‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 123 sur 138 · Génie du christianisme , liv. II, ch. iv · texte numérisé non relu

Génie du christianisme , liv. II, ch. iv

endurer dans son âme ! Gomment a-t-il osé venir seul auprès de celui qui lui a ravi tant de fils et de si vaillants ? Et il l’exhorte à la résignation et à la soumission aux décrets des dieux ; et encore sous le coup sans doute du souvenir de Pélée évoqué si à propos' par Priam, Achille cite au roi de Pergame son propre père Pélée comme exemple des misères d’ici-bas ; Pélée n’a qu’un fils, et ce fils ne peut l’assister dans sa vieillesse; car Achille va périr bientôt, il le sait, et il est venu sur ce rivage pour son malheur et celui de Priam ; et il s’apitoie de nouveau sur le sort du père d’Hector, naguère si heureux et si puissant, et maintenant en proie à tant d’infortunes.

Priam cependant supplie Achille de ne point le faire asseoir tant qu’Hector restera dans la tente de son vainqueur, privé de. sépulture.

Ce refus irrite Achille ; il n’est pas besoin qu’on lui rappelle son devoir; déjà Thétis l’a instruit de la volonté des immortels. Que Priam se garde bien de renouveler par son attitude , les vives douleurs d’Achille ; l’image de Patrocle immolé n’est que trop présente à son souvenir; et emporté par son naturel bouillant, il va jusqu’à menacer le vieillard; car il se connaît ; il serait capable, s’il résistait davantage, de se laisser aller à quelque acte de violence qu’il regretterait plus tard quand il serait trop tard pour le réparer. Et le vieillard obéit en tremblant. Le lion qui s’appelle Achille est apaisé, mais par moments il rugit encore et montre les dents.

Sur cela, il sort de sa tente en murmurant; il détèle les chevaux et les mules, fait entrer Idéus auprès de Priam, enlève du char les présents qui lui sont destinés, fait ensuite laver et parfumer par des

esclaves le cadavre d’Hector, qui gisait encore là-bas dans la poudre. Il enveloppe la tête du mort d’un manteau pour épargner au malheureux Priam un spectacle si douloureux : aidant ensuite ses esclaves, il porte avec elles le corps d’Hector sur le char funèbre ; puis invoquant l’ombre de Patrocle, il le supplie de ne point s’indigner contre lui dans les enfers, pour avoir rendu le corps du meurtrier de Patrocle à son père ; car on a donné à Achille une riche rançon dont une partie sera consacrée à Patrocle. On le voit, la rançon est tout à fait dans les mœurs du temps, et Achille va jusqu’à consoler avec cela l’ombre de Patrocle. Achille, toujours encore au souvenir de son ami , éprouve comme des remords d’avoir offensé les mânes de Patrocle, en ayant eu pitié de Priam. C’est le dernier cri de l’amitié. L’âme agitée d’Achille se calme ensuite peu à peu. Rentré dans sa tente, il invite Priam, à prendre quelque nourriture, lui citant, pour l’y décider, l’exemple de Niobé qui, en un seul jour, perdit six fils et six filles, et le soir venu, songea néanmoins à réparer ses forces. Priam y consent maintenant que son fils, ou du moins le cadavre de ce fils, lui est rendu. Il demande ensuite à se reposer de ses fatigues, car depuis la mort d’Hector il « n’avait point encore fermé les paupières, * ayant sans cesse nourri ^a douleur en se roulant « sur la poussière '. »

1. V. 630-647. Cette grande et immortelle scène a inspiré, à des points de vue bien divers, un commentaire également bien senti à deux écrivains de nos jours, dont les travaux n’avaient pas encore paru lors de la publication de la première édition de nos Etudes. L’un d’eux, M. S. Delorme, déjà bien des fois cité, s’exprime ainsi au sujet de l’entrevue de Priam et d’Achille : * Sous « la tente d'Achille, entre le héros et le malheureux père qui

Cependant Achille fait dresser pour Priam et pour Idéus une couche moelleuse, mais en dehors de sa tente, afin qu’ils ne soient point surpris par les Grecs qui, toute la nuit durant, vont et viennent pour consulter Achille; et le fils de Pélée, voulant rassurer

<t. vient racheter le corps de son fils, la scène est déchirante. L’un « pleure Patrocle, l’autre Hector. Cependant, tous deux se pren- « nent à se contempler, celui-ci frappé del’augûste figure du vieil- « lard, celui-là delà majesté rayonnant au front du fils de Thétis ;

o et leur douleur est comme suspendue par l’admiration Mais

« ceci n'a point suffi au poète; il a voulu nous faire assister à « l’action du beau sur l’âme de son héros , comme pour nous « prouver une fois de plus que ce guerrier le comprenait sous toute tes sesnuances , qu’il en avait l’instinct et le sentiment profond..!.

« Soutenu par son cœur de père, le vieux Priam, sorti de Troie,

<* vient, pénétrant dans le camp de ses ennemis, y reprendre le a corps de son fils, des mains qui l'ont frappé à mort. Ici l’épopée a nous montre le vainqueur d’Hector ému, subjugué par cette « intrépidité d’amour paternel. L’émotion se manifeste en lui non « plus seulement par la pitié, mais par l’admiration. Après l’avoir « fait passer par ces deux sentiments, elle le conduit de l’ardeur a de la vengeance et de la férocité implacable jusqu’à une sorte, a de tendresse pour cette âme que la grandeur du courage élève « au niveau de la sienne. Il pleure avec ce malheureux père , il le « console; il a pour lui des ménagements, des sollicitudes, de ces « mots qui partent du cœur; il se prend à l’appeler cher vieillard! a Tel est le dernier des traits que. le. chantre de l’Iliade tenait

* comme en- réserve, pour compléter la noble figure du fils de Pé-

« lée, et l’élever au plus haut degré du sublime, en lui prêtant « le plus généreux des instincts de la race grecque.» (Les hommes d’Homère, p. 453 et 471.) 1

Voici maintenant les réflexicfcs que fait sur le même sujet, et par manière de digression seulement, pour corroborer ses idées sur le beau, un jeune philosophe, doué d’un rare talent d’analyse et dont le style ofTre un grand charme de coloris. Après avoir rappelé, en termes énergiques la barbarie de la conduite d’Achille envers Hector mourant, M. Charles Lévêque ajoute; « Que ce « même Achille rentre dans sa tente, qu’il dépose ses armes, et

* avec ses armes ses fureurs, qu’il voie à ses genoux un vieillard

* pleurant et lui demandant le corps de son fils ; qu’il sente sa « main pressée sur la bouche vénérable de Priam et mouillée de

complètement Priam, lui prend encore la main avant de se retirer dans sa tente auprès de la belle Briséis.

Le dieu qui avait conduit Priam , en le protégeant, jusque dans la tente d’Achille , lui apparaît mainte-

« ses larmes, son cœur s’attendrira, son âme revêtira toutes les « pathétiques beautés de la vraie douleur, il sera sublime..." « Achille est, en ce point, l’effort suprême et le plus éclatant « triomphe du génie. Rien, pas même dans Homère, n’égale cette « création.... Priam est, en son genre, un autre chef-d’œuvre. « Priam, c’est l’idéal du père dans une société primitive, du père <r avec toute l’énergie de sa tendresse et tout le courage de ses ® plus pénibles devoirs. A la nouvelle de la mort d’Hector, Priam « ne se roidit pas comme un stoïcien; il ne répond pas comme « Anaxagore: « Je savais que mon fils était né morteL » Non, ce « n’est pas là le premier mouvement de la nature. Un;père vivant « et aimant commence par pleurer. Le premier choc de cette o épouvantable douleur le renverse.... La puissance de la sensibi- « lité agit d'abord conformément à l’ordre de la sensibilité; mais •t trop prolongé, cet ordre serait bientôt un désordre. Il faut que

* l'âme de Priam, encore que déchirée, se relève et se tourne à a remplir ses devoirs , c’est-à-dire à passer de l’ordre naturel et a purement sensible dans l’ordre moral, où la volonté, maîtresse a enfin de la douleur, accomplit sa tâche sacrée...; il traverse le « camp des Grecs, il va trouver le meurtrier de son fils, et pour a en obtenir les restes chéris d’Hector, il humilie son orgueil de a roi, il fait taire sa haine, et il baise les mains homicides d’A- « chille.... Quand la science philosophique a rappelé cette scène « sans égale dans les œuvres de l’esprit humain , et qu’elle s’est « écriée comme la littérature : cela est beau ! la science n’arpas

* achevé son office. Au fond de ces beautés, elle doit découvrir oc les'principes qui en sont les sources. Or, qui ne voit que leprin- <t cipe de ces beautés, c’est l’àme sensible et libre d’un père, souf- « frant et agissant avec puissance, et conformément d'abord à a l’ordre de la nature, qui veut que le père souffre de la mort de oc son fils , puis à l’ordre moral qui véut que le père surmonte sa « douleur et rende à son fils les honneurs funèbres? Si notre dé- « finition du beau était fausse, comment trouverait-elle dans les « plus' éclatantes beautés de l’ Iliade une aussi complète confirmaoc tion? » [La science du Beau , étudiée dans ses principes, dans ses applications et dans son histoire, t. II, p. 212, 213 et 214.)

nant pendant son sommeil pour l’engager à fuir au plus vite hors du camp de ses ennemis; car ils pourraient bien, s’ils y apprenaient sa présence, retarder, en avertissant Agamemnon , la délivrance du cadavre. Priam effrayé, éveille Idéus. Mercure attèle lui-même les mules et les coursiers; et il les guide en personne à travers le camp sans qu’aucun Grec les aperçoive. Arrivé sur les bords du Xanthe, le dieu, dont la mission est accomplie, remonte dans l’Olympe. L’aurore paraît. Hélas ! quelles scènes de douleurs elle va éclairer. Priam et Idéus se dirigent avec leurs chars et le cadavre d’Hector vers Ilion. Du haut des remparts Cassandre les a aperçus. Elle pousse un cri de désespoir et appelle tous les Troyens et toutes les Troyennes. La foule consternée se précipite hors des portes de la ville et se rassemble près du cadavre du fils de Priam.

Mais place ! Laissez passer les privilégiées de la douleur : salut à la majesté du malheur 1 Ne reconnaissez-vous pas ces deux femmes qui « s’arrachent « la chevelure, s’élancent sur- le funèbre char et « touchent la tête d’Hector*. » L’une d’elles, c’est Ilécube, l’autre, c’est Andromaque, la mère et l’épouse du malheureux Hector. Le peuple mêle sa douleur et ses larmes aux larmes et aux douleurs de ces déplorables princesses. Mais Priam , du haut de son char, crie à la foule de s’écarter; il passe avec ses mules et ramène les restes d’Hector dans le palais.

On dépose le cadavre sur un lit funèbre. Remarquons ici de curieux traits de mœurs. Tout d’abord on l’entoure de chanteurs, dotSoùç, « qui entonnent

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