Non jam prima peto Mnestheus , neque vinccre certo
Quanquam 6 ! ... sed superent, quibus hoc, Neptune, dedisli.
(Æn. , V, v. 195 et 196.)
l’audacieux Antiloque, au risque de .tomber dans le précipice et d’y entraîner Ménélas avec lui, rase de son char celui du fils d’Atrée. Celui-ci, effrayé de la témérité de son rival et pris dans son propre piège, recule et laisse passer le fils de Nestor, non sans protester contre une ruse dont tout à l’heure Antiloque devra se purger par serment.
Homère nous ramène ensuite dans l’enceinte où se tiennent les spectateurs de la lutte. Une vive discussion s’élèye entre Idoménée et Ajax. Le premier, en plongeant ses regards dans la plaine , croit pouvoir affirmer que le vainqueur n’est plus Eumèle, mais Diomède, dont il reconnaît les chevaux; Ajax, avec l’emportement de caractère qu’on lui connaît, soutient le contraire; selon lui, le premier, c’est Eumèle qui, il y a peu de temps en effet, l’était encore. Idoménée tient bon, riposte; un pari est engagé, — ne se croira t-on pas dans une tribune de nos courses modernes? — Achille cherche à calmer les deux guerriers, et Ajax ne tarde pas à reconnaître son erreur, quand au bout de quelques instants, il aperçoit, debout sur son char qui vole dans la plaine, Diomède, pressant ses chevaux couverts de sueur et touchant la barrière le premier.
Le premier prix est donc pour lui.
Après Antiloque qui a vaincu par la ruse et après Ménélas, arrive Mérion, conducteur inhabile, avec ses pesantes cavales.
Le fils d’Admète vient le dernier, traînant son char et poussant piteusement ses chevaùx devant lui.
Achille, à cette vue, est touché de son sort; il voudrait réparer le tort de la fortune, et se dispose à donner le second prix à Eumèle ; mais Antiloque se
récrie; il va jusqu’à menacer Achille lui-même qui sourit de l’emportement de son jeune ami, et sur sa réclamation, Achille consent à laisser le deuxième prix à Antiloque. Mais voilà que Ménélas proteste dé son côté; c est à lui que revient la belle cavale; puisque aussi bien Antiloque n’a vaincu que par un stratagème. Que le fils de Nestor vienne, s’il l’ose, jurer devant tous les Grecs, par Neptune, qu’il n’a pas, pour vaincre, eu recours à la ru$p
Antijoque va-t-il se parjurer? et s’il se rétracte, Ménélas gardera-t-il le prix qui lui écherra en ce cas? C’est ce que nous allons voir dans la belle scène qui suit; elle est empreinte d’une haute moralité. Il faut citer. « Le sage Antiloque répond à Ménélas : Paroi donne maintenant, car je suis plus jeune que toi, ô « roi Ménélas; tu l’emportes sur moi par la puissance « et par l’âge, tu vois à combien d’égarements la jeu- « nesse est sujette; son esprit est prompt et son ju- « gement est faible. Que toncœur s’apaise: je tedon- « nerai la cavale que j’ai reçue, et si même tu désires ô: un objet plus précieux parmi ceux que ma tente « renferme, je suis prêt à te le céder, noble enfant « de Jupiter, plutôt que d’être à jamais banni de ton « cœur et de me rendre coupable envers les dieux.
« Aussitôt, le fils du magnanime Nestor conduit « l’agile cavale près de Ménélas et la lui présente. Ce « héros éprouve alors une douce joie dans son âme.
« Antiloque, lui dit-il, c’est moi qui viens te céder, « malgré ma colère. Aussi bien jusqu’à ce jour tu « n’as été ni vain ni téméraire. Aujourd’hui , ta jeu- « nesse l’a emporté sur ta raison. A l'avenir, évite de « tromper ceux qui te sont supérieurs. Aucun autre « guerrier parmi les Grecs ne m’aurait aussi prompte-
« ment apaisé ; mais que de peines, que de souffrances « n’avez-vous pas endurées pour ma cause, toi, ton « frère et ton père vaillànt! Je me laisse donc fléchir « par ta prière; je te rends cette cavale, quoiqu’elle « soit à moi, afin que tous les Grecs apprennent que « mon coeur n’est ni orgueilleux ni inexorable'. »
Platon qui voulait chasser Homère de sa république en Faccusant d’amollir les âmes par une morale trop facile, Platon aurait dû se montrer plus indulgent pour l'auteur de l'Iliade. Homère n’est point sans doute un philosophe procédant par aphorismes et par maximes; mais chez lui, nous l’avons déjà dit ailleurs*, on rencontre presque partout la morale en action. Quoi de plus moral et de plys touchant à la fois que tout ce passage? Nous aimons à voir Antiloque, digne fils de Nestor, reconnaître sa Çaute, avouer son tort, s’en excuser, s’en repentir et demander humblement pardon à Ménélas, dont il respecte et honore l’âge et le rang. Pour rien au , monde il ne voudrait démériter d’un homme comme Ménélas ; il craindrait en cela d’offenser les dieux. On reconnaît la le religieux Homère.' Un tel repentir, si noblement exprimé, ne sera pas sans effet sur le cœur du généreux Ménélas à qui il suffira d’avoir donné à Antiloque une leçon de modération et de convenance. Ménélas veut que son bon droit demeure établi, et il cède sur toqt le reste : il garde sa supériorité, sa dignité, et se montre généreux sans offenser son jeune adversaire. Ménélas, d’ailleurs, pratique une vertu d’autant plus précieuse dans les princes,