Télémaque, liv. XX
2. Knight fait à ce sujet les remarques suivantes qui paraissent d’un grand poids à M. Dugas Montbel. Pour notre part, nous abondons dans le même sens. Voici ces observations de Knight que M. Dugas Montbel traduit ainsi du latin : « 11 doit paraitie éton- « nant à ceux qui nous apportent et nous recommaniient si positi- « vement des inscriptions qui auraient précédé les temps homéri- « ques et ceux de la guerre de Troie , que dans les funérailles de
tous côtés veillent des sentinelles pour empêcher toute surprise de la part des Grecs. Le poète, pour le dire en passant, laisse ainsi entrevoir au lecteur la suite des hostilités entre les deux nations, chose qui est d’ailleurs en dehors de son sujet. Une fois Hector au tombeau, Priam, comme avait fait Achille, en souvenir de Patrocle, Priam donne à ses peuples un repas funèbre, selon l’usage de ces temps antiques'. Et le poème se termine par ce simple vers : « Ainsi les Troyens célébraient les funérailles du vaillant Hector. »
Ainsi finit ce vingt-quatrième chant où Homère nous apparaît dans toute la variété comme aussi dans toute la grandeur de son pathétique génie. Après la k scène incomparable de Priam aux pieds d’Achille, une des plus belles scènes de ce chant où tout est beau, c’est la scène finale, celle des lamentations des princesses troyennes. Quelle sombre élégie, que celte mère, ces sœurs, cette épouse penchées sur le cadavre
« Patrocle et d'Hector, traitées avec tant de soins, tant de détails « et de magnificence, que parmi les nombreuses cérémonies con- « sacrées à apaiser leurs âmes, et tous les monuments destinés à « conserver leur mémoire à la postérité, il n’y ait pas un seul pas- « sage qui nous dise que les noms et les actions de ceux qui sont « morts, ou les vœux de leurs parents, ont été inscrits sur des « pierres sépulcrales, ni même qui fasse allusion à cet usage. C’était s pourtant en pareille circonstance qu’on aurait naturellement em- « ployé ces sortes d’inscriptions, si elles n’eussent pas été totalea ment ignorées. » (Knight, Not. ult. in lliad . , O.)
1. J’emprunte à un savant Allemand, cité plus haut, quelques piquantes réflexions et d’intéressants détails sur les repas funèbres • c L’habitude du repas funèbre date des temps les plus anciens du « paganisme. Je m’en explique l’origine par trois raisons: le be- • soin de se refaire après l’épuisement des cérémonies funéraires ; « l’honneur fait au mort par un dernier festin dont il est encore « l’amphitryon ; enfin le symbole religieux et mystique de la nu-
de celui qui pendant sa vie avait été leur gloire, leur orgueil et leur force ! A la vue de ce corps glacé par la mort et qui leur est rendu par la pitié du vainqueur ou plutôt par la clémence des dieux, elles sentent leurs blessures se rouvrir et saigner, et elles le pleurent une seconde fois.
Quel spectacle aussi que celui de Priam, faisant trêve à sa douleur pour modérer celle des siens et présidant aux funérailles d'Hector! Déplorable ministère pour un père ! Priam en cheveux blancs confie à la tombe les restes d’un fils moissonné à la fleur de l’âge, quand c’est le contraire qui devait arriver. L’ordre naturel des choses est renversé. Je me rappelle ici les paroles d’un poète philosophe, qui sont un éloquent commentaire de cette situation. « Pro- « longez ma vie , accordez-moi de nombreuses an- « nées, voilà le vœu le plus pressé, que tout pâle et la « face élevée vers le ciel, vous adressez aux dieux. »
« trition, qui est un retour de la mort à la vie, et doit exprimer « comment ceux qui sont en deuil prennent de nouveau part au « inonde des vivants. Le festin funéraire chez les Phéniciens, les « Pélasges, les Egyptiens, les Etrusques consistait surtout en ha- « ricots et en œufs. Ces deux mets sont des symboles mystiques de « la force vitale et génératrice , active et passive , d’après le vieux «mysticisme oriental et pythagoricien. Aujourd’hui encore, en- r « Sardaigne, on mange en beaucoup d’endroits dans ces repas « des haricots et des œufs *. Je n’ai pas appris que ce fût lliabi- « tude en Corse. Chez les Romains, le mets funéraire se nom- « niait silicernium. LesTroyensen dueil s’en reviennent des funé- « railles d'Hector à un festin solennel dans la maison de Priam. » (La Corse, de Ferdinand Gregovorius. Extraits. Revue germanique du 15 janvier 1861, p. 67 et 68.)
* Chose singulière! celle coutume se rencontre aussi cher les juifs orthodoxes de nos jours, dont les mets dits mets J' affliction consistent en bouillon et en œufs. ( Voy. Daniel Slauben, Scènes de la vie juive en Alsace, p. 96.)
Ainsi s’exprime Juvénal; et aussitôt après il fait voir par un exemple frappant combien sont insensés les vœux de ce genre; il nous montre toutes les misères auxquelles une longue vieillesse est sujette. « Quel « est le sort de ceux qui vivent trop longtemps, s’il « leur faut assister aux funérailles de leurs enfants !... « Si Priam eût fini sa carrière avant que l’audacieux « Pâris eut construit sa flotte, son ombre, laissant « Troie florissante, serait descendue solennellement « auprès des mânes d’Assaracus, son aïeul. Hector, • aidé de tous ses frères, aurait porté le corps pater- « nel sur ses épaules au milieu des Troyennes en « larmes 1 . » ,
Et dans tout eeci quel vaste sujet de réflexions sur la fragilité des choses humaines et sur les vicissitudes de la fortune! Cette famille, cette nation naguère puissante entre toutes, maîtresse de l’Asie, dominatrice de l’Orient, est maintenant plongée dans le deuil et menacée d’un anéantissement prochain. Hector a été la colonne de Troie ; Hector tombé, Troie ne restera plus longtemps debout. Le poète nous l’a fait pressentir par l’organe d’Andromaque, et l’histoire est là pour confirmer ce pressentiment. Encore quelques jours donc, et les Grecs s’empareront d’Ilion ; la ville sera détruite, Priam sera égorgé dans son palais devenu la proie des flammes, Hécube, Andromaque, Cassandre seront réduites en esclavage, et le peuple presque tout entier sera passé âu fil de l’épée. Nous l’avons déjà dit, il n’entrait point dans le plan d’Homère de traiter ce lamentable sujet. Mais un temps viendra où dans un autre pays et dans une autre lit-