Annal . , I, 41 et
La description de ces jeux formant une partie importante et curieuse du poëme, tant par elle-même que par les nombreuses imitations qui en ont été faites, nous les examinerons dans tous leurs détails ; et, pour cela, nous allons leur consacrer un chapitre à part.
Sommaire : Description des jeux célébrés sur le tombeau de Patrocle. — L’histoire de ces jeux. — Examen critique ; la course des chars; Homère , Sophocle, Virgile et Stace ; Homère moraliste et peintre de caractères. — Le pugilat. — La lutte. — La course à pied. — Le combat à la lance. — Le jeu du disque. — Le jeu de Parc. — Commentaires et parallèles : Homère, Virgile et Théucrite; autres imitateurs d’Homère : Valerius Flaccus et Quintus de Smyrne. Traits de mœurs. — Virgile inférieur à Homère en bien des points ; le mérite de l’invention reste à Homère.
Ces jeux consistent dans les exercices suivants : la course des chars, le pugilat, la lutte, la course à pied, un combat singulier à la lance, le disque et le jeu de l’arc ou du tir. Ces jeux se sont maintenus en Grèce ; et l’on sait quelle importance ils acquirent, surtout celui de la course des chars, à Olympie où, à partir de l’an 776, et tous les quatre ans, la Grèce tout entière venait se réunir, pour assister à ces luttes pacifiques dont Pindare a été le poète et Pausanias, l’historien. Beaucoup de ces jeux, notamment celui de la course des chajrs, survécurent aux jeux olympiques. On les retrouve à Rome, on les retrouve plus tard à Constantinople où ils soulevèrent tant de passions sous le nom de factions des bleus et des verts.
Dans le moyen âge, ce sont les tournois et les carrousels; et de nos jours, ils sont remplacés par les courses qui passionnent tant de provinces, tant de villes, tant d’individus et à des degrés et à des titres divers.
C’est par la course des chars que le poète commence sa description. C’est ce jeu qu’il raconte avec le plus de complaisance et le plus de détails ; et il faut le dire tout de suite, il est demeuré inimitable dans cette partie de son récit.
Achille, debout au milieu des Grecs, annonce qu’il ne prendra point part à la course des chars; ses coursiers, en effet, étant d’origine toute divine, il remporterait facilement la victoire. Il restera donc spectateur de la lutte et ses chevaux n’y paraîtront pas, « car, « ajoute-t-il. — et c’est là une admirable peifiture, — « ils ont perdu leur glorieux écuyer qui souvent oignait « d’une huile brillante leur belle crinière, après l’a- « voir lavée dans une onde pure. Immobiles ils re- « grettent ce guide chéri ; leurs longs crins flottent « en désordre dans le sable et leur cœur est accablé « de tristesse'. » Le fils de Pélée appelle ensuite dans la lice ceux qui parmi les Grecs ont confiance dans
leurs chevaux et dans leurs chars. Il a fait apporter
1. IL, XXIII, v. 280-284. Virgile, lui aussi, a prêlé le sentiment au cheval de bataille de Pallas; nous l'avons vu dans le précédent chapitre : * ( . ,
Post , bellator equus , positis insignibus , Aethon ,
Il lacrymans, guttisque humectât grandibus ora.
(Æn., XI, v. 89 et 90.)
Et Racine, parlant des chevaux d’Hipjpolyte, a dit :
Ses superbes coursiers qu'on \ oyait autrefois Pleins d’une ar leur si noble obéir à sa voix,
L’œil morne maintenant et la tête baissée,
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
de son navire les différents prix destinés aux vainqueurs. Pour la coqrse des chars, il destine une captive et un trépied à celui qui arrivera le premier; au second, une cavale indomptée, âgée de six ans; au troisième, un riche bassin ; au quatrième, deux talents d’or ; au cinquième, une urne superbe. Aussitôt cinq concurrents s’avancent : Eumèle, fils d’Âdmète et qui excelle à conduire ün char ; Diomède, le vaillant fils du vaillant Tydée ; Ménélas, le frère du roi Aganlemnon; Mérion, écuyer d’Idoménée; et enfin Antiloque, fils de Nestor. La lice n’est pas encore ouverte, que, penché à l’oreille de son fils, le vieux Nestor lui donne de sages conseils. Il lui recommande la prudence et surtout l’adresse. Qu’il ne laisse point échapper le prix. Nestor montre à son fils, là-bas, au milieu de la plaine troyenne, en face des navires, la borne fixée par Achille. C’est un aride tronc de chêne ou de pin, s’élevant de terre à la hauteur de trois coudées et entouré de pierres blanches et luisantes. Il fallait, en effet, partir, comme on va le voir tout à l’heure, du rivage de la mer, tourner la borne et revenir au point de départ. « En arrivant vers la borne, dit Nestor, * entrant dans des détails tout à fait techniques, di- « rige tout auprès tes chevaux et ton char. Dans ce « char gracieux, penche-toi vers la gauche, excite de « la voix le cheval de droite, et que tes mains lui « lâchent les rênes. Mais en même temps, que ton « cheval de gauche serre la borne, en sorte que le « moyeu de la roue rapide semble la raser, mais « garde-toi de heurter contre la pierre, de peur de « blesser tes chevaux et de briser ton char 1 .... »
Nestor, après avoir donné ces précieuses instructions à son fils, retourne à sa place. Les concurrents se rangent ensuite dans l’ordre que le sort leur a assigné :
Antiloque vient le premier, Eumèle le second, Ménélas le troisième, Mérion le quatrième, et Diomède le cinquième seulement. Les chars sont placés sur la môme ligne et de front; et naturellement l’avantage est pour celui dont la gauche, dès le début, se trouve le plus rapprochée de la borne ; attendu que partant du rivage et revenant au rivage, après avoir tourné la borne, il aura ainsi le plus petit cercle ou plutôt lé plus petit ovale à parcourir. Plus grand déjà sera le cercle qu’aura à décrire le second, et ainsi de suite. Donc c’est Antiloque qui, d’après le sort, occupe la position la plus favorable, avec son char et ses chevaux ; Homère nous montre les concurrents prêts à partir, et, bientôt après, s’élançant dans la plaine : « Tous ensemble lèvent les fouets sur les chevaux, •< agitent les rênes et de la voix excitent avec ardeur « les coursiers. Ceux-ci, loin des navires, se précipitent « rapidement vers la plaine. Sous leur poitrail la pous- * sière s’élève comme un nuage ou comme la tempête. « Leurs crinières flottent au souffle des vents. Les « chars, tantôt rasent les sillons fertiles, tantôt sont « emportés dans les airs. Les conducteurs restent iné- « branlables sur leurs sièges. Le cœur de chacun « d’eux palpite, tant ils désirent la victoire. Chacun « d’eux presse ses chevaux qui volent en soulevant « la poussière dans la plaine 1 . »
Virgile désespérant sans doute d’embellir un sujet qu’Homère avait traité avec tant de supériorité, Vir-
gile , dans les jeux qu’il fait célébrer à Énée sur le tombeau d’Anchise, dans le cinquième livre de son poème, a substitué à la course des chars une course navale. C’est dans cette description que l’auteur de Y Enéide concentre, ce semble, tous ses efforts pour égaler le maître. Tout en changeant de sujet, il garde scrupuleusement les traces de son modèle. Les conducteurs des chars, présentés avec tant de vivacité par Homère, au moment où ils se précipitent dans l’arène, sont remplacés ici par les chefs troyens , debout sur leurs galères, et prêts à tourner, pour revenir ensuite à leur point de départ; ce rocher, placé au milieu de la mer, surmonté d’un chêne verdoyant et servant de but comme le tronc du vieux pin sert de borne dans Homère. Cequi dans Homère n’étaitqu’une esquisse devient dans Virgile un tableau, un chefd’œuvre d’harmonie imitative et de poétique description : « Le sort marque les rangs, et sur leurs poupes « les chefs des Troyens brillent au lo'in de pourpre et « d’or. Les rameaux du peuplier couronnent la tête « des rameurs et les flots d’huile reluisent sur leurs « épaules découvertes. Ils s’asséient le long des bancs, « les bras tendus sur les rames. On attend le signal. « La crainte qui les agite, la soif de la gloire dont ils « sont dévorés, épuisent leurs cœurs palpitants. Lors- « que ensuite la trompette a retenti , tous s’élancent « de leurs rangs. Les cris des matelots frappent les « astres. Leurs bras roidis bouleversent Tonde écu- « mante; ils y ouvrent d’égaux sillons, et, déchirée « par les rames et la triple dent des proues, la mer « tout entière s’entr 'ouvre 1 . »