‹ Etudes littéraires et moralesChapitre 6 sur 8 · III. VINET THEOLOGIEN · texte numérisé non relu

III. VINET THEOLOGIEN

En me confiant la tâche et en m'accordant le privilège de vous entretenir* ce matin de l'humble et noble penseur, au souvenir duquel la Suisse romande entière consacre avec nous cette journée, le comité du monument Vinet m'a fait un honneur sous le poids duquel je me sens fléchir.

1 Discours prononcé à la Société de Belles-Lettres de Lausanne, à l'occasion de 1 inauguration de la statue de Vinet.

Oui suis-je pour exposer dig-nement, dans les quelques minutes qui me sont assignées, le développement et les résultats d'une carrière féconde entre les plus fécondes ? Comment résumer en quelques phrases la substance d'une pensée rclig-ieuse dont l'étonnante richesse semble inépuisable?

Je prie donc qu on veuille bien me tenir quitte de [impossible, et qu'on n'attende pas de moi une étude complète de Vinel philosophe et théologien. Mon propos e.sl plus modeste. Forcé de me restreindre, et d'éliminer ce qui, sans cesser d'être théolog'ique, touche cependant au sociolog-ue et au littérateur, je vais tenter seulement d'esquisser à grands trails limage du penseur vaudois telle qu'elle se présente en théologie pure, et de marquer là ce qu elle a de plus significatif. Pui.sse-t-elle ne pas trop s'éloigner de la figure originale, et, complétée par celle qu un marbre admirable va révéler à tous, contribuer à la faire mieux aimer en la fai.sant mieux comprendre !

Or, la figuie de Vinel se dresse avant tout comme celle d'un initiateur et d'un réformateur relig'ieux. Non pas, il est vrai, qu'il fût de ces hommes d'action publique et de rudes combats aux<juels le .xvi*' siècle nous fait involontairement songer. De ce côté, bien qu'il ait connu quelque chose de leurs luttes, la re.s- .semblance avec les Luther et les Calvin manquera toujours à Vinet. Mais il les rejoint, mais il est de leur race et de leur lig'née, par un aspect plus im-

portant et plus fondamental : je veux dire, par l'intensité de la vie intérieure, par la g-estation morale qui résulte d'une appréhension directe et continue de la réalité spirituelle, par ce mystérieux et silerrcieux colloque avec la vérité même, d'où procèdent ces transformations vitales, ces intuitions créatrices, ces révélations et ces clartés, qu'en certaines heures, l'humanité réclame de ses prophètes. Ce fut incontestablement le rôle que joua Vinet à l'endroit du protestantisme français au xix^ siècle. Il devint l'ouvrier principal de cette « réforme de la Réforme », dont il avait senti et dont il affirmait lui-même l'impérieuse nécessité. Et si son œuvre n"a point eu l'éclat et le retentissement que l'histoire accorde à quelques-unes, elle ne laisse pas néanmoins d'être sing-ulièrement étendue et profonde. Nous en relevons tous, même ceux qui l'ignorent ; il n'est pas une de nos conceptions peut-être, qui ne soit, en quelque manière, le reflet ou l'écho de la sienne ; et loin que nous ayons épuisé son contenu^ l'œuvre dt; Vinet nous dépasse et nous devance presqu'à tous égards. Semblable au germe vivant qui n'a point achevé sa croissance, elle travaille en secret le sol de notre destinée religieuse et continue à préparer notre avenir.

La réforme inaug'urée par Vinet dans la pensée chrétienne de notre époque porte sur trois points, qu'unit d'ailleurs un lien très étroit : l'apologétique, ou la défense du christianisme ; la morale, ou la

science de la vie chrétienne ; et ce que j'appellerai la méthode, c'est-à-dire la manière de fonder et d'établir, en théolog"ie, les données de la foi. Ce dernier point, de beaucoup le plus important, bien que le plus délicat et le plus subtil en apparence, conditionne les deux autres et nous en rendra compte. Mais il ne s'expliquera lui-même que si, passant de l'œuvre à l'homme, nous allons jusqu'à la nature de ses expériences relig-ieuses et pénétrons dans l'intimité même du chrétien. C'est donc par là qu'il faudra terminer.

A l'heure où parut Vinet, l'apologétique protestante faisait pauvre fig-ure. Infidèle à l'esprit de la Réformation et captive d'une .scola.stique bâtarde, elle combinait les procédés les plus hétérogènes et les moins satisfaisants. Tantôt elle prétendait imposer les Ecritures et les affirmations du dogme à coup d'autorité ; tantôt elle demandait à l'histoire, particulièrement au miracle historique, la preuve diine révélation surnaturelle; tantôt enfiu elle appuyait l'objet de la foi sur des arguments rationnels et croyait le démontrer par voie .syllogistique. Le réveil religieux du commencement de ce siècle, le réveil lui-même, dont la .simple existence constituait cependant la plus forte des apologies en faveur du christiani.smc, participait à l'erreur commune. H avait toutefois, sui- l'ensemble des Egli.ses, l'avantage de manifester plus clairement la distance qui séparait sa vie de son enseignement.

Vinet ne fut pas seul à sentir cet écart ; mais il fut seul, ou presque seul à s'emparer de cet avantag-e. Il comprit bientôt que la vie chrétienne n'a pas de meilleur avocat qu'elle-même et les efifets moraux qu'elle suscite chez les chrétiens. Il développa g-raduellement cette idée avec une puissance démonstiative et une richesse d'aperçus vraiment merveilleuses. Aux partisans de l'autorité, il opposa le devoir de la conviction personnelle, et, par conséquent, celui de l'examen ; à ceux qui se réclamaient de la preuve historique, il montra, non sans doute l'inutilité, mais l'insuffisance de l'histoire; aux raisonneurs ou rationalistes, il révéla les bornes de nos connaissances et l'incertitude de notre dialectique. Vis-à-vis de tous enfin, il revendiqua hautement les droits et la compétence du cœur en matière religieuse.

Par une intuition aussi juste que profonde, il résuma l'Evaug-ile dans la personne de Jésus-Christ, et la nature humaine dans la conscience morale, dont il faisait l'org-ane suprême de la connaissance et de la vie spirituelle. Mettre Jésus-Christ en face de la conscience, et la conscience en face de Jésus-Christ ; déchirer tous les voiles et supprimer entre eux tous les intermédiaires ; par l'immédiateté même de cette rencontre, réveiller les besoins assoupis de la conscience ; susciter et préciser en elle des aspirations qui demeurent autrement paresseuses et latentes ; la convaincre en même temps de sa g-randeur et de son péché, de sa nobles.se et de sa déchéance, tel

fut l'effort incessamment renouvelé de Vinet et le g-rand moyen de son apolog-étique. Il estimait avec raison (]ue, si l'homme doit accéder directement à rEvani>ile, il faut donc aussi que l'Evang-ile soit directement accessible à l'homme. Il lira de cette pensée, si simple qu'elle en paraît banale, un parti extraordinaire. Il fit .«saillir la destination réciproque de l'homme pour lEvang-ile et de l'Evang-ilc pour l'homme avec une si sûre pénétration, il sut la rendre si Iumineu.se et si frappante, et non dans les doctrines principalement, mais plus profond que les doctrines, dans les faits et dans la nature intime des cho.ses. et le fit avec l'ardeur émue d'un cœur .si sincère, qu'elle entraîne l'évidence et force l'assentiment.

Les obstacles mêmes (jue le christianisme présente à la raison, .ses mystères, la croix qu'il dresse et le sacrifice qu'il proclame, toute sa folie et tout son .scandale, auxquels s'achoppent si volontiers les esprits superficiels, devenaient sous .sa plume un argument de plus en faveur de l'Evang-ile. Car il connaissait assez le fond ténébreux de la con.science coupable pour savoir que le mystère et le scandale sont dans la conscience avant d'être dans l'Evang-ile, que les contradictions de l'Evang-ile correspondent à celles de la conscience, et qu'il suffit de sonder .ses plaies assez avant pour lui faire con.sentir la folie d'un salut (]ui est une condamnation.

En sorte que la conformité parfaite de la rédemp-

lion chrétienne avec les besoins de l'humanité, et, si je puis ainsi dire, l'éternelle prédestinoiatn de l'âme humaine pour la personne du Sauveur, éclatant sur tous les points à la fois, l'Evang-ile, brillant de sa propre clarté, se démontrait en se montrant. Il s'ag-issait dès lors beaucoup moins de connaître el de comprendre intellectuellement que de contempler et d'obéir moralement ; beaucoup moins de discuter et de prouver, que de se rendre à la vérité sur le témoig^nag-e de la vérité.

Par cette façon nouvelle de concevoir les rapports de l'homme et de la vérité chrétienne, Vinet rompait avec les procédés, avec l'esprit surtout de l'apolog-étique courante; il renouait, au contraire, avec celle que Biaise Pascal avait autrefois esquissée ; mais en y revenant, il la rendait à la fois plus larg'e, plus solide et plus vraie parce qu'il la faisait porter sur un terrain plus sérieusement moral et plus strictement évang-élique. Cette apolog-étique, je le reconnais, peut être mal entendue et mal appliquée ; on peut l'exag-érer, on peut en mésuser, et les disciples de Vinet ne sont pas tous purs de ces erreurs ; mais il n'est pas possible, il deviendra de moins en moins possible à l'avenir, d'en pratiquer fructueusement aucune autre. Hardiesse et nouveauté d'il y a trois quarts de siècle, elle nous est devenue si familière aujourd'hui que nous oublions presque d'en rendre hommage à l'initiateur de g-énie qui nous l'a définitivement acquise.

Mais nous lui sommes redevables de plus encore et le simple prolong-ement de l'apolog-ète va nous conduire au moraliste. Pour les contemporains de Vinel, le schisme qui s'était creusé entre l'homme et l'Evang-ile, se retrouvait, presque aussi grave par ses conséquences, entre la pensée chrétienne et la vie chrétienne. Le dog-me s'était détaché de la morale et la morale s'était détachée du dog^nie. Ils couraient parallèlement l'un à côté de l'autre et ne se rejoig-naient nulle part. Les raisons que le fidèle avait de croire et les raisons qu'il avait d'ag"ir restaient distinctes et différentes : elles ne découlaient point l'une de l'autre et ne se prêtaient guère aucun appui. Cette séparation violente, qu'avait amenée le déclin de la sève relig'ieuse dans les âmes et, dans les Eg-lises, l'influence de la philosophie du xvni^ siècle, était fatale à l'Evang-ile, dont elle brisait l'unité. Une blessure mortelle le sépai^ait en deux tronçons.

Le réveil, sans doute, avait en quelque manière pansé cette blessure. Il fournissait en lui-même la preuve concrète de l'indissoluble connexion du dogme et de la morale évangéliques. Il devait précisément une partie de son succès et de sa force conquérante à la réalisation de leur synthèse. Mais, cette synthèse, s'il en vivait, il ne la comprenait guère et se préoccupait peu de la rendre intelligible. Une réaction naturelle, mais excessive, contre la tendance générale le poussait à relever presque exclusivement la valeur de la doctrine.

ALEXANDRE VINET 2'] l

Dès 1828, l'attention de Vinel fut attirée sur ce problème. Il écrivait, à cette date, au Journal de la Société de morale chrétienne de France, une lettre où se marque déjà la solution qu'il allait lui donner. Il y revint constamment dès lors et tendit à rapprocher toujours plus l'élément doctrinal de l'élément pratique dans le christianisme, accentuant peu à peu leur solidarité jusqu'à les conjoindre et même à les identifier. De telle sorte que, si l'on a pu dire de son effort qu'il fut essentiellement celui dun moraliste, il faut ajouter aussitôt que la morale qu'il préconisait, loin de se suffire à soi-même, dépendait entièrement du dog-me.

Cette-vue, qui était alors très nouvelle, et qui l'est encore beaucoup trop de nos jours, ne doit pas nous surprendre. Pour y parvenir, Vinet n'avait eu qu'à suivre et prolonger les grandes lig"nes de son apologétique. Si l'homme, en effet, reconnaît la vérité de la religion chrétienne à la réponse quelle donne aux questions vitales du cœur, et si la condition de cette reconnaissance est une contemplation candide de la personne de Jésus-Christ, que pourra faire de plus le croyant? Il donnera suite à cette contemplation, il la soutiendra, il la poursuivra, il fera de Jésus- Christ l'objet d'une «considération véhémente», il jettera sur lui ce « regard » dont parle si éloquemment notre écrivain, « regard attentif, sérieux, prolongé, regard où toute l'âme se porte, regard de l'âme et non de l'esprit, et qui ne prétend pas décom-

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poser son objet, mais le j-ecevoir dans l'âme par les veux». Et ce faisant, qu'aura fait le fidèle? Il aura cvn, car la foi n'est pas antre chose. Croire, c'est reg-arder, el par ce reg^ard, « recevoir dans l'âme « l'objet de la foi. Or, qu'est-ce que l'objet de la foi, si ce n'est aussi celui du dogme ? Et pourquoi le leçoit-on, si ce n'est pour en vivre ? Et l'on commence d'entrevoir déjà pourquoi le dog-ine rejoint la morale, s'insère dans la morale, devient une morale; il le devient par la foi.

Vinet moraliste est contenu tout entiei' dans la notion de la foi qu'il développe, et qu'il ne développe que parce qu'elle se développe en lui ; car les deux choses vont de pair. Il partit, comme tout le monde, de la foi-croyance ou foi d'autorité, de cette foi qui consiste à « tenir une chose pour certaine et vraie » et que le chrétien partage, à ce titre, non seulement avec tous les hommes religieux, mais avec les hommes en g-énéral, car tous croient de la sorte, je veux dire ont en quelque réalité cette espèce de croyance ou de certitude. Mais s'il n'exclut pas, comme partie constituante de la foi, cette «adhésion forcée et passive d'un esprit vaincu par des preuves », il ne s'en satisfait pas non plus. Il pa.s.se aussitôt à une définition plus vivante et plus vraie : celle de la foiconviction ou foi-confiance, en laquelle déjà lecœuiet le .sentiment .sont en jeu. C'est la foi religieus(^ et morale proprement dite. Commune à tous les cultes sincèrement pratiqués, elle ne devient toute-

fois spécialement chrétienne que par l'objet spécial auquel elle s'attache. Elle n'emprunte point encore sa nature à son objet ; à proprement parler, ce n'est pas elle qui sauve, c'est l'œuvre de Christ ; elle n'a pas d'autre vertu que d'établir, entre l'homme el Dieu, le rapport indispensable ; elle conserve quelque chose de formel et d'extérieur.

Ces deux notions de la foi, la foi-croyance et la foi-confiance ou foi-conviction, me paraissent être les seules qui soient ordinairement reçues parmi nous. Vinet, lui, ne s'en contenta point. Il sentit bientôt qu'elles conduisaient au delà d'elles-mêmes, et les développa sous un double point de vue où s'exprime le fond de son expérience relig-ieuse.

D'une part, en effet, la conviction n'est pas un simple état d'esprit, ni la confiance une simple attitude du cœur. Elles ne sont point nées en nous sans notre consentement ni même sans notre travail. Elles sont donc le fi^uit d'un acte, d'un acte dans lequel l'âme entière fut active ; elles sont cet acte même, une « obéissance intérieure de la conscience et de la volonté ». Mais définir la foi par « une obéissance intérieure », n'est-ce pas la définir comme une œuvre, comme l'œuvre par excellence, « l'œuvre des œuvres », la source et le principe de toutes les autres, qui seront précisément « les œuvres de la foi » parce que la foi, qui est une œuvre, les aura engendrées et produites? — Et l'on saisit dès lors la raison de l'étroite solidarité qui s'établit entre le dog-me et la

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