‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 110 sur 138 · Electre , v. 5&0 sqq · texte numérisé non relu

Electre , v. 5&0 sqq

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Homère qui nous fait signe : il a d’autres scènes à nous mettre sous les yeux, d’autres personnages à nous faire connaître. Hâtons-nous donc de le suivre.

Après la course des chars, le pugilat. Achille destine une mule âgée de six ans au vainqueur; au vaincu, une coupe à double fond.

« Aussitôt se lève un guerrier d’une grande force « et d’une taille élevée, habile au pugilat, le fils de « Panops, Épéus. Il pose la main sur la mule labo- « rieuse et s’écrie :

« Qu’il approche celui qui désire emporter cette « coupe arrondie ; car je ne pense pas qu’aucun autre « Grec prétende enlever cette mule après m’avoir « vaincu au pugilat, puisqu’aussi bien je me glorifie *■ de l’emporter sur tous... Je le déclare, et cela s’ac- « complira; je romprai le corps de mon rival et bri- « serai ses os. Que ses amis en foule se tiennent prêts * autour de lui pour l’emporter lorsqu’il sera tombé « sous mes bras. Il dit, et tous gardent un morne « silence. Euryale seul se lève, semblable à un dieu.... « Le vaillant fils de Tydée l’accompagne et l’encou- « rage par ses discours, car il désire vivement le voir « triompher. Il l’entoure tout d’abord d’une ceinture, « lui donne ensuite de fortes courroies, dépouille « d’un bœuf sauvage. Entourés de leur ceinture les « deux rivaux s’avancent au milieu de l’arène. Ils « lèvent ensemble, l’un contre l’autre, leurs mains « robustes qui, ensemble, retombent pesantes, et se « confondent. On entend le bruit horrible de leurs « mâchoires et de toutes parts la sueur coule de leurs « membres. Enfin le divin Épéus se précipite sur son « rival et le frappe à la joue malgré qu’il le surveil- « lât. Celui-ci ne peut résister plus longtemps, ses

« beaux membres s’affaissent. Ainsi qu’au souffle fré- « missant de Borée, le poisson s’agite sur l’algue du « rivage, de même s’agite le héros frappé. Alors le « magnanime Épéus le prend par la main et le relève. « Les amis d’Euryale l’entourent et l’emmènent à « travers le cirque où traînent ses pieds. Il vomit un « sang épais et sa tête se balance des deux côtés; enfin il « s’évanouit entre les bras de ceux qui l’emmènent 1 . » Le caractère d’Épéus est bien tracé. Quelle confiance orgueilleuse dans ses propres forces 1 La peinture de la lutte est vive ; mais on désirerait cependant plus de détails, plus de péripéties, plus d’intérêt peutêtre. Virgile, tout en s’inspirant d’Homère, l’emporte sur son maître dans le combat du pugilat entre Entoile et Darès.

Darès paraît tout fier de sa haute stature,

Darès qui de Pàris seul balança le nom,

Darès de qui le bras sous les murs d’Ilion Près du tombeau d’Hector, par un combat célèbre, Honorait ce héros et sa pompe funèbre.

Il se lève ; il prélude : étendus en avant

Ses deux bras tour à tour battent l’air et le vent.

Il montre leur vigueur, montre sa taille immense, Et du prix qu’il attend s’enorgueillit d’avance.

On cherche un adversaire à ce jeune orgueilleux , Mais nul n’ose tenter ce combat périlleux.

Alors, fier et déjà d’une main assurée Saisissant le taureau par sa corne dorée :

« Fils d’Anchise, dit-il, si glacé par l’effroi,

* Nul n’ose à ce combat s’exposer contre moi,

« Pourquoi ces vains délais et ces attentes vaines !

« Ce taureau m’appartient, ordonnez qu’on l’emmène. » Ainsi parle Darès d’un air triomphateur;

Les Troyens font entendre un murmure flatteur Et réclament pour lui les honneurs qu’il demande.

Peut-on imiter avec plus de bonheur que ne le fait l’auteur de YÊnéide? Peut-on, d’un autre côté, traduire avec une supériorité plus désespérante que ne le fait ici Delille; la divine perfection du style de Virgile? Ce Darès, dont le modèle est Épéus, combien il dépasse encore ce même Épéus en fanfaronnades, en présomption ! Mais dans ce qui suit, Virgile s’éloigne d’Homère et le corrige de la façon la plus heureuse. Qu’est-ce que l’Euryale d’Homère à côté du vieil Entelle qui, sur les représentations de son ami Aceste, malgré son grand âge; se lève pour rabattre l’insolence du jeune Darès. Entelle, athlète émérite, rentre donc dans la lice.

o Alors montrant tout nus et tout prêts au combat « Son corps, ses larges reins, ses redoutables bras « Et sa vaste poitrine où ressort chaque veine,

« Seul il s’avance et seul semble remplir l’arène. »

Qu’est devenu le fier Darès? On ne le voit plus; on n’a plus sous les yeux qu’Entelle debout comme un géant au milieu de la carrière. La lutte s’engage ; elle est longue, indécise, remplie d’alternatives de revers et de succès pour les deux champions. Entelle cependant fait un faux pas et tombe; on a dû le relever à cause de son grand âge ; mais une fois relevé, il revient plus terrible au cçmbat :

La honte et l’honneur,

La confiante audace aiguillonnent son cœur;

Son courage s’irrite encor par sa colère,

Il s’élance et poursuit son superbe adversaire,

Et tantôt tour à tour et tantôt à la fois Les deux cestes légers l’accablent de leurs poids; Moins prompte, moins pressée et moins tumultueuse Sur nos toits retentit la grêle impétueuse,

La main suit l’autre main , les coups suivent les coups, Point de paix, point de trêve à son bouillant courroux ; 11 le chasse d’un bras, de l’autre le ramène,

Et Darès, en tournant, parcourt toute l’arène.

Empressé de calmer ce combat trop ardent Énée avec pitié voit ce jeune imprudent,

L’arrache à son rival

De Darès aussitôt les amis l’environnent,

Chacun d’eux à l’envi soutient entre ses bras Ce malheureux qu’on vient d’arracher au trépas, Tremblant, abandonnant sa tête chancelante,

Vomissant à grands Ilots de sa bouche écumante Des torrents d’un sang noir, et les tristes débris De ses os, de ses chairs, déchirés et meurtris....

Remarquons en outre que dans Virgile le dénoûment de cette lutte est plus moral que dans Homère. Chez celui-ci la victoire reste à l’orgueil, à l’insolence; chez celui-là, l’arrogance est châtiée comme elle le mérite ; et c’est un vieillard qui inflige cette leçon à la présomption d’un jeune homme. Virgile, en écrivant ce morceau, a-t-il eu devant les yeux Homère seulement? Il est permis de croire que Théocrite, cet autre maître de Virgile, l’a également inspiré. Virgile avait étudié Théocrite; il le connaissait à fond et l’avait plus d’une fois imité. Or, rien ne ressemble plus à la lutte de Darès et d’Entelle que le combat décrit par Théocrite, dans sa vingt-deuxième idylle entre Pollux et Amycus, roi des Bébryces, qui

avait disputé aux amis du frère de Castor le passage du Pont.

Stace, à côté de pensées exagérées, selon son habitude, et quoique imitant par trop indiscrètement Virgile, Stace offre dans la description de sa lutte, des beautés neuves et variées. On suit avec intérêt dans la carrière le gigantesque Capanée, dont Eschyle nous donne une si formidable idée dans ses Sept chefs. Capanée a tout l’orgueil d’Épéus, de Darès et d’Amycus; il a pour rival le modeste Alcidamas, Lacédémonien à qui Pollux lui-même enseigna l’art de combattre avec le ceste 1 .

Valérius Flaccus, dans son poëme des Argonautes, imité du poëme du même nom d’Apollonius de Rhodes, Valérius Flaccus a cherché à s’inspirer tour à tour d’Homère, de Théocrite et de Virgile, sans qu’il ait égalé, il est vrai, les qualités de ses maîtres. Il dé- 'Crit, lui aussi, la lutte entre Pollux et le roi des Bébryces, Amycus. Il y a çà et là quelques traits originaux. Le poète compare les deux champions qui, il y a un instant, ne se connaissaient pas encore, à deux tigres se rencontrant soudain dans les déserts de l’Afrique. Au moment où la lutte commence, il suppose — l’idée est heureuse et dramatique, — que les ombres des victimes terrassées et tuées jadis par Amycus ont obtenu par leurs prières de sortir des enfers pour assister, enveloppées dans un nuage et du haut d’une montagne, au juste supplice que Pollux doit infliger au cruel Amycus. Pollux tue le tyran et les Grecs célèbrent ses louanges. Alors Castor, par une touchante inspiration, couronne d’un vert laurier

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