‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 22 sur 138 · Annal., lib. I, c. 16, 17, 22 et · texte numérisé non relu

Annal., lib. I, c. 16, 17, 22 et

Peut-être — pourquoi non ? — la difformité physique de Thersite augmentait-elle encore sa méchanceté et sa malice naturelles. Les hommes disgraciés par la nature se replient souvent sur eux-mêmes et prennent souvent aussi en haine et en envie tout ce qui n’est pas disgracieux comme eux. Thersite, à ce compte, est une sorte de Triboulet de l’antiquité homérique, attaquant de préférence tout ce qui lui était supérieur par la naissance et le rang, quoiqu’il fût prince lui-même.

« Il était, ajoute Homère, ennemi déclaré d’Achille « et d’Ulysse; toujours il leur cherchait querelle; -« maintenant c’était contre le divin Agamemnon que « sa voix proférait d’âpres injures L »

On n’est, en effet, ni plus méchant ni plus mordant que ne l’est ici Thersite contre le chef de l’armée. Avant de s’adresser aux Grecs, qu’il voudrait, malgré Ulysse, faire retourner dans leur patrie, il s’attaque à la personne d’Agamemnon. Une fois qu’il aura insulté et flétri son autorité, il lui sera plus facile, pense-t-il sans doute, d’en détacher le peuple. Il raille donc amèrement le roi quand il lui demande, avec une malice calculée, de quoi il se plaint? Que lui manque-t-il? N’a-t-il pas assez dé femmes superbes que les Grecs lui ont offertes après les avoir conquises dans des villes ennemies? Ses tentes ne regorgent-elles pas d’airain? Faut-il que quelque riche Troyen lui apporte de nouveaux trésors pour racheter un fils détenu par le roi, et que lui, Thersite, ou quelque autre guerrier, auront amené prisonnier en ces lieux? Lui faut-il quelque nouvelle

captive pour s'unir d’amour avec elle et la renfermer dans sa tente? Et s’adressant aux Grecs : S’ils n’étaient pas aussi lâches que des femmes, ne seraientils pas retournés depuis longtemps dans leur patrie; et il ajoute : « Laissons-le seul devant Troie se re- « paître d’honneurs et de richesses. Qu’il sache si « les Grecs sont pour lui de quelque secours, oui ou « non. » Et voilà que pour achever d’exciter le peuple, il se met, cela est fort habile, à faire l’éloge d’Achille, que le roi a si cruellement insulté.

Peut-être Achille, en entendant Thersite, aurait-il été peu flatté de se voir loué par lui : Non defensoribus istis!... Il est fort probable aussi, d’après ce que nous savons maintenant du caractère de Thersite, que si Achille se fût trouvé encore parmi les Grecs, il l’eût insulté comme les autres chefs. Il le loue ici par une de ces tactiques habituelles aux Thersites de tous les temps.

Avant d’aller plus loin, qu’on nous permette un rapprochement. Bien que le plus grand poète de l’antiquité n’ait absolument rien de commun que le génie avec le plus grand poète des temps modernes, il ne sera pas sans intérêt, et pour la nouveauté même du fait, de recourir ici à Shakspeare pour commenter Homère. Tout peu érudit qu’il était, le poète anglais, on le sait, a deviné plus d’une fois, avec l’instinct du génie, l’antiquité grecque et latine, témoin, pour ne nous en tenir qu’à certains drames grecs de Shakspeare, témoin son Timon d’Athènes et sa tragi-comédie intitulée Tvoile et Cressida, dont les personnages sont ceux mêmes deï Iliade. Danscette dernière pièce, Shakspeare a reproduit de la façon la plus heureuse, ce nous semble, en le développant à sa manière,

Thersite d’Homère, qu’il complète par une foule de traits dignes d’être signalés ; c’est bien avec cette verve à la fois triviale, spirituelle, mordante et crue que lui prête Shakspeare, que devait s’expliquer le Thersite grec; nous le reconnaissons à ces accents, que je prends d’ailleurs au hasard dans Shakspeare : A Ajax qui l’a frappé parce que ses sarcasmes l’avaient irrité, Thersite répond : « Frappez, frappez, esprit « lourd et grossier ; votre tête n’a pas plus de cer- « velle que je n’en ai sur la main ; un Ane vous en « remontrerait. Vous n’êtes qu’un rustre vaillant « qu’on emploie à étriller les Troyens.... » Plus loin, s’adressant à Achille en même temps qu’à Ajax : « Hector aura bien du bonheur s’il parvenait à enta- « mer votre crâne à tous deux • c’est une coquille « épaisse et dure sans noyaux dedans.... Ulysse et « Nestor, dont l’esprit commençait déjà à moisir « avant que vos grands-pères avaient des ongles aux « doigts, vous attellent comme des bœufs à une char- « rue et vous font travailler au labour de cette « guerre. » Après avoir insulté dans les termes les plus âpres et les plus virulents Patrocle, voici de quelle manière il traite les autres chefs de l’armée : « Voici, par exemple, Agamemnon, — un assez bon « diable, grand amateur de cailles, mais qui n’a pas « autant de cervelle dans la tête que de cire dans « le tuyau de l’oreille; — et son frère donc, le vi- « vant portrait de Jupiter, lors de sa métamorphose « en taureau, — statue primitive et type éternel du « c...., utile chausse-pied pendu par une chaîne à la « jambe de son frère.... Que je sois chien, mulet, « chat.... peu m’importe, mais être Ménélas, je me « révolterais plutôt contre la destinée.... C’est un

« perfide coquin que ce Diomède, un scélérat sans « foi; je ne me fierais pas plus à lui, quand il vous « regarde de travers, qu’à un serpent quand il « siffle*. »

Mais revenons bien vite à Homère.

Ulysse, fort d’un premier succès, ne laissera pas à la foule le temps de se repentir. Il se lève, et jetant sur Thersite un œil furieux, il lui défend à l’avenir d’outrager comme il fait les chefs et les rois, et de chercher à conseiller au peuple la fuite. Personne ne sait quelle sera l’issue de cette guerre ; mais personne n’a le droit d’injurier le fils d'Atrée. Et Ulysse fait le serment que si, à l’avenir, il surprend encore Thersite attaquant les grands et soulevant le peuple, il le dépouillera de ses vêtements, le chassera du camp et l’enverra gémir près des vaisseaux, le corps meurtri de coups.

Et en attendant que l’occasion se présente d’exécuter ces agréables promesses, Ulysse en donne à Thersite comme un à-compte.

Ici Homère, comme dans plus d’un endroit de cet épisode, le lecteur aura pu le remarquer, touche encore à la comédie*. Ulysse frappe Thersite de son

1. Acté II, scène 1, et acte V, scène 1; trad. de M. Benjamin Laroche.

2. Le critique allemand que nous avons déjà cité plus haut, M. Otfried Muller, reconnaît également dans cette partie de VIliade un caractère qui tend au comique (p. 92); et c’est l’épisode de Thersite qui le confirme surtout dans son opinion. Mais M. Müder ne va-t-il paslrop loin quand, après avoir constaté l'enjouement, lagaietéétune certaine ironie qui régnent dans les premiers chants de l'Iliade, il les oppose au ton sérieux, passionné et tragique des derniers livres du poème, pour inférer de là que le tout n’est pas d’un Seul et même auteur? Ce raisonnement ne nous paraît pas convaincant. Homère ou l’auteur unique ùeVIliade

sceptre; Thersite s’incline sous le coup, il verse des larmes; son dos se couvre d’une sanglante rougeur, et tremblant de peur et de douleur, il s’assied et essuie ses larmes sur son hideux visage.

Et la morale de tout ceci? C’est une morale bien universelle. La multitude est toujours la première à abandonner les Thersites, dès qu’il s’est rencontré, comme ici, un homme qui sait imposer à cette multitude et à ceux qui l’agitent, par sa fermeté et son courage. Le peuple donc sacrifie Thersite à Ulysse, rit de la défaite de Thersite et exalte son vainqueur 1 .

Et Ulysse, en habile homme qu’il est, va profiter des bonnes dispositions de l’armée, pour achever de la ramener à lui, à son chef suprême, à la cause de la commune patrie. Déjà il a remporté une nouvelle victoire; cette armée, au moment où elle allait remonter sur les vaisseaux pour fuir, il l’a retenue par un acte d’audace inspiré des dieux. En vain Thersite a cherché à lui disputer la victoire en excitant le peuple à la révolte contre ses chefs, Thersite a été honteusement châtié. Donc, ce que le courage et la présence d’esprit d’Ulysse ont si heureusement commencé, son éloquence saura l’achever; elle frappera

quel qu'il soit, élève ou abaisse le ton de sa lyre selon le sujet qu’il chante; et c’est Te propre de tout grand poète de savoir prendre tous les tons et de peindre la nature et l'homme sous leurs aspects les plus variés. fl

1. a Les Grecs, à cette vue, malgré leurs peines, parlent d’un « franc éclat de rire et se regardant entre eux. Ils s’écrient: O a dieux! Ulysse a dé à fait mille actions éclatantes....; mais ce «qu'il vient d’accomplir tout à l’heure an milieu des Gr&cs, est' « ce qu'il a jamais fait de mieux. Il a imposé silence à ce haran- « gueur factieux; sans doute son audace ne le poussera plus à a contredire ses chefs de ses discours insolents. » (V. 272, sqq.)

un dernier coup, et ce coup sera décisif. Ulysse est l’orateur antique par excellence ; nous aurons plus d’une fois occasion de le faire remarquer; il connaît admirablement les passions humaines et l’art délicat de les manier. Il ne suffit pas que cette armée reste dans le camp, mais il faut encore qu’elle marche, et sur-le-champ, à l’ennemi. Ulysse se lève en tenant son sceptre. Le poète suppose que Minerve descend du ciel et se place à côté d’Ulysse. Sous la forme d’un héraut d’armes, elle impose silence au peuple, afin que la voix d’Ulysse soit entendue depuis les premiers rangs jusqu’aux derniers et que tous profitent de ses avis. Écoutons le fils de Laërte ;

« Atride, notre roi, les Grecs veulent aujourd’hui « te couvrir de honte aux yeüx de tous les hommes; « ils refusent d’accomplir les promesses qu’ils te « firent, en venant ici, loin de la fertile Argos, de ne « point rentrer dans leur patrie avant d’avoir détruit « les vastes murs d’Ilion. Comme de faibles enfants, « comme des veuves désolées, ils pleurent dans le « désir de revoir leurs foyers. Sans doute , il est « naturel le regret de la patrie, surtout quand on « souffre. Le voyageur éloigné de son épouse, durant « un mois seulement, se lamente dans son navire « que ballottent les tempêtes de l’hiver et la mer en « furie; que doit-ce être pour nous .qui, depuis neuf « ans révolus, sommes retenus sur ces bords? Je « n’en veux donc pas aux Grecs s’ils s’affligent au- « près de leurs navires. Cependant il serait honteux, « après être resté si longtemps, de s’en retourner « sans avoir rien accompli. Supportez vos peines, « mes amis, et restez encore ici quelque temps; sa- « chons, si Calchas nous a, oui ou non, prédit la vé-

« ri té. Cet oracle est encore présent à ma mémoire, « et vous en fûtes les témoins, vous tous, que n’ont « pu enlever les Parques homicides. Le temps n’est « pas si éloigné; il me semble que c’était hier. La » flotte des Grecs était rassemblée dans l’Aulide, pré- « parant d’affreux malheurs à Priam et aux Troyens. « Réunis autour d’une fontaine, nous offrions aux « dieux, sur leurs autels sacrés, de magnifiques hé- « catombes. C’était sous un beau platane, où coulait « une onde limpide, lorsque apparut un grand pro- « dige : un horrible dragon, le dos couvert de taches « sanglantes (ce fut le maître même de l’Olympe qui « le fit paraître à la lumière), sort de dessous l’autel « et s’élance vers le platane. Là, sur la branche la «plus élevée, on voyait huit jeunes passereaux, « tendre couvée, se cachant sous le feuillage. La « mère qui leur donna le jour, était la neuvième. Le « monstre dévore ces jeunes oiseaux qui poussaient « des cris lamentables : la mère désolée volait autour « de ces jeunes rejetons; mais le dragon se replie, la « saisit par les ailes, malgré ses cris perçants, et la •• dévore. A peine a-t-il englouti les enfants et leur « mère, que le dieu qui l’envoya en fit un signe mé- -« morable : le fils du prudent Saturne le transforme « en pierre. Tous, immobiles, nous admirons ces « prodiges que les dieux firent éclater au milieu des « hécatombes. Alors Calchas, prédisant l’avenir : « Pourquoi rester muets de surprise, Grecs valeu- « reux? C’est à nous que Jupiter envoie ce prodige « surprenant; il annonce de longs, de bien longs tra- « vaux dont la gloire sera immortelle. Ainsi que le « monstre a dévoré ces passereaux et leur mère, ils « étaient huit et celle qui leur donna le jour était la

« neuvième, ainsi, pendant neuf ans, nous combat- « trons sur les plages d’ilion. Mais à la dixième an- « née, nous nous emparerons de cette, cité superbe. »

« C’est ainsi qu’il parlait. Maintenant l’oracle va s’ac- « complir. Courage donc, généreux Grecs; demeurons « tous sur cette rive jusqu’à ce que nous ayons ren- •< versé la vaste citadelle de Priam *. »

Qui ne sent les grandes et simples beautés de ce morceau, beautés que nous avons voulu mettre en entier sous les yeux du lecteur? Les plus grands maîtres de l’art oratoire et les plus grands connaisseurs dans cet art, chez les anciens, les ont admirées avec raison. Cicéron a traduit 1 2 3 4 une partie de ce discours, et lui a rendu de la sorte un éclatant hom- ’ mage. Virgile s’en est inspiré plus d’une fois 5 . Ovide l’a rappelé de son côté*. Avec quel naturel, et aussi avec quelle adresse, Ulysse, après quelques paroles doucement sévères, entre ensuite dans les sentiments de ceux à qui il parle ! Comme il excuse les Grecs et leur douleur, qu’il partage I On remarquera également comme au milieu de ces hommes bardés de fer, dominait cependant le sentiment de la famille et du foyer. Personne, mieux qu’Homère, n’a peint ces douces affections du cœur et qui partout dans Ylliade , font un heureux contraste avec les mœurs si barbares du temps. Mieux que personne aussi, Ulysse en connaissait le charme et la force, lui qui a été un modèle comme époux , comme fils et comme père. Il était

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