Æn., VI, v. 214 sqq
les plus graves. La poétique et brillante imagination d’Homère se donne ici carrière : Achille implore alors deux vents rapides, Borée et Zéphyr, leur promet de pompeux sacrifices et les supplie d’accourir pour allumer le bûcher. Iris, la messagère des dieux, se charge de transmettre ses désirs aux divinités qu’il invoque; elle se rend en Thrace, dans le palais du violent Zéphyr, où sont rassemblés tous les vents, et prie Borée et Zéphyr de se rendre aux vœux d’Achille et d’attiser la flamme qui doit dévorer le corps de Patrocle. Ces vents aussitôt se précipitent avec fracas en chassant les nuages devant eux; ils atteignent bientôt la mer, et les flots se gonflent sous leur souffle retentissant : ils arrivent dans les riches plaines de Troie, ils fondent sur le bûcher et le feu soudain pétillé avec fracas. Toute la nuit ils agitent la flamme en soufflant avec grand bruit; et toute la nuit, Achille, tenant une large coupe, puise dans une urne d’or le vin qu’il répand sur le sable, en invoquant l’âme du malheureux Patrocle. « Comme « se tourmente un père quand il brûle les ossements « de son fils nouvellement marié qui par sa mort a « plongé dans l’affliction ses parents éplorés, de môme « Achille pleure en brûlant les ossements de son ami ; * il se traîne autour du bûcher et exhale de profonds » soupirs 1 . »
C’est une douleur profonde et éloquente, une touchante et belle poésie : la nuit qui sert de cadre à tout cela; ces vents soufflant sans cesse; et Achille, infatigable comme eux, répandant constamment des libations comme pour les récompenser de leur bon
office. Achille, sans cesse aussi, invoque l’âme de Patrocle dont il ne peut se séparer. Et que la comparaison qui suit est puisée dans les entrailles de la nature ! si les joies paternelles sont les plus grandes de toutes les joies, par une triste revanche, les douleurs paternelles sont aussi les plus poignantes. Quel chagrin pour un père de survivre à son fils, à son fils nouvellement marié, qui par conséquent semblait devoir être l’espoir de sa race et de ses vieux jours ! Et telle est la douleur d’Achille; la douleur de l’amitié — et le poète ne peut pas en donner une idée plus forte — égale donc celle d’un père déplorant la perte d’un fils. aimé.
Ainsi se termine le deuxième jour des funérailles.
Combien Virgile,' chez qui nous avons déjà signalé plus haut l’imitation de ce passage, est demeuré inférieur à son modèle ! Les funérailles de Misène ne sont que la pâle copie de cellesde Patrocle. Virgile n’invente absolument rien; ce sont les mêmes détails que dans Homère ; on se rend dans une forêt voisine, on coupe les arbres nécessaires au bûcher, que l’on allume ensuite, et l’on adresse un funèbre adieu à Misène. Mais ce qui manque à tout cela, c’est l’intérêt d’abord et l’émotion ensuite. Qu’est-ce que l’obscur Misène, qui n’accomplit pas un seul acte dans YÊnéide, à côté de Patrocle, une des grandes figures de Y Iliade? Qu’estce que la froide attitude des compagnons d’Ënée vis-à-vis Misène 1 , à côté du désespoir et de la piété d’Achille, qui sont des créations du génie? Le poète de Mantoue a été mieux inspiré dans le tableau des derniers devoirs rendus aux guerriers troyens qui