‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 23 sur 138 · iletamorph., XIII, v · texte numérisé non relu

iletamorph., XIII, v

donc d'autant moins suspect quand il conseillait aux Grecs de patienter encore, dans l’intérêt de leur gloire, puisque le premier, il devait souffrir d’une absence qui l’éloignait de tous ceux qui, sous le toit domestique, lui étaient attachés par tant et de si tendres liens! Et c’est ainsi qu’il s’insinue dans les cœurs; et une fois cette précaution prise et ce premier succès de sympathie obtenu,. il s’adresse à l’imagination de ces guerriers. Appelant à son secours les dieux et les prodiges, il cherche à montrer aux Grecs que le ciel s’est associé à leur cause et semble leur dire de marcher pleins d’espoir au combat. Ulysse exploite à merveille les souvenirs religieux; il les rappelle à la mémoire de cette armée qui a failli^perdre courage. Eh, quoi ! oubliera-t-on ainsi les miracles dont on a été soi-même le témoin il n’y a guère plus de dix ans? Et dans ce qui suit, l’orateur déploie sa brillante imagination, entre dans des détails tout à fait pittoresques; on voit ces autels dressés en plein air, à l’ombre d’un platane, en face d’une fontaine sacrée, sur les bords d’une eau limpide. Et dans le récit du prodige, quel mélange de terreur et de tendresse ! terreur dans l’apparition du monstre; tendresse dans la mort dé ces pauvres passereaux et' de leur mère; Virgile paraît encore s’en être souvenu, quand, avec tant de mélancolie et de sentiment, il nous peint quelque part la douleur de Philomèle, pleurant ses petits, ravis dans leur âge le plus tendre, par une main cruelle, et perchée sur un rameau, remplissant les lieux d’alentour de ses tristes gémissements 1 . Et, le

1. Qualis popuka mœrcns Philomela sub umbra Amissos queritur fœtus, quos durus arator

dirai-je en passant? Homère en cet endroit me paraît plus naïvement touchant encore que le poète de Mantoue. Dans Virgile, on ne voit point les jeunes rossignols; ici, les pauvres petits passereaux sont sous nos yeux, se cachant tout tremblants sous le feuillage à l’aspect du monstre. Et quelle tendre pitié excite en nous la mère de ces jeunes passereaux ! La Philomèle de Virgile n'a pas assisté au rapt de ses petits; mais ici, la mère des jeunes passereaux voit ses petits dévorés par le dragon, et, dans sa détresse et dans sa douleur, elle voltige de branche en branche, poussant des cris lamentables, jusqu’à ce qu’elle-môme soit engloutie à son tour par le monstre.

Qu’on nous permette d’insister encore sur la dernière partie du magnifique discours d’Ulysse. Dans la manière dont Calchas interprète ce prodige, on retrouve cette finesse de l’esprit grec avec laquelle les devins et les augures de ces temps reculés expliquaient d’une façon si ingénieuse les phénomènes qui les frappaient, et savaient toujours les expliquer dans le sens le plus favorable à ceux qui les consultaient. Tout ce passage rappelle tout à fait, ce me semble, le monde, l’imagination de l’Orient, et surtout de l'Orient biblique. On dirait d’un certain chapitre de la Genèse. Souvenez-vous, par exemple, de ce songe du roi Pharaon qui vit, pendant son sommeil, sept vaches grasses monter les rives du Nil, puis sept vaches maigres leur succéder et les dévorer. Et la même nuit, apparurent devant le roi d’Égypte

Observons nido implumes detraxit : al ilia Flet noctem, ramoque sedens, miserabile carmen Intégrât, et mæslis laie loca questibus implet.

Cæorg., IV, v. 511-516).

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endormi, sept épis riches et superbes, bientôt absorbés par sept épis chétifs et flétris. Le prisonnier hébreu, le jeune Joseph, appelé devant Pharaon pour lui expliquer ce songe, raisonne, peu s’en faut, comme le Calchas d'ilomère dans le passage qui nous occupe. Les huit passereaux, qui, avec leur mère, en forment neuf, dit le fils de Thestor, représentent les neuf années de peines et de travaux des Grecs devant Troie. Le monstre qui dévore les petits et la mère et se trouve ensuite changé en pierre, c’est Uion, dévorant l’armée des Grecs pendant neuf années et transformé ensuite (c’est là du moins le sens caché, ce me semble, de la métamorphose) en un monceau de pierres et de ruines.

Ainsi parle, à peu de chose près, le fils de Jacob mandé devant le roi d’Égypte : « Ce que Pharaon a « songé n’est qu’un même songe; Dieu a déclaré à « Pharaon ce qu’il s’en va faire. Les sept belles jeunes « vaches sont sept ans, et les sept beaux épis sont « sept ans ; c’est un même songe. Et les sept jeunes « vaches maigres et laides qui montaient après celles- « là, sont sept ans; et les sept beaux épis sont sept « ans; et les sept épis vides et flétris par le vent « d’Orient, seront sept ans de famine ’. *

Et, dans Homère, après s’être ainsi retranché derrière la double autorité des dieux, auteurs du prodige, et de Calchas, interprète infaillible de ce même prodige, Ulysse termine admirablement, en exhortant les soldats à la constance : qu’ils demeurent donc, et Ilion tombera sous leurs coups.

L’éloquence d’Ulvsse a vaincu. Les Grecs poussent

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