‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 112 sur 138 · Argonaut., lib. IV, v. 257 sqq · texte numérisé non relu

Argonaut., lib. IV, v. 257 sqq

« sière. Us se seraient levés pour lutter une troisième <• fois si Achille ne se fût empressé d’intervenir : « Ne * luttez pas davantage, « ne vous blessez pas inutile- « ment de la sorte, la victoire vous appartient à tous « les deux 1 2 . »

Cette lutte entre Ulysse et Ajax est vivement dépeinte. Elle est aussi hardie qu’originale* cette comparaison de l’attitude entre les deux rivaux se serrant de leurs bras, les pieds écartés, avec ces deux poutres formant pignon au sommet d’un édifice, et si bien emboîtées l’une dans l’autre, qu’elles peuvent braver la fureur des vents. On reconnaît Ulysse, qui ne renonce jamais à ses ruses, quand il frappe son adversaire par derrière ; ce que M me Dacier traduit par ces mots : « il donne le croc en jambe à Ajax en le frappant sur le jarret. »

Quintus de Smyrne’ qui trop souvent ne fait que copier Homère, a peint le jeu de la lutte célébré sur le tombeau d’Achille avec les couleurs les plus riches et les plus variées. On voit dans cette peinture Ajax et Diomède se précipiter l’un contre l’autre, quand le combat commence, comme deux bêtes fauves se disputant la même proie. Des tourbillons de poussière volent autour d’eux; le poète les compare à deux taureaux qui, sur les montagnes, essaient leurs forces naissantes et font jaillir le sable sous leurs pieds. Tout retentit de leurs mugissements, et de leur

2. Connu encore sous le nom de Quintus Calaber, auteur des Posthomerica ou de la. Petite Iliade, poëme en quatorze chants. Voy. l’ingénieuse et spirituelle notice que M. Sainte-Beuve a consacrée à ce poète : Études sur Virgile, suivies d’une notice sur Quintus de Smyrne. (Paris, 1857.)

bouche brûlante tombent des flocons d’écume. La lutte terminée, les deux guerriers, après avoir essuyé les flots de syeur dont ils sont inondés, s’embrassent et se rendent leur amitié 1 . Ce dernier trait rappelle, à certains égards, la conduite toute chevaleresque de l’Épéus d'Homère* tendant la main à Euryale et relevant son ennemi terrassé.

Au jeu de la lutte succède celui de la course à pieds. Les concurrents sont Ajax, filsd’Oïlée, le même Ulysse, et Antiloque, qui a pris une part si grande et si vive à la course des chars. Achille désigne un but qu’il faut tourner, comme les chars ont dû tourner une borne jpour revenir ensuite au rivage. La carrière s’étend au loin ; Ajax est le premier, Ulysse le suit, Antiloque suit Ulysse. Celui-ci touche de bien près Ajax : « De ses pieds il couvre la trace des pas d’Ajax, avant que la poussière ait eu le temps de s’en élever dans les airs. Le divin Ulysse, courant toujours, exhale son haleine sur la tête d’Ajax. Tous les Grecs, par leurs acclamations, soutiennent et encouragent ses efforts*. Arrivés au terme de la carrière, Ulysse implore Minerve, qui vient à son secours; elle ranime ses membres épuisés, et quand on est près de toucher au but, elle fait glisser Ajax ; il tombe dans un endroit couvert de la fiente des bœufs qu’Achille avait immolés pour les funérailles de Patrocle; la fange remplit la bouche et les narines d’Ajax. Ulysse est vainqueur, et Ajax, la main appuyée sur les cornes du bœuf sauvage, deuxième prix de la lutte, excite le rive des Grecs, quand voulant parler et expliquer la victoire

1. Quinti Smyrnœi Posthomericorum libri XIV, èdit. Kœchly, Lipsiæ MCCCCL. Lib. A , v. 233 sqq.

d’Ulysse par la faveur de Minerve, il secoue la fange qui le souille. Antiloque, qui est demeuré le troisième, reconnaît, dans la victoire de ses deux rivaux, la justice des dieux, et se contente du troisième prix , consistant en deux talents d’or.

L’exercice de la course à pieds, tel que nous venons de le voir décrit dans Ylliade, était certainement présent à l’esprit de Virgile, quand il a dépeint le même jeu dans YÉnéide. Il ne fait en quelque sorte que copier Homère. Comme Ajax dans Homère, Nisus qui est le premier dans Virgile, tombe dans un endroit humide de sang et de fange ; il allait être dépassé par Salius qui le suivait de près ; mais Nisus possède assez de présence d’esprit pour se redresser et se jeter au devant de Salius, qu’il fait tomber dans le même endroit, afin de ménager de la sorte la victoire à son jeune ami Euryale; celui-ci, venu le troisième, remporte ainsi le prix en arrivant le premier. En vain, la course achevée, Salius réclame le prix, comme Ménélas, on se le rappelle, dans la course des chars d’Homère, réclame le sien, bien qu’il ait été devancé par Antiloque. La victoire est pour Euryale; sa grâce, sa beauté, ses larmes plaident en sa faveur, ainsi que sa vertu plus aimable encore dans un beau corps'. Virgile aussi s’est bien gardé, de reproduire ce trait si comique d’Ajax barbouillé de fiente, et qui excite l’hilarité des Grecs au moment où il ouvre sa bouche, souillée de fange, pour parler. Virgile imitait Homère comme le faisait Racine : il recule devant certains coups de pinceau, comme devant certains détails ou

t. Tutatur favor Euryaium, lacrymnque decoræ ,

Gratior et pulchro venietu in corpore rirtus.

(Æn..lib. V, v. 343.)'

trop hardis ou trop bas pour lui. Sa muse, trop prude ou trop timide, croit devoir corriger la nature; ce n’est pas la première fois que nous avons à le constater.

Virgile, il faut bien le dire encore, n’a pas fait preuve de beaucoup d’invention dans la course à pieds. Plus heureux et plus original se montre dans la description du même jeu, l’auteur de la Thébaïde. Entre autres concurrents, se distinguait le jeune Parthénopé, fils de la belle et célèbre Atalante. Il s’élance dans la lice, léger comme un oiseau, et comme ses concurrents, il vole aussi rapide que la flèche du Crétois. Virgile imite par trop servilement Homère, quand il nous peint la chute de Nisus. L’incident imaginé par Stace, pour retarder Parthénopé qui est le premier sur tous, est, au contraire, aussi inattendu que gracieux : une superbe chevelure ombrageait la tête de Parthénopé ; il l’avait laissé croître pour l’offrir à Diane s’il revenait vainqueur en Arcadie. Cette belle chevelure, libre du lien qui la retenait, flotte maintenant au gré des vents et le gêne dans sa course. Idas, un autre concurrent, suivait Parthénopé de si près, qu’il le couvrait de son ombre. Dans son ardente émulation, Idas saisit la chevelure de Parthénopé qui allait toucher la borne; d’une main il le retient en arrière, de l’autre il touche le but 1 .

Pourquoi faut-il que Stace, pour peindre tous ces détails, n’ait au service de scs idées qu’un style faible et terne? On souhaiterait ici A Virgile les idées de Stace et h Stace le précis et brillant langage du cygne de Mantoue, dont l’auteur de la Tkébaide, comme il l’a dit lui-même, « adorait sans cesse les traces. *

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