‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 11 sur 138 · A propos des vents mutinés et que vient calmer Neptune · texte numérisé non relu

A propos des vents mutinés et que vient calmer Neptune

« que le miel coulaient de ses lèvres. Déjà il avait vu « périr deux générations d’hommes qui naquirent et « furent nourris avec lui dans l’heureuse Pylos; il « régnait alors sur la troisième. Plein d’amour pour « les Grecs, il leur adresse ces paroles :

« Grands dieux! quel deuil immense va régner sur « la Grèce ! que Priam et les fils de Priam vont se « réjouir! et quelle joie pour tous les autres Troyens, « s’ils apprennent voé querelles, vous les premiers * « des Grecs en sagesse et en valeur ! mais laissez-moi « vous persuader: vous êtes l’un et l’autre plus jeunes « que moi. Autrefois j’ai vécu avec des guerriers plus « fameux que vous encore, et dans aucune occasion, « ils n’ont rejeté mes conseils..... Vous donc aussi, « écoutez mes avis. Àgamemnon, quelle que soit ta « puissance, n’enlève pas la captive d’Achille, per- « mets qu’il garde une récompense que lui donnè- « rent les enfants des Grecs. Et toi, Achille, ne cher- « che pas à lutter avec le roi, puisque jamais roi « décoré du sceptre et comblé d’honneurs par Jupiter « ne reçut en partage une semblable gloire! Si tu es « vaillant, si tu as pour mère une déesse, lui, pour- « tant, est plus puissant et règne sur un plus grand « nombre de peuples. Fils d’Atrée, calme ta fureur, « et je vais prier Achille de réprimer sa colère; il est « pour tous les Grecs un puissant rempart dans cette « guerre funeste 1 . »

Arrêtons-nous un peu sur cet admirable morceau, d’une éloquen’.e si douce, si naïve et si vraie. Quel amour de la patrie dans tout ce début ! Ce que Nestor voit, avant tout, dans cette querelle, c’est un sujet de

deuil pour la Grèce et de triomphe pour Ilion ; et il insiste avec raison sur ce point : combien vont se réjouir Priam, sa maison et son peuple 1 !

L’argument est puissant, en effet; et c’est à juste titre qu’un des maîtres de la critique, Aristote, l’admire comme un modèle de raisonnement dans la circonstance présente. Quel meilleur moyen, dit le philosophe de Stagyre, pour détourner les hommes d’une mauvaise action que de leur montrer leurs ennemis se réjouissant de cette même action*?

Et pourquoi Achille et Agamemnon n’écouteraientils pas Nestor? Ne sont-ils pas plus jeunes que lui? N’a-t-il pas vécu jadis avec des guerriers plus fameux qu’eux? Adorable jactance que lui pardonne le lecteur, comme la lui pardonneront sans doute les princes auxquels il s’adresse. Nestor est bien le vieillard comme le définit Horace : grand louangeur du passé, censeur inexorable de la bouillante jeunesse*.

Mais, cependant, dans ses paroles, il y a bien de l’adresse cachée, bien des ménagements au milieu des reproches. Nestor rend à chacun ce qui est à . chacun : au fils d’Âtrée, la puissance ; au fils de Pélée,

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