‹ Etudes littéraires et moralesChapitre 4 sur 8 · L ECRIVAIN · texte numérisé non relu

L ECRIVAIN

La fortune d'Alexandre Vinet ressemble, au premier abord, à toutes celles que le xix""*^ siècle a vu naître et dont le flot bourbeux roule pêle-mêle les débris informes. Son nom, presque universellement connu, ne dit rien aux foules ; ses écrits, vantés partout, n'éveillent chez la plupart des g'ens cultivés que des souvenirs indirects, ou d'obscures réminiscences. Quelques-uns des principes pour lesquels il lutta sont si bien acquis au monde moderne que nul ne song-e plus à les lui rapporter, tandis que d'autres, auxquels sa mémoire surtout reste unie, se meurent dans un discrédit complet ou voient se former contre eux la vag-ue d'une réaction formidable qui menace et se vante de les engloutir à jamais. Non, vraiment, rien ne distingue à première vue

cet homme de tant craulies que leur époque a produits, que la nôtre délaisse et dont, parmi trop de préoccupations absorbantes, elle va se désintéressant chaque jour un peu plus.

Pourtant ce n'est là qu'une apparence. En réalité, cet inconnu célèbre relève moins du passé que de l'avenir, et chacune des phases de l'histoire contemporaine s'en rapproche davantage. Semblable aux grandes cimes de nos Alpes, qu'un manque de perspective fait confondre parfois avec de moindres sommets, mais qui grandissent avec la distance et finissent par remplir seules tout l'horizon. Vinet, lui aussi, grandit et monte à mesure que les années nous en éloignent. Il s'élève bien au-dessus de ceux que sa génération mettait à son niveau, et reste, toujours visible et toujours lumineux, au couchant d'un siècle sous les ombres duquel s'ensevelissent lentement les monts d'alentour.

C'est ainsi du moins qu'en jugent ceux quuu commerce assidu avec ses ouvrages a fait pénétrei* jusque dans l'intimité du grand penseur vaudois. Plus ils pratiquent sa pensée, plus ils lui trouvent cette solidité, ct'tte substance et cette richesse qui ;t les gages de l'avenir.

Je voudrais indiquer en bref quelques-unes des raisons qui fondent un tel jugement. La première, la plus extérieure, mais non la moindre, est une lai.son littéraire. Vinet reste actuel d'abord par son style. Et qu'on ne tienne point ceci pour une chose

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de petite importance ; à bien des égards, le style c'est l'homme. Souvenez-vous qu'il écrivit en terre romande, et que même il commença d'écrire en cité bâloise, c'est-à-dire en dehors des appuis immédiats de la grande tradition française, en un temps où sévissait l'affectation romantique et dans une situation qui en rendait l'influence presque inévitable, parce qu'elle s'exerçait sans contrepoids. Ouvrez maintenant ses livres et comparez la langue de l'écrivain suisse avec celle de ses plus brillants émules de France. Ils se comptent ceux qui supporteront l'épreuve à leur honneur. Quelque chose vous avertira bientôt que d'eux à lui, il y a une distance, un je ne sais quoi qui porte sa date, que nous avons cessé de goûter et de comprendre et qui retient leurs ouvrages dans la contingence, sinon toujours d'une école, au moins d'une période littéraire. Chez Vinet, vous ne sentirez rien de pai^eil. Son langage est d'aujourd'hui, non d'hier ; et vous concluez instinctivement qu'il sera de demain comme il est d'aujourd'hui. L'auteui" se tient au cœur même de la langue, à cet endroit qu'il a fait sien, mais qui est à tout le monde, qui échappe aux entraînements de la mode, où les mots gardent leur acception générale, leur sens invariable, et il en use avec un art qui n'a d'autre souci que la justesse et la vérité. Gomme forme et comme allure, sa phrase est la phrase française, celle qui ne changera point aussi longtemps que l'idiome sera parlé, parce qu'elle est

prise à la source même de son génie et qu'elle s'y retrempe constamment.

Ce n'est point assez que Sainte-Beuve ait pu dire de Vinet qu'il a « une langue excellente, classique à sa manière et sentant nos meilleures fleurs» ; que Rambert lui attribue « une phrase à part, qui dénote à la fois l'écrivain formé par l'étude des grands modèles et le penseur qui ne relève que de luimême... un style complet, à la hauteur de toutes les comparaisons », et que M. Ph. Godet voie en lui « un prosateur remarquable par la di.stinction suprême, l'atticisme et l'éclat du style » ; il y faut joindre cette qualité, décisive en cet ordre, de paraître aussi jeune et aussi nouveau qu'à l'heure où il écrivait. Elle dénote une maîtrise parfaite, une absolue possession de ce que la langue a tout ensemble de distinctif, d'immuable et d'univer.sel.

Actuel par le style, Vinet l'est plus encore par la pensée. Ce second trait explique et précise le premier, car un style que le temps respecte ne traduit guère une pensée que le temps puisse flétrir. Les parties mortes de la pensée sont aussi celles du discours et la lettre ne vit qu'autant qnun esprit vivant l'inspire et l'anime. Celui de Vinet l'est au plus haut degré. Il y a peut-être ailleurs, dans la littérature, plus de relief, plus de couleur et de plasticité ; il n'y a pas plus de mouvement ni plus de vie. Je prends ces mots au sens élevé, je ne les confonds pas, et je prie cpi'on ne les confonde point

avec l'outrance, l'effervescence des passions, l'acuité morbide de l'observation physiologique et les frissons impurs de la sensualité. Tout cela n'est pas la vie, mais ou sa formule éphémère, ou sa nég-ation. Ce n'est pas dans ces choses que l'humanité subsiste par ce qu'elle a de vraiment, d'éternellement humain. L'individu, sans doute, peut s'y tromper quelque temps et s'imag-iner vivre par où il se décompose et s'aliène. Un épuisement rapide, auquel il ne supplée que par une exag-ération croissante, l'instruit bientôt que la vie n'est pas là, mais la mort, qu'il en a perdu la route, dépassé le sanctuaire et qu'il faut revenir. Ai-je tort d'estimer que la plupart des auteurs contemporains sont mordus de cette inquiétude et qu'elle éclate dans les excès mêmes où ils se jettent ?

Vinet n'a point connu ces ég'arements, ni ces exagérations, ni ces retours. Sa pensée fut naturellement forte, parce qu'elle était vivante : elle demeure vivante parce que, si loin qu'elle ait été, si pleinement qu'elle se soit adonnée à l'étude des situations, des caractères et des problèmes particuliers, si aiguë, si variée, si complexe et si compréhensive qu'elle se soit faite, elle ne s'est jamais attachée qu'aux questions vitales. Or, les questions vitales sont des questions éternelles. Leur aspect change, non leur essence. On peut s'en distraire, on ne peut les écarter. Les mêmes faits et les mêmes besoins les rappellent et les imposent. Depuis que l'homme est l'homme et tant qu'il

le sera, sa destinée le préoccupe. Il n'y a rien pour lui de plus attachant que ce qui touche au mystère de son être, à la sig'nification et au but de son existence, de cette existence, songez-y, qu'il ne vit qu'une fois et sur laquelle, en définitive, il joue son va-tout. L'écrivain dont la pensée soulève ces questions et se propose de les résoudre, participe en quelque mesure à l'immortalité de la race et s'assure une longévité dont manquent les autres. Or, c'est la région propre qu'habite Vinet. C'est de là qu'il part et c'est là qu'il revient. Quel que soit le circuit qu'il fasse au travers des circonstances historiques, quelque intérêt qu'il y trouve, quelque lumière qu'il y jette, quelque débat qu'il y discute, et quelque solution qu'il y propose, son effort et sa sympathie vont de l'accident à l'essentiel, de la chose à l'être, de l'individu à l'homme, et de l'homme à l'humanité. En sorte que tout s'empreint chez lui de cette portée grave et paisible que revêtent les perspectives éternelles.

Et remarquez que l'effort dont je parle est peutêtre moins un effort qu'une pente ou une instinctive inclination. Il est sans fatigue parce qu'il n'a rieu de voulu, rien d'étranger et de supérieur à la pensée même qui s'y livre. Elle court spontanément vers ce qui l'attire; elle s'élève sans peine aucune à toutes les hauteurs que comporte son sujet, et gagne en aisance, en force, en simplicité, tout ce qu'elle gagne en élévation ; elle atteint au sublime comme

à son élément naturel. Remarquez encore qu'elle ue se fait jamais prêcheuse, non pas même lorsqu'elle prend la forme de la prédication. Toute pénétrée qu'elle soit de sève morale et religieuse, elle reste laïque pour les mêmes raisons qui la font spontanée. Ce n'est pas le prédicateur qui parle — bien que Vinet le fût à ses heures, et qu'il fût aussi profes- .seur d'éloquence sacrée — ce n'est pas non plus le moraliste, mais l'homme simplement, l'homme de tous les jours et de tous les emplois, l'homme, non d'une fonction spéciale et convenue, mais l'homme en fonction humaine, si je puis m'exprimer ain.si, et de même qu'il parle en homme, c'est à l'homme qu'il s'adres.se.

Ceci suppose une assimilation aussi complète de la destinée humaine par la pensée personnelle, que celle que nous observions tout à l'heure de la langue par l'écrivain ; et comme nous allions précédemment du style à la pensée, nous .sommes conduits maintenant de la pensée à la per.sonne, qui seule en rend compte.

Nous demandons toutefois qu'on nous tienne quitte de l'impossible. La personnalité de Vinet e.sl si riche, si harmonieuse et si complète, ses aptitudes sont si nombreuses et si nuancées, ses facultés si souples et si fécondes, qu'elles échappent à l'ana- Ijse. A peine l'ensemble de ses ouvrag-es nous les révèlera-t-il, car ceux qui ont eu le privilèg^e de connaître l'homme personnellement, l'ont constamment

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trouvé supérieur à son œuvre : il y avait en lui je ne sais quoi d'intransmissible qu'elle n'a qu'imparfaitement reflété. Aussi nous abstiendrons-nous. A chacun do décider pour sa part ce qu'il préfère chez Vinet, du penseur ou du littérateur, du théologien ou du critique, du moraliste ou de l'apolog-ète, et même — on peut aller jusque-là — du sociologue ou du philosophe. Car, en des degrés divers, il exerça toutes ces fonctions, et son nom, dans chacun de ces domaines, est à la hauteur des plus grands.

Ce qui le distingue toutefois, ce qui frappe ce tempérament génial d'une empreinte particulière, ce qui lui donne un nom propre, c'est son caractère moral, ou si l'on veut la moralité du caractère. La personnalité de Vinet est par excellence une personnalité morale, par où j'entends que la conscience domine et contrôle chez lui toutes les manifestations de l'être, aussi bien celles de l'intelligence et du cœur, que celles de la volonté ; peut-être même la conscience en a-t-elle suscité quelques-unes et créé de toutes pièces des aptitudes qui, sans elle, n'auraient pas vu le jour. Car on ne saurait se faire illusion : Vinet n'est pas le simple produit d'une heureuse nature ; il n'a pu devenir tout ce qu'il est devenu que par l'incessant effort d'un labeur intime accompli sur lui-même. Quelque fécond qu'ait été son talent natif, il se fût épui.sé ou du moins arrêté dans son essor, sans l'impérieuse sollicitation d'un devoir qui, d'obéi.ssance en obéissance. c'est-à-<iire de conséquences morales en con-

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séquences morales, le poussait au progrès. La logique de sa vie, que d'autres cherchent à réaliser dans l'ordre intellectuel ou social, — car toute vie a sa log"ique secrète — il la cherchait lui, dans l'accord intérieur de la volonté avec sa loi.

De là cette marche progressive, ce développement continu, cette capacité d'être toujours nouveau sans cesser d'être soi, de .se succéder continuellement à soimême et de ne se répéter jamais, d'autant plus frappante chez lui, qu'elle devient plus rare ailleurs. Existe-t-il, au sein de l'individu, quelque élément susceptible de perfectibilité indéfinie en dehors de la volonté morale? S'il fallait décider de ce point par la comparaison entre Vinet et la majorité des littérateurs de son temps et du nôtre, on le résoudrait, je pense, par la négative.

Mais il y a davantage. Non seulement toute la personnalité de Vinet repose sur la conscience morale et n'y repose que parce qu'elle en est captive ; cette conscience, à son tour, est captive de l'Evangile. Ce mot dit tout ; nous tenons en lui la plus haute explication de l'homme et de son œuvre. Sa personne et sa pensée, son rôle et son influence, tout ce que hii accorda le passé et tout ce que lui réserve l'avenir, procède organiquement de son christianisme et de la manière dont il le vécut.

Tant de gens sont ou se prétendent chrétiens, sur lesquels le christianisme ne produit aucun des effets qu'on observe chez lui, en produit parfois de tout

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contraires, qu'il nous sera permis de mettre ce point en évidence. Affirmons d'emblée que Vinet fut chrétien par la conscience ; d'où il ne suit nullemeni (|ij'il ne le fui aussi par l'affection et la pensée, — il le fut même éminemment — mais d'où il découle ([uavant de l'être de la sorte, il prétendit l'être par la volonté morale. Une expérience personnelle, qui remonte aux premières années de sou séjour à Bâle et dont quelques-unes de ses lettres nous donnent la trace, lui fit saisir dans le christianisme, non surtout une doctrine ou une morale, mais une puissance, une éuerg-ie spirituelle opérant dans l'àmc humaine à la façon de ces remèdes violents et décisifs qui ne g-ucrisscnt leur malade qu'au prix d'une crise douloureuse. Il passa par cette crise : elle modifia du même coup toute sa philosophie. L'Evang-ile réclamant de l'homme ce que par dessus tou( l'homme répugne à saci'ifier : sa volonté même, c'est-à-dire son égoïsme, l'Evang-ile souffert comme une mort lui apparut dans son incurable folie ; l'Evang-ile permettant à l'homme de fournir sa destinée intégrale et l'y conduisant seul, l'Evangile éprouvé comme une vie lui apparut dans sa divine sagesse.

Ces deux termes, la folie et la mori, la sagesse et la vie, de l'Evangile, — folie et mort pour ceux qui lui résistent, sagesse et vie pour ceux qui raccej)tent — devinrent désormais le double foyer autour duquel s'organisa l'ensemble de ses conceptions.

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Leur antithèse, qu'il retrouvait dans la conscience, lui fit voir en elle l'organe même de la foi chrétienne, et déjà son g-erme, son précurseur en même temps que sa justification. Il en conclut à cette affinité profonde de la conscience pour l'Evangile qui, développée de mille manièx'es, devint la base de son apologétique et le point de départ d'une rénovation ihéologiqiie, dont il désira l'avènement et sentait bien qu'il posait les assises. Ce fut elle encore, cette certitude absolue de la destination réciproque de l'homme pour l'Evangile et de l'Evangile pour l'homme, qui permit à sa ci'itique d'être si strictement chrétienne et si largement humaine, si hautement morale et si parfaitement littéraire, si sympathique dans la sévérité, si charitable dans la pénétration, si respectueuse dans le jugement.

Une fois la synthèse entre la vie religieuse et la vie humaine admise et perçue, tout se tient. Rien n'échappe à son harmonie. Il n'y a plus de vérités contre la vérité, et chaque vérité conduit à toutes les autres. On demeure confondu en étudiant les ouvrages de Vinet, de l'immense et magnifique parti qu'il sut tirer d'un principe si simple et presque si banal ; mais il l'avait vécu, il le revivait sans cesse, et lui trouvait, dans une expérience constamment actuelle, une application constamment originale.

Ceci, c'est-à-dire le littérateur apologète, le brillant avocat de la morale et du spiritualisme chrétien, paraîtra pour plusieurs la plus haute et seule

lég-itime expression de Vinet, et l'on verra couramment les mêmes g'ens qui applaudissent à la largeur souveraine de son esprit venir se butter contre les prémisses mêmes de cette larg-eur et crier tout d'un coup à l'élroitesse sectaire. Ils ne se doutent pas que ce qui fait sa pensée si large à certains endroits est précisément ce qui la fait étroite en certains autres ; ils prennent une continuité pour une inconséquence, une fidélité pour une opposition. Nous accordons, sans doute, que ce singulier mélange de rigueur dans les principes et d'aménité dans les applications, que cette grâce qui devient subitement austère, que cette austérité qui se fond en sympathie débordante, puisse parfois heurter comme une contradiction. Peut-être convient-il d'y signaler une des causes de l'ignorance et de l'abandon où l'on tient communément les écrits de Vinet. Trop religieux pour les indifl'érents, trop affirmatifs pour les sceptiques, trop protestants pour les catholiques, ils paraissent encore trop sectaires — je lâche le mot, quitte à le reprendre — pour les protestants. De ces multiples disqualifications, la dernière, en de certains milieux, est la plus écrasante.

Mais est-elle légitime "?

On prétend ne se réclamer de Vinet qu'à titre d'apologète. Qu'à nous ne tienne. Mais apologète ] de quoi, je vous prie? De la nature humaine auprès de la nature humaine ? Assez d'autres se chargent de cette besogne peu recommandable et l'apologie

est faite depuis long-temps. De la nature humaine auprès du christianisme ? A la bonne heure. Le point de vue nous plaît fort. Mais il implique que le christianisme ne se confond pas avec la nature humaine, qu'il représente quelque chose d'autre, une réalité supérieure, puisqu'on nous parle de défendre l'homme devant son tribunal. Comment saurai-je dès lors que la cause est g^agnée, si je refuse à l'avocat le droit de définir le christianisme et de faire valoir ses exig-ences ? S'ag-it-il au contraire de plaider en faveur du christianisme devant la nature humaine culminant dans la con.science ? — et c'est là le véritable propos de Vinet — la même nécessité s'impose de nouveau. Il faut savoir ce qu'est le christianisme dont il se constitue défenseur, il faut donc admettre qu'il nous en parle ; et puisqu'il y a de plus une cause à soutenir, ne se point étonner qu'il y ait donc aussi, entre l'homme et l'Evang-ile, une difficulté à vaincre, un malentendu à éclaircir; que sais-je, un paradoxe à expliquer, un scandale à lever, une folie à justifier ? Quoiqu'on fasse, l'apolog"ète suppose donc le chrétien et l'appelle nécessairement.

Or, le chrétien, chez Vinet, le chrétien dans l'intrépide exercice de son devoir et l'inflexible intransigeance de ses convictions, n'est point autre chose, en fin d'analyse, que ce qu'il semble commode à quelques-uns de nommer le sectaire. Comme chrétien, il connaît, sans doute, l'infinie sagesse du

christianisme ; mais il ne l'a connue que sous condition de sa folie. Il sait, par une expérience ineffai)le et sans cesse grandissante, que la vie chrétienne est la vie, la vie tout court, la réduction définitive et parfaite de toutes les antinomies qui déchirent la conscience et la pensée de l'homme ; et c'est pour le lui dire, apparemment, qu'il se penche avec tant d'amour sur l'humanité souffrante. Mais il sait aussi (|ue cette vie n'e.st qu'au prix d'une mort, d'une mort à soi-même, violente et douloureuse, et que cette mort, subie et voulue tout ensemble, distingue le chrétien de ceux qui ne l'ont point encore acceptée, fait de lui un être à part, introduit dans .son existence, avec un commencement nouveau, une rupture, une séparation qui doit se perpétuer et non se perdre, s'affirmer et non s'ajnoindrir et qui réclame par conséquent de se reproduire et de se manifester au dehors.

Une désolidarisation interne de l'homme avec .son moi coupable, c'est-à-dire profane, entraîne une désolidari.satioii externe de la société chrétienne davec la .société profane, et, la .solidai'ité chrétienne, reprenant ses droits dans une sphère supérieure, exig-e la fondation d'une Eglise, d'une Eg'li.se autonome, vivant sa propre vie. ne relevant que de Celui (jui la lui communique, et par suite, indépendante (!<' la .société civile incarnée dans l'Etat. Vinet .sectaire— puisqu'il faut user d'un terme que nous répudions du reste — est là tout entier et nous touchons

ici la plus solide et la plus fondamentale de ses conceptions.

Mais on conviendra qu'il n'est sectaire que parce (|u'il est chrétien, et que la seconde face de son christianisme accompag-ne et conditionne log"iquement la première. Supprimez le chrétien, vous perdez l'apolog-ète ; ils ne subsistent qu'ensemible, et c'est la rig-ueur de l'un qui eng-endre la .sympathie de l'autre. Je vais plus loin, et j'ose dire que la suppression du chrétien amènerait celle du moraliste, du penseur et de l'écrivain lui-même. Gon.sidérez, en effet, que si le style de Vinet procède de sa pensée, comme sa pensée de sa personnalité morale, celle-ci à son tour procède de la con.science, et que cette conscience, dont on peut affirmer qu'elle commande à son œuvre totale, ne relève elle-même que de l'Evang-ile. Telle est l'extraordinaire unité de sa carrière et de sa personne, que toutes leurs parties se subordonnant les unes aux autres, et dérivant org-aniquement les unes des autres, forment un tout hiérarchique duquel le principe supérieur est en même temps le principe vital. Vinet ne se tient au centre de l'humanité que parce qu'il se tient au centre de l'Evangile et qu'il transcrit dans une vie humaine son essentiel et permanent paradoxe. Sa personne est plus démonstrative encore que ses écrits et son exemple, résumant toute son apolog-étique, plus probant que son apologétique même.

Et l'on comprendra maintenant pourquoi nous esti-

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mons, avec tous ceux qui l'ont fréquenté, qu'un tel homme appartient moins au passé qu'à l'avenir. Il réalise à un degré exceptionnel le caractère normal de l'humanité, et ce caractère confère naturellement à sa parole une portée prophétique. Les clartés qu'elle projette sont prises à la lumière dont l'homme a besoin d'être éclairé et les principes qu'elle pose sont ceux-là mêmes dont il doit vivre. Dans tous les domaines où elle s'est fait entendre, elle a jeté la semence d'une rénovation libératrice, parfois d'une révolution, qui, sans doute, ne sont point achevées, qui, dans un sens, ne le seront jamais, mais qu'il nous importe de reprendre et de poursuivre. Et si Vinet lui-même ne fut en toutes choses qu'un semeur de génie, le g"rain qu'il a répandu reste assez fécond pour valoir d'être précieusement recueilli, et semé par nous, en vue de moissons nouvelles, dans de nouveaux sillons.

Semaine Lilléraire, .") juin iSuy.

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