LES VÊPRES SICILIENNES
Eh quoi! dépendons-nous des arrêts d'un conclave? Et réglons-nous sur eux nos vœux et nos destins ? Nous ne sommes ici Guelfes ni Gibelins : Nous sommes citoyens de Palerme asservie : Vengeons, mais noblement, sa majesté flétrie. Nos frères, nos amis, sont tous ceux dont la voix S'élève courageuse à l'appui de nos droits.
Desporcels, à ce titre, est mon ami, mon frère.
pinALDO.
11 est aussi le mien!... Votre amitié m'éclaire; Et dans ses bras puissé-je expier ma fureur î
PROCIDA
Ami, je n'attendais pas moins de ton grand cœur.... Ecoute... à ta vertu j'offre une récompense.
P^RALDO.
A moi!... je n'en connais d'autre que la vengeance.
PROCIDA
Si des Français ton bras épargne le dernier,
Je veux que sous tes coups tombe au moins le premier.
PÉRALDO.
Procida !
PROCIDA
Demain donc, à l'heure solennelle.
Où l'ofBce du soir au temple vous appelle, Et conduit tout un peuple aux pieds de l'Esprit saint ; Demain, quand les Français, d'un .zèle pur ou feint, Triomphant contre nous des droits de la conquête, Uniront leur orgueil aux pompes de la fête ; £h bien ! dans ce moment , qu'un premier coup porté
ACfË 11, SCÈNE 111. i49
Mille fois se répète aux cris de liberté !.., C'est en toi, Péraldo, qu'ici je me confie : Llionneur de ce grand coup, je te le sacrifie.
Je réponds du signal.
PROCIDA
Et moi, du résultat.
Je réponds après vous du salut de TÉtat. Vous en déciderez dans un jour de carnage : Amis, j'attends de vous cet effort de courage. Ce triomphe éclatant, demain vous Tobtiendrez : Il est au prix du sang... mais vous l'ennoblirez... Soyez grands, généreux, jusque dans la vengeance : Epargnez la faiblesse et surtout l'innocence; Et vos cœurs devraient-ils s'ouvrir à la pitié. Je suis loin de m'en plaindre ou d'en être effrayé. Non, ce n'est point forfaire au saint nœud qui nous lie. De l'horreur des tyrans si voire ame est remplie , Tout, jusqu'à la pitié, tout vous sera permis, Dussiez-vous en pleurant frapper vos ennemis!... J'ai devancé pour vous les arrêts de l'histoire. 11 est des cruautés qui flétrissent la gloire : Amis, si ce n'est vous, d'autres en commettront. Si je vous connais bien, vos cœurs en souffriront. L'excès de nos malheurs et de la tyrannie Répondra des excès d'une aveugle furie.
Que le blâme et la honte en soient à l'oppresseur, Aux lâches courtisans d'un prince usurpateur, A ce pontife altier dont l'arrêt sanguinaire A brisé de nos rois le sceptre héréditaire....
i5o LES VÊPRES SICILIENlNES.
Et qui pourrait ici voir une trahison!
Cest du fer en plein jour et non pas du poison.
Loin de nous ces complots qui craignent la lumière^
Enfans d'un intérêt criminel ou vulgaire !
Ah ! si vous comprenez mon espoir et mes vœux,
Quand on peut comme nous briser un joug honteux.
Ce n'est plus conspirer... c'est défendre sa vie,
Ses droits, sa liberté; c'est aimer sa patrie...
C'est venger dignement celui que nous pleurons.
Venez et de sa gloire écoutez les leçons.
Vos hommages bientôt jusqu'à lui vont descendre...
Ah ! dans l'urne déjà frémit sa noble cendre
PÉRALDO.
O ciel !
PROCIDA
Il nous répond.... c'est lui.... l'entendez-vous.^... Que dis-je! le voilà!... son ombre est parmi nous. C'est lui... tout mutilé... ce n'est plus qu'une tête... Un regard qui sur nous se prolonge et s'arrête... Et plus loin, voyez-vous, à ses bourreaux vendu, Son corps inanimé sur la plage étendu .^..
PàRALDO.
Conradtn!... Conradin !...
PROCIOA.
Chère et noble victime!....
Héros dont j'admirai le courage sublime !... Au fond de ce tombeau si long-teqips délaissé ! Quatre ans de mes regrets sur ta cendre ont passé... Quatre ans... sans la vengeance! et tu l'attends encore T.. Elle se lève enfin des rives du Bosphore.