ACTE I, SCÈNE lïl. i3i
Je pouvais de mou bras lui retirer l'uppui : Je le voulais enfin.... Ma rage impatiente Chaque jour se plaignait d'une stérile attente. Témoin d'un vœu tardif, Procida sut alors De ma juste fureur étouffer les transports.
• Ménage, me dit-il, et Charle et sa puissance ;
« Garde- toi de tenter, sans fruit pour ma vengeance, •« Un effort inutile et qui nous perdrait tous.
• Oublions le passé.... Tavenir est à nous.
" Je pars.... de Conradin j'ai recueilli la cendre
• Tant qu'il fut notre roi , nous l'avons su défendre :
- Il n'est plus.... vengeons-le.... Puis-je compter sur toi ?
- Puis-je en6n, Alberti, me livrer à ta foi.**... »
Tu le peux! m'écriai-je; et nos cœurs se répondent, Dans nos embrassemens nos fureurs se confondent : 11 m'échape aussitôt... Tels furent nos adieux !
PÉBALDO.
C'est Tame du héros qui brille dans tes yeux. D'un saint frémissement je n'ai pu me défendre ; Et lorsque tu parlais, ami, j'ai cru l'entendre.
ALBERTI
Vois enfin, Péraldo, si pour le mieux servir,
Sous l'œil de nos tyrans je devais m'avilir...
Non.... Charles connaissait mon ame ardente et fière.
Criminel envers nous, perfide, sanguinaire,
De mon crédit enfin s'appuyant contre vous,
S'il méritait ma haine, il craignait mon courroux.
Quand ses proscriptions menaçaient la Sicile,
Il m'eût redouté plus, si j'eusse été tranquille.
De son incertitude il fallait profiter :
i3a LES VÊPRES SICILIENNES.
Environné decueils, j'ai su les éviter.
Tantôt d'un vain discours empruntant l'artifice, J'osais de nos tyrans paraître le complice, Et d'un stérile effort enfin me prévaloir. Tantôt même, du prince intéressant l'espoir, D'un reste de pitié je le rendais capable...
Lui !... croirai-je !...
ALBERTI
Qu'importe !.. il est assez coupable...
Quelquefois, n'écoutant qu'un généreux transport, Plus j'éclatais, ami, plus j'abusais Montfort. Près du roi, disait-il, sachez mieux vous contraindre... Lucéna me plaignait d'être inhabile à feindre : Son insultant sourire accueillait mes discours; Il me jugeait peu propre à vivre dans les cours. Bravant de mon courroux l'impuissante menace. Sa pitié dédaigneuse excusait mon audace ; Et Charles confiant me croyait à son tour Assez faible d'esprit pour être sans détour. Invisible pour eux, ma rage était présente : Ils supposaient en moi l'ardeur imprévo3rante
Et le cœur d'un Français.... Je suis Sicilien !
Je préfère à mon rang l'honneur du citoyen. C'est ainsi, Péraldo, que servant ma patrie. Mon ame aux coups du sort enfin s'est aguerrie. C'est ainsi que souvent, par des avis certains, J'ai su de Procida seconder les desseins, Protéger son exil, entretenir ma haine, Et préparer les coups qui briseront ma chaîne.
MAÏ\ i, hU'.NK IH.
Ami, ta gloire est pure, et j'en serais jaloux,
Si réclat ne devait sen répandre sur nous.
Libre de renommée, obscur et sans contrainte,
A l'oreille des grands, moi, j'ai caché ma plainte.
Fidèle à mon pays, je le suis à mon roi :
Que Procida, lui seul, en triomphe pour moi!
De Conradin, c'est lui qui nous rendit la cendre.
Lorsque dans nos remparts où seul j'ai pu l'entendre,
Il reparut chargé d'un dépôt précieux,
Long-temps il contempla, morne et silencieux,
De la cendre d'un roi l'urne dépositaire :
Puis désignant l'abri d'un rocher solitaire,
11 marchait, l'œil humide et la vengeance au cœur.
Frémissant de courroux, brisé par la douleur,
Egaré, le front pâle, et, plus qu'un dieu, terrible,
Il pressait du héros la dépouille insensible.
Ami, je le suivais, je pleurais avec lui.
Consterné.... n'osant plus compter sur son appui.
De SCS projets bientôt j'obtins la confidence.
Me laissant pour adieu l'espoir de la vengeance.
Il partit... mais sa haine, habile à tout prévoir,
A mes vœux sut aussi conformer mon devoir.
Il me fallait du peuple animer le courage,
Exciter tour à tour ou maîtriser sa rage.
Le flatter quelquefois et plus souvent l'aigrir,
Par mon exemple enfin l'aider à tout souffrir;
Procida l'exigeait ... Ma fureur implacable,
Ami, prouvait assez que j'en étais capable :
Il ne s'est pas trompé.... Que je l'ai bien servi!...
i34 LES VÊPRES SICILIENNES.
Et cependant au joug ce grand peuple asservi,
Traîne encore à mes yeux sa chaîne humiliante :
Il expire excédé de misère et d'attente j
Et quand je puis d'un mot relever son espoir
ALBERTI
Eh bien ! que tardes-tu ?... Va, remplis ce devoir; Et quand la nuit sur nous épaissira son ombre. De tes amis, des miens, j'irai grossir le nombre.