez connu : éloquent, spirituel,, ambitieux, son crédit dans Florence Tavait fait déjâu redouter de Laurent; il contribua pour beaucoup à. la révolution qui renversa Pierre et chassa les Médicis. Lorsque les Français furent entrés dans la ville, c'est lui, avec Francesco Valori et quelques autres, qui alla présenter à Charles VIII les conditions que prétendait imposer Florence. Le jeune roi, à qui elles ne plaisaient point, avait fait rédiger un autre projet de traité, mais qui contenait, dit Guichardin lui-même, « des choses déshonorantes ». On sait Tanecdote célèbre; V Histoire florentine la raconte : « Capponi prit le papier des mains du roi, le déchira avec colère, disant que, puisqu'on ne voulait pas s'accorder, les choses se termineraient d'autre manière : que le roî fît sonner ses trompettes, la république ferait sonner ses cloches [che lui sonerebhe le trombe j e noi le campane). » Le second interlocuteur, Pagol-Antonio, ou Paul-Antoine Soderini (qu'il ne faut pas confondre avec Pierre Soderini, gonfalonier après la mort de Savonarole), quoique allié aux Médicis, avait blâmé les excès* de Pierre de Médicis et tenté d'arrêter sa tyrannie. Envoyé comme ambassadeur à Venise, il revenait dece poste élevé très admirateur de la puissance et de la stabilité de l'aristocratique rivale de Florence. — Le troisième, Pierre Guichardin, le père de l'auteur, est l'ami des deux précédents; fidèle à son caractèremodéré, il se borne le plus souvent à donner la réplique. En face de ces trois interlocuteurs, jeunes, ardents, enivrés de la récente révolution qui est en* partie leur œuvre et qu'ils vantent sans cesse, l'auteura placé un vieillard, Bernardo del Nero, qui ne par-^
tage pas leur triomphe ni leurs espérances. Bernardo regrette les Médicis sous lesquels il a occupé dans Tétat des charges importantes. 11 les regrette d'abord pour Taffection qu'il portait à cette famille, et ensuite parce qu'il sait bien que les changements sont le plus souvent nuisibles.
Habile contraste entre ces jeunes gens aimables, tout épris de Tavenir, et ce prudent vieillard, content du passé ; contraste que rend plus touchant encore la confidence où est le lecteur du sort qui attend les deux principaux interlocuteurs! Gomme Capponi, Bernardo paiera de sa vie le malheur des guerres civiles; pour n'avoir pas révélé un complot en faveur de Pierre, il sera décapité. Les souvenirs et les regrets que Guichardin met sur ses lèvres pendant tout le cours du dialogue empruntent à la pensée de cette vertu et de cette prochaine infortune un nouveau caractère de noblesse et de loyauté.
A cette scène ingénieuse, l'auteur a su dessiner un cadre d'une rare élégance, qui fait revivre à nos yeux toutes les grâces de la renaissance florentine. On se rappelle l'admirable exposition du Phèdre de Platon. Phèdre a conduit Socrate au delà des portes d'Athènes, jusque sur les bords de l'Ilissus, au pied d'arbres qui semblent être là en fleur seulement pour embaumer Tair : « Par Jupiter! dit Socrate charmé, quel beau lieu de repos ! Comme ce platane est large et élevé! Quoi de plus gracieux que cette source dont nos pieds attestent la fraîcheur I Ce lieu pourrait bien être consacré à quelque nymphe et au fleuve Achélotts, à en juger par ces figures et ces statues. Goûte un peu l'air qu'on y respire : est-il rien de si suave et de si délicieux? Le chant, des cigales a quelque
chose d*aniiné et qui sent Tété. J aime surtout cette herbe touffue qui nous permet de nous étendre et de reposer mollement notre tête sur ce terrain légèrement incliné. Mon cher Phèdre, tu ne pouvais mieux me conduire... » Telle est la peinture empruntée par le philosophe grec au doux climat de TAttîque et qui s'accordera si justement avec la sérénité de rentre tien. Il s*attache un peu du même charme à Texposition du dialogue sur le gouvernement de Florence. L'élévation du sujet annoncé est presque la même ; la politesse florentine prendra la place de Furbanité grecque; les bords de TArno rappelleront les bords de l'Ilissus, les hauteurs de Fiesole celles du Pentélique et de THymette, le ciel de Florence celui d'Athènes. — Les trois jeunes hommes, Capponi, Soderini et Guicciardini, revenant d'un pèlerinage à Téglise de Santa-Maria-Impruneta, s'arrêtent chez Bernardo del Nero, qui, dans la solitude et la paix de la campagne et au milieu des soins de l'agriculture, se repose des honneurs qu'il a perdus. Le vieillard, qui les accueille avec bonté, se défend d'abord de reprendre avec eux les souvenirs et les discussions de la vie politique : « Allons plutôt, s'il vous plaît, leur dit-il, visiter l'habitation ; je vous montrerai beaucoup de belles cultures que je veux entreprendre, non plus pour moi, mais pour ceux qui viendront après moi. Je vous montrerai le projet d'une belle construction qui se pourrait faire, non par moi, car, après un si long temps employé aux affaires de l'Ëtat, je ne suis pas assez riche pour me passer de telles fantaisies; mais vous verrez quel plaisir je prends à l'agriculture, et comme on peut honnêtement profiter du repos... » Il dit, mais les jeunes gens ne connaissent
pas le repos; ils sont venus pour s'entretenir avec un ami expérimenté des affaires de la république, pour interroger sa prudence comme des fils qui consultent un père (non diro fra amici, ma piu to$to fra padre e figliuoli), « C'est un si grand plaisir d'entendre parler de ces grandes choses par un homme qui les a apprises, non dans les livres des philosophes, mais avec le temps, parTexpérience et l'action... Laissons, s'il vous plaît, laissons à un autre moment l'agriculture, les jardins et les bâtiments, et dites-nous, nous vous en prions, votre avis sur notre dernier changement. » Bernardo se laisse persuader; il prend bientôt plaisir à sentir renaître ses anciennes pensées; il les livre tout entières, écoute et réfute les objections; le soir venu il fait souper ses hôtes et les retient dans sa demeure, et consacre encore la matinée du lendemain à l'entretien que tout à l'heure il redoutait. (( Les nuits sont longues, dit-il en les abordant de nouveau, et d'ordinaire les vieillards dorment peu; j'ai donc eu plusieurs heures pour réfléchir à notre conversation d'hier soir : plus j'y ai songé, plus m'ont semblé vraies les choses que je vous ai dites. Toutefois, comme je puis facilement me tromper, j'entendrai avec plaisir ce que vous avez encore à me répondre, non pour disputer (ce ne serait que gagner de l'ennui), mais pour nous instruire mutuellement et éclaircir cette matière. De toute façon vous ne me quitterez point sans avoir dîné ici : nous ne sommes pas pressés; ne soyez pas plus avares de vos pensées que je l'ai été moi-même hier, car je serai heureux de vous entendre. » Telle est l'urbanité, tel est le ton d'exquise politesse qui règne dans tout le dialogue, et grâce auquel chaque opinion se produit à l'aise.
Les deux journées forment deux livres : dans le premier chacun s'eflTorce de montrer Texcellence de la forme de gouvernement qu'il soutient et les défauts de celle que vante son interlocuteur; dans le second, Tétat actuel de Florence étant accepté de part et d'autre, on se réunit k chercher ensemble comment on pourra mener à bien la dernière révolution et la conduire vers les meilleurs résultats. A vrai dire, deux opinions seulement sont en présence, celle de Bernardo et celle de ses trois visiteurs.
« II n'y a, dit Bernardo, que trois formes imaginables de gouvernement : celui d'un seul, celui de quelques-uns, celui de tous. Le premier peut seul être bon. » Pour le démontrer, Bernardo n'aura pas recours à des théories qu'il croit vaines : c'est l'expérience qui doit, à l'entendre, décider en pareille matière. « Voyons donc quels ont été les résultats du gouvernement des Médicis, et nous chercherons ensuite quelles seront les conséquences naturelles des deux autres gouvernements. Ne sera-ce pas la meilleure route? — Non, disent les jeunes gens. Ce n'est pas par expérience, ou du moins ce n'est pas par elle uniquement qu'il faut se déterminer en politique. Il y a ici, comme en morale, des principes dont il ne faut pas se départir et qui dominent tout. Du reste, si ces principes sont fondés sur la raison et la vérité, l'expérience les vérifiera nécessairement. » Cela dit, on accepte la discussion sur le terrain où Bernardo l'a placée, et elle s'engage d'abord à propos des mérites et des vices du gouvernement des Médicis.
Capponi surtout les charge avec l'ardeur d'une conviction généreuse. Dans un état comme celui de Florence, il faut considérer, pense-t-il, trois choses :
Tadministration de la justice , la distribution des honneurs et la politique du dehors. Pour ce dernier point, qu'arrive-t-il sous le gouvernement d'un seul? Ce n'est plus riutérôt de la république, mais celui d'un individu ou d'une famille qui devient la règle des alliances et des traités. Le peuple, qui s'aperçoit bien qu'on ne traite pas ses propres affaires, ne supporte plus si volontiers les charges de la guerre. Enfin la gloire ou la honte de l'état dépend des talents ou des fautes d'un seul homme qui peut tout compromettre, témoin la perte de Pise, qu'il faut reprocher éternellement à la mémoire de Pierre de Médicis. — Au dedans, comment sont distribués les honneurs et les grâces auxquels tout citoyen participant aux charges de la république doit avoir, s'il les mérite , un facile accès? S'il s'agit des Médicis , qu'on se rappelle leur favoritisme exclusif, l'oubli de la naissance et de la vertu, les grâces prodiguées aux flatteurs, aux femmes et au plus bas domestique , toute une partie des citoyens , par exemple les Strozzi et leurs partisans, exclus à jamais^ eux, leurs familles et leurs descendants, de tous les emplois publics, les plus grands honneurs au contraire confiés à des gens de la plèbe ou à des familles déshonorées. Quant à l'administration de la justice, si les Médicis évitaient de peser eux-mêmes sur les juges, leurs ministres et leurs favoris le faisaient sous leur nom sans aucun scrupule, et l'iniquité se produisait finalement « par ce vice naturel attaché à l'autorité des tyrans, dont les désirs sont tenus en telle adoration que ce qu'ils ne disent point, on cherche à le deviner autour d'eux (le voluntà de quali sono avute in tanto rispeito^ che eziando tacendo loro, gli
uomini cercano di indovinarle). » Ne les vit-on pas enfin, ces Médîcis, refuser absolument d'établir des lois fixes pour la perception des impôts, afin d'accabler à leur gré les familles qui leur étaient hostiles et d'étendre aussi leur joug sur les citoyens qui leur eussent échappé par leur éloignement des affaires publiques ou leur indifférence?
Voilà ce que démontre Texpérience; mais encore une fois certaines questions de principes la dominent : c< ceux qui ont fàme grande et Tesprit généreux ne peuvent ni ne doivent vivre contents sous la servitude »; ils ne peuvent ni ne doivent préférer la soumission sous le bon plaisir d'un maître à la responsabilité envers la patrie et eux-mêmes. « Au tyran déplaisent tous les esprits élevés, tous les mérites éminents, surtout quand leur crédit vient de la vertu, qui se peut le moins abattre... Je ne veux appliquer ces paroles à personne en particulier, mais vous savez tous que je ne les dis pas au hasard... Si le premier objet de tous ceux qui ont gouverné avec justice, si le premier soin des philosophes qui ont écrit de la politique a été de favoriser la vertu et le perfectionnement des intelligences, combien doit-on blâmer un gouvernement qui met tous ses soins à éteindre la générosité dans les âmes! Quelle honte ce fut pour notre patrie {che vituperio! che vergogna!) le jour où la nouvelle se répandit dans toute l'Italie et dans le monde entier que Florence, jusqu'alors une si noble ville, si généreuse, si respectée, qui passait pour être la plus ingénieuse des cités, était devenue esclave contre sa volonté, étouffée par ses richesses mêmes et par le poignard des bravi et des partisans, devenue esclave, lâche et pusillanime
jusqu'à être gardée en cel état, non par des armées ni par quelques bataillons, mais par vingt-cinq estafiers! Je ne sais pas de malheur plus grand pour une république, à moins d'être mise à sac par le fer et le feu, que de perdre son honneur et sa bonne renommée, de se laisser enlever timidement cette dignité et cette splendeur qui lui avaient coûté tant d'argent et tant de nobles vies! »
Tels sont les arguments des adversaires de Bernardo. L'un, Soderini, a surtout invoqué les principes; l'autre, Capponi, s'est chargé de condamner les Médicis par les témoignages de l'expérience. La parole est maintenant à Bernardo; les jeunes gens se pressent autour de lui et l'écoutent avec déférence. Suivons-le nous-mêmes, et n'allons pas imaginer, à entendre ses maxines, qu'il puisse s'agir ici d'une autre époque que le xvi* siècle italien.
Vous, venez de parler, dit-il, en si bon ordre et avec de si fermes souvenirs sur les défauts du gouvernement des Médicis, qu'il est facile de voir que vous y avez réfléchi bien souvent. Ces défauts, je ne veux pas les nier ou les atténuer outre mesure, car nous raisonnons ici pour trouver la vérité et non pour disputer; mais je crois bien qu'il me sera facile de vous montrer que ce gouvernement nouveau dont vous attendez un 4ge d'or ne manquera pas d'oiïrir un bon nombre de ces mêmes défauts et quelques autres encore, si bien qu'en balançant soigneusement Tua et l'autre, vous trouverez peut-être les choses fort différentes réellement de ce que vous imaginez. Mais voilà Soderini qui me veut sans cesse barrer le chemin avec le mot de liberté, disant que c'est un si grand bien qu'il faut l'acheter même au prix de quelques malheurs... J'en parlerai donc d'abord; afin de ne pas laisser entre nous d'équivoque.
J'ai considéré souvent que ce nom de liberté sert plutôt
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à ceux qui veulent en faire un prétexte et un voile pour leur ambitieuse passion qu'il n'exprime un désir vraiment naturel aux hommes... Ce qui est naturel aux hommes» si je ne me trompe, c'est le désir de la supériorité et de la domination sur leurs semblables, si bien qu'il en est fort peu qui, trouvant occasion de se faire les mailres, ne le lassent volontiers. Au fond de ces discordes civiles suscitées au nom de la liberté dont on éblouit les simples, que trouverait-on le plus souvent, si ce n'est des ambitions personnelles? N'a-t-on pas vu presque toujours celui qui renverse le tyran au nom de l'égalité et de la liberté se mettre ensuite à sa place?... Et quels sont d'ordinaire les ennemis du tyran? Ceux à qui il refuse des honneurs dont ils se croient dignes, ceux qu'a irrités quelque injure personnelle, ceux enfin qui comptent profiter du désordre qui suivra sa chute. Pour ceux qui ne détestent le tyran que par amour de la liberté et de la patrie, certes je consens à ce qu'on leur accorde une suprême louange, d'autant plus méritée qu'ils sont plus rares : en vérité, il y en a si peu qu'on n'en peut pas tirer une conséquence générale ; comme dit le proverbe, une hirondelle ne fait pas le printemps (una rondine non fa primavera)... Notre temps est corrompu, c'est pourquoi je dis que la plupart de ceux qui prêchent la liberté, s'ils croyaient rencontrer pour euxmêmes sous un gouvernement despotique une meilleure condition, y courraient, et par la poste, — et ces grandes âmes, ces esprits généreux dont Soderini a tant parlé, n'y arriveraient peut-être pas des derniers...
Laissons donc les théories (continue Bernardo), et revenons à l'expérience : un gouvernement se juge à ses résultats. Quels qu'aient été les défauts de celui des Médicis, ceux du gouvernement du grand nombre doivent être plus grands encore; l'élection populaire aura de pires effets que le choix d'un maître. Le peuple n'a pas de discernement, il va à la grosse (va alla grossa). Si un homme lui plait, il le croit propre à tout. Point de contr61e pour l'administration de la justice sous le gouvernement populaire ; bien plus, le magistrat craignant de mécontenter le peuple, les corruptions sont plus multipliées, principalement s'il s'agit de juger des personnes appartenant à d'importantes familles. Sous les Médicis au contraire^ par
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exemple sous Laurent, le magistrat se sentait soutenu, et cet appui lui permettait de résister. — Vous accusez la répartition des impôts. Craignez que, sous le gouvernement populaire, les pauvres, Tacilement envieux, ne frappent les riches jusqu*à les réduire outre mesure, au grand détriment de la cilé, car leurs richesses font Fhonneur de la patrie et tournent finalement à l'avantage du pauvre. Gomment d'ailleurs pourrez-vous établir Tassiette fixe de rimpôt? L'impôt foncier est de peu d'importance dans un pays où la fortune territoriale fait défaut, et quant aux propriétés mobilières, il est en partie impossible de les atteindre : l'argent se dissimule de mille manières. Tiendrez-vous compte aisément de tous les contrats et de toutes les transactions particulières? Irez-vous, quand ce serait possible, publier l'état réel des afiaires d'un négociant dont toute la fortune repose sur le crédit? Vous accusez la mauvaise distribution des emplois, comme s'il était possible que le maître ne sentit pas le besoin de s'appuyer sur des hommes de mérite et de talent, et comme si les mauvais choix n'étaient pas encore plus funestes sous un gouvernement populaire, où le fonctionnaire supporte seul tout le poids de sa charge, que dans l'état despotique, où il se sent dirigé et corrigé. S'il s'agit enfin de la politique étrangère, combien plus d'unité, combien plus de secret dans les vues, combien plus de rapidité dans les entreprises sous le gouvernement d'un seul!
— Souhaitez-vous donc le retour de Pierre de Médicis?
Je parlerai librement et sans passion. Je voudrais que Pierre n'eût pas été renversé, parce que je ne vois pas ce que nous aurons gagné à ce changement;... mais, comme je l'ai dit aussi, je ne crois pas que les changements fassent du bien à notre cité. Puisque Pierre est chassé, je ne désire pas qu'il revienne. D'ailleurs il ne pourrait rentrer maintenant que ramené par les armes étrangères, pour le malheur et la honte de notre patrie, ou bien par suite des divisions qui pourraient naître parmi nous, rappelé par un parti au milieu de nos déchirements civils. Que rapporterait-il enfin, sinon de toute nécessité certains désirs de vengeance et la volonté d'assurer désormais son pouvoir par la force et de réparer sa fortune détruite?... Non, je- ne désire pas une restauration, je ne
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demande pas le retour des Médicis; je vous supplie au contraire de faire eo sorte qu*il devienne impossible, c'està-dire de maintenir Funion dans la république. Cette union dépend de vous; il faut vous contenter de ce que les circonstances vous apporteront de succès réels, sans pré* tendre à la satisfaction de vos derniers désirs. 11 faut aussi que les principaux citoyens oublient leur propre ambition, afin d'éviter les divisions intestines qui préparent Télévation d'un nouveau tyran ou livrent carrière à la dissolution et à Tanarchie... Mais comment me laissé-je entraîner à vous donner des conseils, à vous qui savez tout cela mieux que moi? L'affection, non la présomption, m*a emporté; mais vous m'excuserez. Voici l'heure du repas : s'il vous plaît ainsi, nous en resterons là pour aujourd'hui; puisque de toute façon vous ne me quitterez pas demain matin sans avoir déjeuné, nous aurons le temps d'ajouter ce qui resterait à dire. Andiamo dunque a cena, — Andiamo.
Ainsi se termine le premier livre. Dans le second *, nous rayons dit, le champ de la discussion se restreint : il ne s'agit plus du passé ; on examine quelles sont les conditions qu'a faites à Florence la dernière révolution, et quels sont les moyens de faire réussir le mieux possible le nouveau gouvernement. Malgré son loyal désir d'y contribuer par ses conseils. Bernardo retrouve sans cesse des objections. « Vous voulez imiter Venise, dit-il, et vous avez tort; Venise a des institutions séculaires que la tradition consacre aujourd'hui à ses propres yeux et qu'elle respecte par une longue habitude; Florence au contraire va de changement en changement. Venise a une noblesse à la fois puissante et habile, qui laisse parvenir aux honneurs et aux principaux emplois de la république tous ceux qui s'en montrent dignes :
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i*ii FLORENCE — LA RENAISSANCE
Florence au contraire a perdu son aristocratie, et elle est éprise d'un sentiment d'égalité qui n*exclut pas Tenvie. Venise a un vaste empire au dehors, qu'elle gouverne par sa marine et par sa diplomatie; Florence a un territoire continental relativement peu étendu et compacte, mais qui lui crée des relations constantes avec beaucoup d^états voisins. Pour Venise, un immense commerce et une incomparable richesse comptent parmi les secrets de sa grandeur, tandis que pour Florence la prospérité matérielle est devenue, dès avant le règne des Médicis, une source d'affaiblissement moral... »
Joignons k ces lignes le souvenir de la curieuse page de Y Histoire florentine où nous avons vu décrite en un style d'une admirable ampleur cette prospérité italienne que l'arrivée des Français grossiers et barbares était venue subitement interrompre : quels magnifiques témoignages n'avons-nous pas de ce que fut au commencement du xvi® siècle l'Italie de la renaissance, et quel précieux tableau d'ensemble à côté des minutieuses descriptions qu'on trouvera dans le second livre du dialogue ! Quant à la comparaison de Florence avec Venise, qu'on mette à la place de ces deux noms de villes ceux de deux nations puissantes de notre temps : ne croirait-on pas entendre les mêmes arguments qu'invoquent pour expliquer une rivalité et une diversité contemporaines les politiques d'aujourd'hui? Que d'enseignements dans ce dialogue du xvi® siècle, qui agite les mêmes problèmes si ardemment discutés au xix*I Renvoyons au plaidoyer de Capponi ceux qui traitent de paradoxes inventés par quelques beaux esprits de nos jours ces principes que la liberté et
régalité ne sont pas une même chose, que la liberté est bonne en soi, qu'il faut s'obliger à Taimer, mais qu'on en doit remplir les devoirs avant d'en réclamer les droits, qu'elle mérite enfin d'être achetée même au prix de quelques maux, que le souverain bien d'un peuple n'est pas la prospérité matérielle, mais la dignité et l'honneur. Non, toutes ces croyances ne sont pas inventées d'hier; loin de là, elles sont déjà vivantes dans les ouvrages de l'antiquité, dans Cicéron, Tite-Live et Tacite. Héritière de ces grands esprits, la renaissance italienne a remis ces croyances en honneur, sinon en pratique; c'est du moins un mérite de Guichardin de s'en être fait çà et là l'intelligent interprète.
L'interprète a-t-il été convaincu? Pour les avoir exprimées, ne fût-ce qu'en passant, avec tant de fermeté, il faut bien qu'il les ait embrassées avec quelque ferveur. Quand il fait parler Gapponi et Soderini si chaleureusement en faveur de la liberté, c'est sans doute qu'il l'aime au fond du cœur, qu'il la croit désirable et qu'il honore ceux qui s'y dévouent; mais Bernardo vient ensuite avec ses désillusions, avec Bernardo parle la triste expérience. Pour avoir mêlé à. son langage cette douce, mais profonde ironie, il faut bien que l'auteur l'ait ressentie lui-même. A tout prendre, Guichardin a déposé dans le discours de Bernardo le dernier mot de sa pensée, il est de ceux qui inclinent leurs principes devant ce qu'ils appellent la nécessité pratique, et qui prennent le succès pour règle de leurs jugements. Ôr le succès appartient également au mal comme au bien sur la terre; mais il est vrai que Bernardo peut nous apparaître ici comme le vulgaire honnête homme des
temps fort éclairés et à la fois fort troublés, qui voit du bien et du mal dans toutes les opinions, qui, après s'être indigné peut-être, prend en pitié son indignation, se raffermit et redevient calme, non par la sérénité pure d'un ardente conscience pleinement satisfaite, mais par une contemplation désormais indifférente des affaires humaines et d'une agitation regardée comme stérile.
Est-ce là cependant tout Guichardin, et le double jugement que nous en avons déjà porté rend-il compte de tout son caractère? L'indifférence ou au moins l'indécision prolongée en matière d'intérêts publics, fort précieuse à qui place en première ligne le souci de son repos, aurait-elle encore le privilège d'être saine pour le cœur et l'esprit? Ce seraient, en échange de peu de mérites, trop de récompenses à la fois. Poursuivons notre étude; grâce au volume de Maximes ou Hicordi * que Guichardin a laissé, observons la troisième phase de sa pensée et le dernier résultat de sa méditation. On l'a vu observateur et historien ou s'exerçant à le devenir; on l'a vu théoricien politique, demandant à une critique générale de l'histoire un enseignement et une règle, et n'y trouvant, quant à lui, que l'indifférence : il va s'élever à une vue plus abstraite encore des choses humaines et de leurs vicissitudes, et c'est là que nous l'attendons. Nous apprendrons une fois de plus quels liens intimes rapprochent la politique et la morale, ce qu'on risque à les dédaigner, et quelle distance sépare l'indifférent citoyen ou ce qu'on nomme quelquefois l'homme pratique du véritable honnête homme.
!. Opère inédite^ t. I, Ricardi politici e civili.
Les Ricordi^ souvenirs ou Maximes *, paraissent reproduire, sauf peut-être un dernier travail de rédaction, des notes, des observations, des opinions, des règles de conduite inspirées par la vue des événements et des luttes humains et écrites au jour le jour.
On pourrait se proposer de suivre dans le miroir offert par ]ui-même, chacune des phases successives de sa carrière. On Vy voit, dans une période de jeunesse sans doute et sous Tinfluence de récents souvenirs, interpréter, mais déjà dans le sens de ses
1. Ces quatre cents maximes étaient naguère à peu près inconnues, bien qu'il en eût transpiré quelque chose. En 1576, un Italien qui vivait à la cour de France, Jacques Corbinelli, imprima un recueil de Conseils et avertissemens sous le nom de Guicbardin, dédié à Catherine de Médicis, et contenant environ cent cinquante de ces maximes dans la langue originale. Le fond du volume reposait évidemment sur des communications authentiques ; mais le texte primitif s'y trouvait singulièrement modifié selon le goût et les habitudes du jour: beaucoup de pensées y étaient transformées à ce point que d'affirmatives elles devenaient négatives, ou réciproquement. Ce n'est pas là, ni dans quelques autres recueils, italiens ou français, qui parurent ensuite, écourtés, remaniés, mêlés de sentences apocryphes, que Ton peut reconnaître ni juger Tauteur,
L'édition que nous en possédons aujourd'hui est de tout point excellente en ce sens qu'elle reproduit enfin le texte original : il suffirait, môme sans l'affirmation de l'éditeur italien, M. Canestrini, d'une lecture superficielle pour en reconnaître la saveur. L'ordre dans lequel ces fragments se succèdent est celui des manuscrits, mais il semble tout arbitraire. En effet le premier ricordo est écrit en 1530, puisqu'il y est dit que le siège de Florence dure depuis sept mois ; cependant une note de Guicbardin, au milieu d'un second cahier manuscrit qui parait postérieur, nous apprend qu'il a fait en 1527 et 1528 une revision des ricordi rédigés précédemment, et cette seconde édition répète plusieurs morceaux de la première avec une rédaction différente, plus concise, et donnant de moins, par exemple, les cas particuliers cités d'abord comme occasions ou comme preuves.
vues ultérieures, les conseils et les règles de conduite qu'il a recueillis de son père respecté. Son père lui a-t-il recommandé de préférer aux apparences de rhonnéte la réalité, il en conclut, lui, à Futilité dont il peut être de se montrer avec ces apparences, sauf à reconnaître ensuite que le plus sûr est encore de se mettre en possession de la réalité.
Son père lui a-t-il répété ce pro\erbe que, par un ordre de la Providence, les biens mal acquis ne profitent pas au delà de la troisième génération, il conteste et commente. En bonne justice, suivant lui, la punition devrait tomber sur le premier acquéreur; mais, habile à gagner, il se trouve d'ordinaire habile à conserver : pour ce qui est des héritiers, une période de temps prolongée amène nécessairement des chances de perte *. On voit que Guichardin veut bien accepter Théritage de la sagesse paternelle, mais sous bénéfice d'inventaire.
Ses dernières études d'université ont fait de lui, avons-nous dit, un avocat et un légiste : il en a conservé un respect raisonné de ce que devrait être le magistrat, mais un profonde dégoût de l'état de la justice en Italie : « Je n'accuserai plus, dit-il, la justice des Turcs. Ils jugent les yeux fermés et vite; or, il est vraisemblable que, pour la moitié des cas» ils tombent bien, et du même coup ils affranchissent les parties du double fléau des frais et de la perte de temps , tandis qu'on procède chez nous de telle sorte qu'à gagner son procès au prix de tant de retards et de peines, on aimerait mieux l'avoir perdu le premier jour*. »