‹ Études italiennesChapitre 36 sur 41 · CCCXXIX · texte numérisé non relu

CCCXXIX

Voilà, de la part de Guichardin, de très nobles accents, dus à la générosité de Tàme, au cri de la conscience, au plus pur patriotisme. Le voilà invoquant la justice céleste contre Ludovic le More, qui a appelé les barbares, les Français, sur le sol de la patrie.

La lecture des Ricordi met donc en vive lueur deux aspects principaux de son génie, comme sa carrière a eu deux moitiés fort différentes entre elles. Il n'a pas plus apporté de vues systématiques dans sa conduite de citoyen et d'homme d'État que dans sa direction intellectuelle et morale. On doit se rappeler, pour le juger équitablement, que sa famille était depuis longtemps dévouée aux Médicis. Il ne faut pas oublier non plus que Léon X et Clément VII étaient deux Médicis; aux yeux des partisans florentins des Médicis il ne trahissait donc pas sa patrie en entrant au service de ces papes. Ce n'était pas, nous l'avons vu, qu'il aimât la cour de Rome; on ne rencontre pourtant pas dans ses écrits, comme dans ceux de Machiavel, de vrais plaidoyers contre le pouvoir temporel. Il est évident qu'il acceptait la carte politique de l'Italie telle que l'époque de la Renaissance l'avait faite, et qu'il voulait seulement ne pas la laisser déchirer par l'étranger. Lui attribuer des vues d'unité italienne comme à un précurseur est une complète ^erreur : il se contentait de réclamer l'indépendance. Quand le danger de l'invasion devint tout à fait imminent, il fut d'avis que la puissance dont les papes disposaient et le souvenir du grand exemple donné par Jules II désignaient naturellement les pontifes pour diriger les efforts des princes italiens réunis. La pensée qui le retint alors auprès de Clément VII

i88 FLORENCE — LA RENAISSANCE

n'avait rien que d'honorable ; ce n'était pas trahir Florence, c'était bien plutôt servir ses intérêts en même temps que ceux de l'Italie. Son rôle de citoyen et d'homme public parait irréprochable, quant à l'action extérieure, jusqu'au moment où, l'Italie étant vaincue, il s'est adjoint à ses vainqueurs.

Il parait malheureusement certain que des considérations d'intérêt particulier ont entraîné Guichardin vers cette indigne conduite. La guerre avait ravagé ses domaines voisins de Florence ; il avait dû renoncer ^ pendant quelques années à tout traitement ; sa famille était nombreuse, et on le voit dans sa correspondance préoccupé à cet égard de vives sollicitudes. Ce n'est pas là cependant de quoi excuser ni expliquer, de la part d'un tel homme et après un si grand rôle, une conduite d'autant plus choquante que ni l'idée du devoir envers l'Italie, ni l'intelligence de ses malheurs, ne s'étaient effacées de son esprit pendant toute cette dernière période : la preuve incontestable en est que de ces années-là date la composition de sa grande Histoire dVtalie. Ce grand ouvrage, écrit avec tant de dignité, de calme apparent et d'art, est le monument consacré aux derniers souvenirs de l'indépendance et de la prospérité italiennes. Il commence par une belle peinture de l'heureux état de la péninsule avant l'arrivée des barbares; puis vient le sinistre appel de Ludovic Sforza, et, dès ce moment, le fléau croît et s'étend jusqu'à ce que la prise de Rome livre à la domination ou à l'influence du vainqueur étranger toute l'Italie. Si Guichardin poursuit son histoire, fort en résumé, depuis ce triomphe des impériaux jusqu'à la mort du pape Clément VU, le drame n'en est pas moins terminé à la première des

deux dates, et ce drame a sa cruelle unité. La conduite extérieure de Guichardin a paru affranchie des pensées et des regrets qui semblent avoir présidé à la composition de son livre. La raison de cette inconséquence ne peut être que celle que. nous avons déjà soupçonnée. Pour s'être voué en sceptique à Tétroite et incomplète doctrine de Tintérêt, il a perdu la force morale qui Teût fait résister aux disgrâces de la fortune et aux vicissitudes de son temps. Aussi disionsnous en commençant cette étude qu'on retrouve dans le tableau de sa vie plusieurs traits caractéristiques de l'époque pendant laquelle il a vécu. Sa chute a accompagné la décadence de son pays et de son temps. Montaigne, qui s'y entendait, a bien signalé {EssaiSy II, 10), en appréciant son Histoire^ le défaut principal de son caractère et de son esprit :

De tant d'âmes et effects qu'il juge, de tant de mouvemens et conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu, religion et conscience, comme si ces parties-là estoient du tout esteinctes au monde; et de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d'ellesmesmes, il en rejecte la cause à quelque occasion vicieuse ou à quelque prouflt. 11 est impossible d'imaginer que parmy cet infiny nombre d'actions de quoy il juge, il n'y en ayt eu quelqu'une produicte par la voye de la raison : nulle corruption peult avoir saisi les hommes si universellement, que quelqu'un n'eschappe de la contagion. Gela me faict craindre qu'il y aye un peu du vice de son goust; et peult estre advenu qu'il y ayt estimé d'aultruy selon soy.

Ces lignes de Montaigne nous seront un excellent résumé, si nous y joignons la double et diverse impression qui doit résulter de la lecture des Ricoi^dl de Guichardin. Rappelons-nous les protestations de

son propre cœur. Il a aimé la gloire, il a aimé sa pairie. 11 a de plus cruellement expié par les amertumes et les déceptions de sa fin un scepticisme contre lequel, au milieu de sa carrière, il avait déjà, noblement réagi.

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