‹ Études littéraires et dramatiques de RenardChapitre 80 sur 86 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

fait à sa bonhomie. Disons pourtant qu'il est loin d'en être dupe : il sait bien le plus souvent qu'on va l'ennuyer, mais il y consent.

Moyennant cet accord tacite entre le public et les auteurs, il est permis à ces derniers de spéculer sur un certain nombre de représentations ; mais rien de plus, rien au-delà. L'immortalité d'un ouvrage est aujourd'hui considérée comme une chimère des temps passés : c'est un point convenu.

J'ai signalé beaucoup d'abus qui tendent de jour en jour à l'avilissement de notre littérature dramatique , et à sa dégradation complète. Je pouvais en indiquer le remède, et je m'en suis abstenu, craignant de le faire en temps inopportun; craignant, avec raison, de n'être pas écouté; désirant surtout que le moyen d'obvier à ces abus se présente à l'esprit de ceux qui sont spécialement chargés de pourvoir en France aux intérêts de l'art dramatique (i).

(i) M. Thiers ayant eu lieu d'aborder cette question dans un de ses discours à la Chambre des députés (séance du i juin i835), a indiqué précisément le remède que j'avais en vue, c'est-à-dire, l'organisation d'un grand théâtre national, immédiatement placé sous la direction du Gouvernement, et qui seul profiterait des fonds dont l'État dispose à titre de subventions. Tous les genres y seraient admis. J*ai su que M. Thiers s'était particulièrement occupé du plan de cette organisation, dont la pensée me parait éminemment |>olitiquc au point de vue des grands intérêts de Part dramatique en France et de son influence sur les mœurs de la nation.

AVANT-Pl\01H)S. 173

Observons seulement que, pour y parvenir, il importe avant tout de relever la dignité des auteurs m fermant la carrière du tripotage à ceux qui Taiment , en ne laissant pas ceux qui sont dans une disposition contraire aux prises avec une nécessité i*épugnanlc, en rétablissant ainsi Téquilibro d'une concurrence bonnêto et la nol)!»* é^alitô dos droils.

Novembre 1829.

DE L'IMITATIOIV THEATRALE

Corisidératioru générales,

La première question qui se présente à l'esprit serait dexaminer ki cause du plaisir et le principe des ^notions que cette imitation produit en nous; mais en philntnphir^ comme en littérature, on a pu remarquer souvent qu'il exisuit un terme au-delà duquel il était bon de s'en tenir au fait, et de ne pas chercher à l'expliquer. La discussion des causes premières a toujours été recueil des plus grands esprits , surtout en matière de sentiment.

La plus simple imitation d'un objet pris dans la nature a pour effet de nous intéresser et de développer en aous un sentiment de curiosité. Pourquoi P parce que tout objei dont la réalité nous aurait frappés d'abord , acquiert on autre genre d'intérêt pour nous quand il «ttionlé par l'art ; parce que nous sommes curieux de notre nature et avides de sensations nouvelles: il n'y a rien à chercher an-^elà.

Voyez l'enfant neuf encore et TÎeige d'émotioas ; tout le frappe et l'occupe. Il épaise in^btiocleHient sur

lyS DE L'IMITATION

les objets toute Tattention dont il est capable ; et, parmi ceux qui sont offerts à son ingénue curiosité, les objets d'imitation ne sont pas ceux qui Tintéressent le moins. Plus tard , à mesure que son imagination s'étend , que son jugement se forme et que son goût s'épure, il a besoin d'émotions qui soient en rapport avec le développement de son intelligence; et c'est ainsi qu'il se perfectionne insensiblement dans l'iiabitude de cboisir et d'analyser les objets de sa curiosité.

Tel est riiomme au plus baut degré de sa force intellectuelle et de son aptitude aux jouissances de l'esprit ; mais ce terme est bien près du déclin. Si l'expérience et l'éducation , si l'babitude de juger , conspirent de toutes parts à répandre dans la société, la qualité de connaisseur et d'homme de goût, le plaisir qu'on peut prendre à l'exercer n'est pas le partage de tous; et ce plaisir, quel qu'il soit, n'est à mes yeux qu'un bien faible dédommagement de l'insensibilité dont il a pris la place; et n'est-ce pas un signe de véritable décrépitude .^..

Ce que je viens de dire en particulier des individus, je l'applique en général à la vie des sociétés. Je crois qu'on peut y voir aussi le caractère d'un siècle et l'inévitable effet des modifications que le temps, si puissant dans sa marche, imprime à l'esprit humain.

Nous devons, je n'en disconviens pas , subordonner les développemcns de notrç existence littéraire aux besoins du siècle et de la civilisation ; mais, pour y parvenir avec honneur , il ne faudrait pas commencer, ainsi qu'on le fait, par le dénigrement de nos anciennes

THÉATUALE. 177

gloires et des hautes renoiniiiëes littéraires; il ne faudrait pas, (l'un autre côté, prendre la mode pour le siècle et des vieilleries pour des nouveautés.

Il est bien vrai qu'aujourd'hui le goût général est en quelque sorte hlasé, si je puis m'expriiner ainsi, sur les anciens chels - d'œuvre de notre scène; mais la tyrannie des novateurs est si grande à ce sujet , qu'ils sont venus à bout d ériger en préjugé, dans les esprits de la génération qui s'avance, un sentiment d'indifférence ou de dédain qui n'a pu se développer en eux qu'après la jouissance, ou sous l'influence des séductions et de l'attrait d'un nouveau système.

Et voilà comment le goût individuel est souvent dénaturé, maîtrisé par les caprices de la mode ou par un enthousiasme de commande : voilà comment Thomme se fourvoie dans ses jouissances, en précipite la marche naturelle , au gré d'un factice engoûment, qui ne lui permet pas de s'apercevoir à temps qu'il a subordonné les jouissances de son cœur aux vanités de son esprit.

C'est ainsi que l'individu ne s'appartient pas toujours au milieu de la société, qu'à peine entré dans le monde, il est tenu d'y vieillir avant l'âge et d'en subir la caducité. Telle est la condition de l'esprit humain. Si c'est un mal (et c'en est un sans doute), il n'est pas au pouvoir de l'homme isolé de s'en garantir et de s'en préserver lui-même. Il en serait constamment l'esclave ou la victime, à moins que l'instinct général ou les institutions d'un gouvernement sage et prévoyant ne tendissent de concert au rétablissement de l'ordre et au

maintien de IVconomie qui doit être observée jusque dans Tadministration de nos plaisirs.

Voyons en attendant ce qui se passe aujourd'hui. Tandis que nous répudions notre ancienne gloire dramatique, et que nous la livrons en quelque sorte au mépris des étrangers, nous exaltons la gloire de Shakespeare; et peu satisfaits d'avoir emprunté quelques inspirations plus ou moins heureuses à ce génie d'un autre âge et d'un ciel étranger , nous l'exhumons tout entier, nous le transplantons httéraleuient sur notre scène!...

Et n'est-ce pas d'abord un premier contre-sens, un indice de malaise, un aveugle besoin de faire valoir, à la faveur de quelques beautés sublimes , un mélange incohérent des tons les plus disparates, et d'acheter ainsi le droit de tout brouiller, de tout confondre; en un mot, d'être barbare impunément, comme on l'était en Angleterre il y a deux cents ans et plus!

Je veux bien cependant passer condamnation sur ce point. Tiaduisons, si tel est le goût du jour, imitons les étrangers jusque dans leurs défauts; mais du moins ne le faisons pas à nos dépens.

Je suis loin , à plus forte raison , de me prononcer contre le système des créations nouvelles; et tout ce qui me parait téméraire en cela, c'est que messieurs les romantiques ont voulu les élever sur la ruine des anciennes, au lieu de les placer modestement à côté; c'est qu'ils ont voulu contester au passé sa gloire et la légitimité de ses plaisirs ; c*est que là où il ne devait être question que d'une noble rivalité, des symptômes

THÉATIULE. i;i)

de guerre ont éclaté ; c'est qu'on a chanté la victoire

avant de l'avoir obtenue , comme si Ton ne pouvait

édifier sans détruire, ou s'illustrer sans combattre; comme si la France ne savait pas honorer tous les genres de gloire, et pouvait souscrire aux conditions d'un échange où tout est d'un (•^^té, du moins iuscju'à ce jour , et rien de l'autre !

A quoi bon cet acharnement, cette ardeur de guerre civile littéraire; et que pouvons-nous en attendre de glorieux pour nous? rien. Que nous reste-t-il aujourd'hui de ces critiques passionnées dont fut témoin le siècle de Louis XIV, et qui tendaient à rabaisser la gloire des anciens? rien. Que pourrait-on gagner enfin, de peuple à peuple , à dénigrer celui-ci pour exalter celui-là? rien. Les grands seront toujours grands, les petits toujours petits. La France est la mère adoptive de tous les grands hommes : elle a pour eux du bronze et du marbre; et les zoïles y sont oubliés.

Observons que cet emportement d'aveugle critique et ce besoin de dénigrement n'ont jamais été le partage des grands esprits. Ce ne sont pas Racine et Boileau qui voulaient détrôner Homère et Sophocle; et si, dans le siècle dernier, Voltaire a signalé les monstrueux défauts de Shakespeare , en les attribuant surtout à la barbarie de son siècle, il est aussi le premier qui nous en ait fait admirer le génie.

Ce que je conclus provisoirement de tout ceci, c'est qu'aucun genre de beautés ne doit être proscrit du théâtre. Ajoutons que, loin de céder aux préventions de l'amour -propre national, il est digne de nous de

la.

i8o Dli L'IMITATJON

naturaliser en France les ricliesses de la litlératare cftrangère, à l'exemple de nos devanciers, qui nous ont transmis, en les embellissant, les chefs-d'œuvre delà littérature grecque. Il ne s'agit que de le faire avec choix et discernement. Si la liberté doit régner, c'est en littérature surtout; mais, comme ailleurs, une liberté sage et non la licence, et nous aurons lieu d'examiner, dans le cours de cet écrit , comment cette liberté doit être entendue.

Ce ne sera pas, disons-le d'avance, à la façon de messieurs les démolisseurs : ils n'ont prouvé jusqu'à présent que leur impuissance; et que pouvions-nous attendre en effet de ceux qui n'ont pas rougi de marcher sous les enseignes du vandalisme, à la rénovation de notre système littéraire !

La seule vérité que nos réformateurs aient, sans contredit, bien fermement établie dans la conscience et dans les besoins du public est qu'il nous faut du nouveau ; mais l'opinion d'ailleurs était parfaitement d'accord avec eux sur ce point, surtout depuis la mort de Talma, dont le sublime et puissant génie soutenait seul et rajeunissait l'ancienne tragédie, qui, ne suffisant plus à nos plaisirs, y peut néanmoins contribuer encore (i).

(i) A répoque où J'écrivais cela, je n'etpérais pas, Je Pavoue, que mm prériaions serairni si proropteinent el 'si heureusement justifiées. Il me suffira de nommer ici mademoiselle Raehel, dont rapptritioa a relevé toul-à'Coup notre vieux théèlre el lui a rendu son public ua moment dispersé.

THEATIIALE. i8i

Ce prestige de la nouveauté, si puissaiii sur l'esprit de b multiMide, est en eit'et l'un des plus grands mobiles de rintérét qui se rattache aux produits de Timi- Ution théâtrale ; et nous devons en tenir compte aussi dans rapprécialion des causes et des élémens de cet intérêt. — En résumé, les charmes d'une imitaticm plus ou moins heureuse et susceptible de développer en nous des sensations agréables et variées, TilUision dont elle peut t^tre accompagnét», Tattrait de la nouveauté, les jouissances de la criticpie et du goût , sont tout le secret du plaisir que nous cherchons au théâtre.

Matière et objet de L'imitation Tliédtvaie,

La matière de l'imitation théâtrale est partout : daii^ la nature et dans l'histoire, dans les traditions, dans les croyances, dans le monde réel et dans celui des fictions; mais le choix des personnages et Aqs faits, des sentimens ou des passions qui sont susceptibles d'entrer, dans le domaine de cette imitation, doit être subordonné au développement d'une action propre à nous intéresser. Tel est en effet son véritable objet.

Pouvons-nous reprocher sans injustice aux créateurs de l'art dramatique en France, et à ceux qui les ont suivis, de s'être égarés dans le choix des sujets qu'ils ont jugés dignes de la scène , ou d'avoir imposé des bornes trop étroites à la liberté de ce choix. "^ De ce qu'ils n'ont pas tout fait, conclura-t-on qu'ils n*ont rien fait? de ce qu'ils n'ont pas fait de telle façon, s'ensuitil absolument qu'ils aient mal fait? Chaque chose a son

i8a DK LIMITATION

temps, <'liaque siècle a sa manière; et tant mieux si les ressources de Fesprit humain sont aussi variées qu'inépuisables.

Ouvrons-nous des routes nouvelles, ou plutôt reconnaissons modestement que nous ne faisons que suivre celles que nos devanciers nous ont tracées, sans les avoir entièrement parcourues. Eux aussi n'avaient pas dédaigné d'emprunter à la littérature étrangère une partie de leurs inspirations ; et s'il y a du mérite en cela, c'est que la nôtre a pu s'en glorifier. Quoi donc ! oublierait-on que la littérature espagnole était à la mode en France, il y a deux siècles environ, comme aujourd'hui la littérature anglo-germanique? Oublierait-on que notre grand Corneille a pris le sujet du Cid à Guilain de Castro, celui d'Héraclius à Calderon?

S'agit-il de créations nationales, de créations puisées dans les chroniques étrangères, anciennes et modernes, ou fondées sur nos traditions religieuses ? Est-ce que la France attendait, pour en offrir aux disciples de sa gloire, un cri de détresse et de prétendu dénûment.»* S'agit-il enfin de cette littérature anglaise à laquelle on rend tant d'honneurs aujourd'hui.»* C'est une source à laquelle personne n'a puisé plus largement que Ducis; et le public, en applaudissant à ses efforts, n'a empêché personne de faire mieux.

Mais je n'ai pas tout confessé : la tragédie grecque et le système de cette tragédie, développé par Arisloie , ont long-temps occupé notre scène; et nous les y souffrons même encore. Celte mythologie des anciens , cette doctrine de la fatalité, si terrible et si imposante

THKATBALK. i83

à la li»»N , iv «otle du théAtrc imposa depuis si lon«;~ femps au génie par le génie, n'ont pas disparu des souvenirs de la France; et près de moitié des chefsd'œuvre de notre Rcène tragique appartiennent à ces vieilles traditions. Demandez à messieurs nos réformateurs; ils vous diront que la plaie du lliéAtre est là; que, sans Aristote, ils auraient eu des succès, du génie même; et, si vous les pressez un peu , vous verrez qu*iU ne l'ont pas lu.

Les traditions de celle mythologie grecque , aujourd'hui si décriée , ont offert environ trente sujets de tragédies dont la plupart ont exercé particulièrement le génie des différens poètes ; et parmi ces tragédies , je pourrais en citer douze eivviron qui, suivant moi, sont dignes de rester au théâtre : on me dispensera de les nommer.

De quelque manière et sous quelque point de vue qu'on puisse envisager ces productions si connues, je crois qu'on trouverait difficilement ailleurs un ensemhle de tragédies plus fécondes en résultats de nobles émotions, de pathétique et d'intérêt.

Mais il est juste de convenir aussi que la source en est épuisée, que nous avons assez fait pour les Grecs, ou que les Grecs ont assez fait pour nous. Jouissons d'une si belle conquête , et gardons-nous de chercher à l'étendre plus loin. C'est un corps de réserve , un trésor à ménager dans l'intérêt de nos plaisirs ; et n'oublions pas que la mode a souvent rajeuni parmi nous ce que la mode avait fait vieillir.

Ici , comme ailleurs , on voit que les exigences et

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les prétentions de messieurs les romantiques ont je ne sais quoi d'aveugle et de passionné qui ne leur permet pas de se rendre à Tévidence des faits. Laissons-les chercher du neuf, ou resemeller du vieux : ils ne font en cela que ce qu'on faisait bien long-temps avant eux. Plaignons-les seulement de le faire à tort et à travers , et ne nous lassons pas d'exiger du bon.

Fins et moyens de r Imitation Théâtrale.

Je viens de dire que le drame avait pour objet: 1° le développement d'une action; a^ d'une action propre à nous intéresser. C'est à dessein que je distingue ici les termes de cette proposition, dont le premier n'avait besoin que du simple énoncé que j'en ai dû faire en son lieu, tandis que le dernier méritait au contraire une attention spéciale et distincte.

C'est la curiosité qui nous conduit au théâtre, et le devoir du poète dramatique est au moins de répondre à ce premier intérêt de curiosité ; mais n'allons pas trop vite : arrêtons-nous d'abord ici.

L'essentiel à ce sujet n'est pas, comme on serait tente de le supposer, d'offrir au public une action vraiment intéressante et curieuse : il s'agit bien aujourd'hui du public et de son amusement ! Le public est X Atlas du système, on ne lui demande que ses épaules : il est là pour admirer sur parole, à la plus grande gloire de l'auteur. 11 s'agit donc essentiellement de l'attirer, de Vencatnavader, de s'en emparer d'avance , au risque de l'ennuyer après.

THÉATI\AIJ.. i85

Cet art, inconnu des Corneille et des Racine, et qui pourunt doit être compté parmi les plus puissans moyens de succès, cet art de création nouvelle et presque aussitôt perfectionné qu'imaginé, consiste à s'emparer des avenues du théâtre, à spéculer sur 1rs bons offices d'une gazette et sur Tappui du compéragi*.

11 est du reste bien entendu que, de cette manière, on ne doit compter que sur un genre de succès qui s'appelle adev^c. Comparez, en effet, tout ce bruyant charlatanisme d'annonces et d'articles louangeurs, à la stérilité des résultats ; comparez cet énorme poids de l'admiration dont le public était comme écrasé toutà-l'lieure, à son soulagement soudain. Voyez avant, voyez après.

Mais laissons parler M. Delatouche : il va nous dévoiler, beaucoup mieux que je ne le ferais , tous ces beaux mystères de l'initiation romantique et us de la camaraderie. Les passages suivans sont extraits d'un article inséré tout récemment dans la Revue de Paris.

« Une congrégation de rimeurs bizarres est de- •« venue un complot pour s'aduler, et quelques confi- " dences d'écoliers qui s'essaient, une conspiration

- flagrante contre des illustrations consacrées. Que si

- vous n'étiez pas doué à un très-haut degré de la « faculté d'applaudir en face, d'atteindre à l'exaltation

• d'un enthousiasme à bout portant, de guinder votre

- ivresse au degré qui produit l'extase , nous ne vous " conseillerions pas d'aborder jamais cette réunion « qui s'est dit à elle-même que le siède lui appartient y

• qui s'appelle modestement un Cénacle, et trouve

i86 DE LIMITATION

•« dans son sein ses martyrs et ses divinités. Là, divi- « nités et martyrs, tout le monde veut des paroles « qui sentent la transfiguration, et les souples postures « implorent des articles menteurs à la porte de toutes « les gazettes. Là , on s'est fait de la louange une ser- «< vitude, un vasselage de tous les instans : c'est, dans n la petite église ultrà-romantique , la prière du matin « et du soir ; c'est la dîme que toute lecture, confidence •« d'un projet, révélation d'un hémistiche auquel on « travaille, a droit de lever sur les contribuables. « Entre tout adepte rencontré par un autre adepte, il

- s'échange à toute heure un regard qui veut dire : « Frère, il faut nous louer !

« Tout cela ne serait que fort innocent, si d abord « l'industrie des libraires n'était un peu dupe et victime « d'un mérite surfait par le charlatanisme de nos jour- « naux, et surtout si les catéchumènes, respectant les « autres croyances , n'attaquaient pas toutes les gloires « dont se compose la gloire du pays. Pourquoi dé-

* truire avant d'avoir fondé? Ne peut-on se chatouiller « doucement entre soi, sans qu'il en coiite d'autre « sacrifice que celui de sa modestie, et sans qu'il y

* ait d'autres chances à < ourir (pie celles de devenir un •« peu ridicule .**....

«« Cette camaraderie a de tels inconvéni«ns, que •• nous pourrions citer déjà de nobles caractères , des « auteurs long-temps purs d'immodestie, qui, à force

- de hanter des convives enivrés d'eux-mêmes, ont

* fini par s'exagérer leur importance et leur vrai talent. « Echappés aux séductions du pouvoir, les voilà (|ui

mÉVTRALi:. 187

tombent dans la dépendanct* des Hattetirs. Ils rougissent aujourdhui de leur candeur passée; et demain , pour peu que les confrères les embrassent , ils se trouveront barbouillés de fard . • Ces mutuelles compagnies d'assuraiicf jmuii la vie des ouvrages ne sont attaquables, nous le répétons, que par leur influence sur lavenir des lettres. Du reste, elles sont douces et commodes. Si elles nuisent à l'art , elles font peut-être le bonbeur de l'artiste. Cette banque de vanités escompte les mérites futurs, et permet de réaliser des jouissances viagères qui suffisent aux exigences du moment. Ces poètes encamaradent des musiciens , ces musiciens des peintres , les peintres des sculpteurs ; on se chante sur la plume et sur la guitare ; on se rend en madrigaux ce qu*on a reçu en vignettes ; on se coule en bronze de part et d'autre. Chacun pent, à Thenre qu*il est, se suspendre à sa cheminée, et s'instituer le dieu Lare de son foyer.

« Certes , si la postérité n'est pas un peu dédaigneuse et impertinente , elle sera bien riche ! Les médailles fabriquées jusqu'ici n'affectent pas toutefois des proportions monumentales ; ce sont des monnerons dont le module est encore portatif, et on pourrait, à la rigueur, cacher une trentaine de grands hommes ' vivansdanssa poche.-

On sentira facilement que, si ces moyens de succès peuvent être considères comme appartenant à la critique et à Thistoire littéraire de notre époque , ils n'appartiennent, sous aucun rapport, à la poétique du

i88 ni£ LIMITATION

théâtre. Arrêtons-nous donc et revenons à la partie vraiment sérieuse de notre sujet. Je m'en tiendrai à cet égard au simple énoncé des fins et moyens de H* mitation théâtrale.

Et d'abord, en ce qui regarde les premières , observons qu'indépendamment du plaisir et de l'intérêt de curiosité que le théâtre doit offrir, on voudrait pouvoir y puiser encore une instruction véritable, et ce sentiment des convenances, et ces leçons du bon goût, qui ne sont pas d ailleurs incompatibles avec le développement d'une saine moralité. — Le poète, avant tout, doit plaire... Il peut instruire: il ne doit jamais se faire un système ou un jeu de la dépravation dugoiit public, et de celle des mœurs, encore moins.

Quant aux moyens de l'imitation théâtrale, ils se présentent à l'esprit sous deux points de vue principaux. Les uns sont relatil's à la composition du drame et les autres à sa représentation. Ces moyens, tels que je les conçois dans la nature des choses et dans toute rétendue de leur apphcation, ne pourront être bien appréciés qu'à l'occasion de l'analyse des élémens du drame en général, et de ses parties constitutives, analyse que j'aborderai bientôt.

Des formes de f Imitation Thedlmle^ ou du Drame et de ses différentes espaces,

L-^Le mot de Drame, pris dans son acception primitive, générale, et cependant la moins usitée jusqu'à présent , comprend toutes les formes de limitation

rHKAThALK. 189

théâtrale. Il me semble qu'on peut les réduire aux suivantes , en attendant que nuvssieurs les romantiques aient trouvé quelque chose de plus ou de mieux que ce que nous connaissions avant eux : 1** la Tragédie; a** la Comédie; ^ le Drame proprement dit; 4° It* Drame historique ; 5** le Vaudeville ; 6° le Drame lyrique; 7® l'Opéra dit comique ; 8° le Mimodraine ; 9° la Parodie.

Attachons-nous d'abord à déterminer succinctement le caractère de ces différentes espèces; et, si le romantisme tend à les confondre ou à les modiûer au-delà d'une certaine mesure, il ne sera pas sans intérêt d'examiner la valeur et les conséquences de cette prétention.

i** La Tragédie. Imitation d'une action sérieuse et nohle , dont l'objet principal est de nous intéresser, par le développement du pathétique, au tableau des effets terribles et malheureux de la violence et du dérèglement des passions. C'est ce qu'Aristote appelait purger les passions par la terreur et la pitié.

a** I^ Comédie, Imitation d'une action comique où le poète se propose de corriger en riant les vices, les travers et les ridicules : Castigat ridendo mores. Je me borne à citer, comme appartenant à cette section , la Jiarce, les pièces a tiroir et les Proverbes dramatiques , ou comédies de société.

3** Le Drame. Cette espèce est plus difficile à caractériser. Les différens noms sous lesquels on a prétendu la désirer, tels que ceux de Tragédie bourgeoise ou pQfmlaire et de Comédie larmoyante y indiquent suffisamment qu'elle tient à la fois de la tragédie et de lu

igo DE L'IMITATION *

comédie, et qu'elle admet indistinctement tous les tons et tous les genres d'intérêt. L'abbé Desfontaines a proposé de substituer à ces différentes dénominations celle de Bonianédie, qui me paraît assez propre à la qualification du genre; et je crois qu'on pourrait l'adopter.

4° Le Draine historique. Ce genre, peu cultivé jusqu'à présent, m'a semblé devoir être l'objet d'une distinction particulière. Un des meilleurs types que j'en connaisse est le Pinto de M. Lemercier.

5° Le Vaude^^ille. Intrigue ou tableau de mœurs entremêlé de couplets. — Le Vaudeville avait primitivement pour objet la critique des ridicules. Il s'est prêté depuis au développement de plus d'un genre d'intérêt. Nous avons vu des vaudevilles attendrissans.

6** Le Drame Ijrrique ou simplement X Opéra. Ce genre ne diffère essentiellement de la Tragédie, de la Comédie et du Drame proprement dit que par la substitution continue du récitatif, de la musique et du chant à la déclamation ou à la diction.

7* IJ Opéra dit comique. Ce terme d'opéra-comique est évidemment vicieux, en ce que, parmi les ouvrages qu'il sert à désigner , il en est qui ne sont rien moins que comiques, et qui se rapprochent tantôt du Drame, tantôt même de la Tragédie , sous le rapport du genre d'intérêt qu'ils sont susceptibles d'inspirer. Cette espèce de drame admet différens modes d'expression, qui sont le dialogue ou la simple diction, la musique, le récitatif et des chants variés. D'après cela, je ne connais aucune dénomination qui lui puisse être appliquée plus conve-

THEATRALE. lyi

nableoient que celle de Mèhdranie (|a»Xcc, cliant , <fps{Agi, action); et c'est en effet sous ce nom que lopéra dit comique est désigné dans l'Encyclopédie méthodique. On sera du reste peu surpris que je n'aie point admis le Drcune des Boidcvarts au rang des espèces dramatiques indiquées dans ma nomenclature : ce qu'on peut en conserver de mieux, c'est le nom dont on Ta décoré.

8** Le Miinodrame. De fAi!*r.aa, imitation et de ^pou-a, action. — Terme, suivant moi, plus convenable et moins susceptible d'équivoque que celui de Ballet pour indiquer certaines compositions dramatiques où tout se réduit à la pantomime ou jeu muet. Ce nom de Ballet me paraît en particulier plus propre à désigner les scènes chorégraphiques, ou les danses plus ou moins expressives, que Ton a coutume d'associer comme intermèdes ou divertissemens au Drame lyrique et au Mimodrame lui-même, ainsi que je l'entends.

9" La Parodie. C'est une imitation burlesque ou le travestissement d'un ouvrage sérieux qu'on a pour objet de tourner en ridicule ou de critiquer, ce qui réussit quelquefois. La Parodie peut emprunter les formes du VaudevilU' . de la Comédie et même ♦•♦•lies de la Tragédie.

IL — Cela posé, si nous essayons de remonter à l'origine éloignée du Romantisme, afm d'en assigner les vrais caractères, il me paraît que nous pourrions la rattacher à l'époque de la première apparition du Drame ou de la Romanédie en France ; et, comme cette Romanédie est elle-même un produit du genre adopté dans les

jpi DE L'IiMlTATION

romans de mœurs, il s'ensuivrait que le premier ferment de la manie du Romantisme était depuis longtemps déposé dans ces romans bons ou mauvais, mais le plus souvent très-mauvais, dont la France et l'Angleterre étaient inondées vers le milieu du dernier siècle.

Mais ce n'était rien encore; et si cela nous a valu les drames de Lachaussée ; si , avant lui , Destouches avait déjà, dans plusieurs de ses pièces et en particulier dans Le Glorieux, fait larmoyer Thalie; si depuis. Voltaire, Diderot, Saurin, Sedaine, La Harpe, Chénier, Beaumarchais, etc., nous ont donné de meilleurs modèles du genre, il n'y a, j'en conviens, que gloire et profit pour nous. Mais, dii-a-t-on , je ne vois pas encore où cela nous mène. — Attendez,

C'est que ce nouveau genre introduit dans notre littérature et créé avec habileté par des esprits distingués , c'est que la facilité d'y réussir ont donné naissance aux Dramaturges, aux Mélodramaturges; et qu'entre ceux-ci et messieurs les Uoman tiques la difféféreii^e n'est pas si grande que ces derniers pourraient se l'imaginer.

Qu'on lise en effet ce que Marmontel écrivait de certains spéculateurs ou Jaiseurs de Dramey ainsi qu'il les nomme, et de leurs prétentions à \ effets de leur affectation de vérité dans le style et dans l'imitation des faits, de la liberté qu'ils se donnaient à cet égard , au point d'ériger la trivialité du langage en principe, et d'épuiser sur la sensibilité tout ce que les tableaux de la TÎe himiaine ont de plus révoltant pour nous

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(voir à ce sujet les Èlèmcns de Littérature, article D rame) ^ on croirait que Marmontel a écrit cet article au vu des pièces de la nouvelle école; et n'y retrouvons-nous pas en effet tout le secret du métier!

Si Marmontel avait raison contre les spéculateurs de son siècle, il avait raison d'avance à l'égard de ceux du nôtre ; et c'est à ces derniers que je m'adresse. Avouez, Messieurs, relativement à la question du rapprochement qui m'occupe, avouez que les termes en sont fixés delà manière la plus frappante, et que votre système, quel qu'il soit, bon ou mauvais, n'est pas si nouveau parmi nous que vous le prétendez; que Marmontel en savait bien quelque chose , et que je ne me suis pas égaré dans la recherche de vos titres de noblesse et de votre illustration généalogique.

Aujourd'hui que l'essor est donné, que Walter Scott a mis à la mode un nouveau genre de roman qu'on appelle historique , et qui n'est, après tout, que le roman de l'histoire, eh bien ! c'est à qui de vous pourra calquer sa manière et lui dérober ses pinceaux. Tout cela me paraît un fort mauvais moyen d'arriver à la vérité historique , à moins qu'il ne soit bien avéré , ce dont je vois qu'on s'inquiète fort peu , que toutes ces histoires romanisées , transfigurées, dénaturées, ne soient la fidèle expression de nos chroniques.

Eh! n'entendons-nous pas tous les jours une infinité de gens qui n'ont lu d'iiistoire en leur vie que celle qu'on leur a fait lire au collège , affirmer de l'air du monde le plus convaincu , que les portraits du romancier écossais sont d'une ressemblance exacte et de la

fidélité la plus scrupuleuse !... et qu'en savent-ils ? — Ah ! voici... c'est qu'il n'omet pas la plus légère circonstance , et qu'on croirait voir et toucher les personnages.— Défiez-vous donc après cela des menteurs ! Eux aussi n'omettront pas la plus légère circonstance : ils vous diront l'heure, le lieu, les témoins du fait, à condition pourtant que ces témoins ne seront pas là pour les démentir.

Où sont les témoins de Walter Scott ? Ils sont dans son imagination dont vous êtes dupes ,et dont il a sans doute été dupe le premier, si toutefois il avait prétendu vous donner autre chose qu'un roman. Ne sait-on pas que l'imagination d'un homme de génie peut animer, personnifier jusqu'à l'idéal, et prêter au mensonge un air de nature et de réalité ?

Tel est le vrai , tel est le naturel à la façon de messieurs les romantiques. Il s'agit, pour eux, beaucoup moins de la vérité , dont ils ne font pas grand cas , que des apparences matérielles et des caractères accessoires de la vérité. C'est la manière de Walter Scott ; et quand même ils auraient son génie , la manière n'en est pas moins fausse et déplorable. Il est bon de m'expliquer sur ce point.

Que Walter Scott , en peignant les mœurs d'une époque , ait borné l'application de son genre aux conceptions d'un roman dont les personnages ou les acteurs auraient été purement imaginaires, et que ces conceptions , au lieu d'être présentées comme appartenant à l'histoire , aient été placées en dehors et à côté; qu'il ait fait passer, dans les discours ou dans le»

THÉATRALl'.. igS

ui ii> lie ses personnages , un reflet magique et continu des impressions que les éveneniens les plus remarquables ou les grands noms historiques de l'époque auraient pu développer et laisser en eux ; qu il se soit bien gardé surtout de prostituer ces grands noms , ces faits imposans consacrés dans la mémoire des hommes à Farbitraire des contacts , au caprice , à Tincohërence de certains rapprochemens que la vraisemblance et la raison désavouent, je conçois que, de cette manière, on aurait pu faire cas du genre et Testimer dautant plus que les difficultés en auraient paru être mieux surmontées; mais ce n'est pas ainsi qu'on l'entend.

C'est à Voltaire que nous devons les exemples les plus heureux de la parfaite observation de ces convenances ; il y est resté fidèle au plus haut degré dans Zaïre et dans Alzire; et quoi qu'en dise La Harpe, il s'en est écarté, sous un point de vue très-important, dans Mahomet, car il ne peut être permis d'imputer, même à des personnages odieux, des crimes qu'ils n'ont pas commis. On doit à la mémoire des morts et des anciens les mêmes égards qu'à la réputation des absens.

Cette aveugle manie du naturel et du vrai , qui tient messieurs les romantiques en état de véritable obsession , ne fait que dégénérer de jour en jour en résultats d'extravagance ou de puérilité vraiment aifligeans. De même que dans le style, ils ont à leur disposition certain répertoire de mots favoris et de lieux-communs , vrai placage de convention que la rime invoque et rappelle à chaque instant; de même

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on les voit se repasser déjà le gros et le menu du garde-meuble de leur école , -ouvert à tout ce fatras de vieilleries qu'ils ont ramassées dans les greniers du moyen-âge.

Et , depuis qu'on a soulevé de tous côtés les souvenirs empreints dans les traditions de ce moyen-âge ,au lieu d'en faire une étude approfondie et consciencieuse, ils n'ont entrevu de ces monumens que le relief et la couleur ; ils n'ont fait qu'en ôter la poussière et nous la souffler aux yeux. Le reste , ils l'ont délaissé par impuissance ou par esprit de système ; et ces grandes leçons , cette moralité profonde ensevelie dans la substance de nos chroniques , ils en ont faussé l'esprit , méconnu la tendance et flétri les résultats.

Voyez-les faire un moment ; contemplez les allures de ces messieurs. Vous serez d'abord étonnés du calme et de la tranquillité de leur génie. Point de secousse en eux point de ces tiraillemens douloureux qui jadis étaient le partage de ces esprits condamnés par Aristot* au travail d'un accouchement scholastique et vulgaire; ils ont pour eux la liberté, l'entier affranchissement des règles ; et , pour être naturels , il suffit à ces messieurs de se faire apporter une chronique et d'en flairer la couverture.

Ils vous diront à l'oreille que le sublime de l'art est de savoir encadrer à propos dans l'hémistiche un millésime ou deux, d'amener habilement les heures du jour et les jours de la semaine à la rime, etc.; car il n'y a rien de plus naturel et de plus positif au monde: ils vous diront beaucoup d'autres choses de la même force.

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