‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 25 sur 138 · èyù> 5’ r,p/ov x<*Xeieouvü>v (v · texte numérisé non relu

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On le voit, Homère ne laisse pas oublier son héros. Le souvenir d’Achille absent plane partout. Cet aveu d’Agamemnon relève singulièrement Achille. Dan-; le texte, Agamemnon, en parlant d'Achille dont une querelle qu'il regrette le tient maintenant séparé, ajoute : « Ah ! si jamais nous agissions de concert, la chute d’ilion « ne serait pas différée, même d’un instant » fv. 379 et 380). Né voit-on pas ici le plan de 1 ’Hiade't Un jour viendra où Achille sortira de sa retraite, et à partir de ce moment, on sait le sort qui sera réservé aux Troyens.

qui respire je ne sais quelle odeur de sang et de.bataille : que le dieu qui trône dans les nuages lui permette, avant le coucher du soleil, de renverser la ville de Priam, d’embraser les portes de son palais ; que, sur la poitrine d’Hector, il lui soit permis de percer avec son glaive la cuirasse d’Hector, et qu’il voie tous les compagnons d’armes du guerrier troyen tomber dans la poudre et de. leurs dents mordre la terre !

Mais, hélas 1 Jupiter n’exaucera pas cette prière.

Cependant, convoquée encore par la voix des hérauts, l’armée sort des tentes et des navires, et les rois, de leur côté, accourent pour la ranger en bataille.

Homère fait intervenir Minerve. Ce n’est plus la déesse pacifique, qui, dans le premier chant, arrêtait Achille prêt à percer Agamemnon de son glaive; non, nous avons maintenant devant nous la belliqueuse Bellone. Ses regards sont terribles; elle est aAnée de l’immortelle égide bordée de franges d’or; elle parcourt les rangs de l’armée, excite les Grecs à marcher, « et inspire une insatiable ardeur de com- « bats et de carnage au cœur de chacun d’entre eux. « Et maintenant la guerre leur est plus douce que le « retour lui-même, sur leurs vaisseaux, dans le sein « de leur chère patrie *. »

La verve d’Homère va s’animant et s’échauffant de plus en plus. L’aspect, par l’imagination du moins, de cette immense multitude d’hommes, le frappe et l’inspire au plus haut point. L’éclat de ces armes, les clameurs et les évolutions des soldats, leur foule

prodigieuse, leur ardeur, leur alignement en bataillons, sous les yeux de leurs chefs respectifs, et, au milieu d’eux tous, la présence du roi des rois, tout cela, Homère veut nous le rendre sensible ; et, dans ce dessein, il recourt à une suite de comparaisons du plus brillant effet, à une accumulation d’images de la plus haute poésie, et toutes puisées dans cette belle nature extérieure de ce beau pays de Grèce.

Il faut citer :

« Gomme un feu dévorant embrase une immense « forêt sur le sommet d’une montagne, et dont la • « lumière resplendit au loin; ainsi, dans la marche « des troupes le brillant éclat de l’airain, étincelant « de toutes parts, s’élève à travers les airs jusqu’aux « cieux.

« Tels de nombreux peuples d’oies sauvages, de « grues et de cygnes au long cou, volent en se « jouant dans la prairie d’Asius, autour des ondes du « Caystre, battent des ailes et cherchent à se devan- « cer, en poussant des cris dont retentit toute la « prairie; tels ces peuples nombreux sortent des « tentes et des vaisseaux et inondent la plaine du « Scamandre : la terre gémit profondément sous les « pas des hommes et des chevaux. Ils s’arrêtent sur « les bords émaillés du fleuve, innombrables comme « les feuilles et' les fleurs du printemps.

« Ou comme les essaims abondants de mouches « qui volent autour de l’étable du berger, dans la « saison du printemps lorsque le lait coule dans les « vases; telle l’armée des Grecs à la longue cheve- « lure était rassemblée dans la plaine , brûlant de « détruire les Troyens.

« Et de même que les bergers reconnaissent faci-

« lement leurs immenses troupeaux de chèvres, con- « fondus en foule dans les pâturages; ainsi chacun « des chefs, ceux-ci d’un côté, ceux-là d’un autre, « disposent les soldats pour les mener au combat. « Au milieu d’eux se tient le puissant Agamemnon. « Il a la .tête et les regards de Jupiter qui lance la « foudre, l’armure de Mars et la poitrine de Neptune. «Tel au-dessus d’un immense troupeau s’élève un « taureau superbe, dominant les génisses rassem- « blées autour de lui * ; de même en ce jour Jupiter « élève Atride et le rend supérieur à tous les autres « guerriers. »

Quelle richesse d’imagination et aussi quelle liberté de pinceau ! Homère est frappé d’un grand spectacle, et il vient faire partager son émotion à ceux qui l’écoutent. Peu soucieux de sauver une certaine exubérance d’images que pourront blâmer plus tard des puristes ou des rhéteurs, il prend les couleurs les plus brillantes de sa riche palette. Rien ne le gêne dans ses allures; il s’adresse à tout un peuple, à qui

1. V. 456-484. Un jeune professeur de l’Université qui a parcouru longtemps, Homère à la main, les pays et la nature chantés par Homère, explique fort bien, ce me semble, combien toutes ces images et toutes ces peintures, dont quelques-unes pourraient choquer la fausse délicatesse des modernes, sont justes, naturelles, quand on se reporte aux temps homériques. Je ne puis me refuser au plaisir de citer quelques-unes de ces ingénieuses observations : «Lorsqu’on vit en présence de la nature, préoccupé « d’elle seule, on remonte bientôt au delà des fausses délica- « tesses du langage ; on découvre quelque chose d’élevé, de sai- «sissant dans les plus hunîbles phénomènes. Pour nous, comme « pour l’épopée antique, il n’y a plus rien qui soit petit, qui soit « vulgaire.... L’ardeur acharnée des combattants fera penser non- « seulement aux lions courroucés, aux chiens intrépides, mais « aux mouches qu'attire le lait nouveau....- Homère a sans cesse «vécu au milieu de la nature qu’il nous a peinte. Toutes ses pein-

il veut plaire, et sur l’esprit duquel il veut faire impression par le souvenir d’une grande guerre nationale ; il ne se laissera donc pas entraver par de prétendues règles de convenance littéraires inconnues à son génie. Il ne connaît, lui, que l’inspiration .Virgile, le timide Virgile n’osait plus de son temps comme avait osé Homère. Les différentes comparaisons que le poète grec a entassées ici les unes sur les autres, Virgile les a reproduites maintes fois, mais séparément, mais par fragments et par lambeaux, pour ainsi dire, celle-ci, dans un passage ou dans un chant; celle-là, dans un autre. Homère composait avec son génie pour seul guide. Chez Virgile, poète d’une époque parvenue à un degré de civilisation excessive, le génie était comme contenu par le goût. Or, le goût, tout indispensable et tout précieux qu’il est, nuit parfois au génie ; il lui coupe souvent les ailes et l’arrête dans son essor; ce que l’on gagne ainsi en mesure et en élégance, peut-être le perd-on en grandeur et en force. Avec Virgile, qu’on, nous permette cette image, on n’a plus qu’un fleuve aux ondes pai-

a tures sont des souvenirs. » Et un peu plus loin : «c’est qu’il ne «suffit pas, pour retrouver Homère, de parcourir les pays qu’il « a chantés, il faut encore remonter jusqu’au siècle de l’Iliade. «A cette origine des sociétés, pour représenter la vie, le poète « n’a point à pénétrer les obscurités de la conscience; les actions s n’ont guère d’autre principe que l’instinct; on songe rarement à a les cacher, et cette vie, presque tout extérieure, a des rapports « plus naturels avec la vie des animaux.... Les héros de l'Iliade ■ sont vraiment- des aigles rapides, des sangliers infatigables, des « loups sans pitié; Achille a vraiment le cœur, comme il a les « mouvements impétueux du lion; la majesté d’Agamemnon est a celle du taureau plein d’orgueil qui marche à la tête du trouai peau; et Héré, naïve comme un enfant, peut avoir les grands « yeux sans expression de la génisse. » (E. Gandar, Homère et la la Grèce contemporaine, Paris 1858, p. 26-28.)

sibles, qui roule sur un lit de cailloux ; avec Homère, on a le torrent majestueux qui se précipite à travers les ravins et les rochers *.

1. Ici se place le fameux dénombrement des deux armées belligérantes et qu’il n’est pas de notre sujet d’étudier. C’est cependant un morceau capital qui a toute l’apparence d’un document historique et géographique, malgré quelques interpolations certaines, qu'il faut attribuer à tel ou tel rapsode qui aura voulu faire jouer à son pays ou à sa ville un rôle que ne lui avait peutêtre pas attribué l’auteur de l'Iliade. Quoi qu’il en soit, il en résulte que les mille vaisseaux qui avaient transporté sur les rives de l’Hellespont les forces réunies de la Grèce continentale et insulaire, n’avaient pas renfermé moins de cent mille hommes, commandés par vingt-heuf chefs, dont les principaux, outre ceux que nous avons déjà vus figurer dans les premiers chants, étaient : les deux Ajax, Diomède, Ménélas, Idomenée, Adraste, Eumèle, Philoctète, Podalire, Machaon et d’autres encore que nous retrouverons dans la suite de ces Études.

Sommaire : Le troisième livre de Vlliade. — Les deux armées en présence; Ménélas etPâris. — Conventions; que l'écriture n’a pas dû être en usage du temps d’Homère. — Hélène; malgré ses fautes le poète a su la rendre intéressante; comment? — Les portes Scées. — Eschyle, Euripide et le Tasse imitent Homère. — Une scène homérique; rapprochement : Homère, Tite Live et Moïse. — Le Priam d’Homère et le Latinus de Virgile. — Un combat singulier ; un souffle de poésie orientale.

Voici donc la plaine troyenne ifiondéepar cette formidable armée, composée de plus de cent mille hommes venus de tous les points de la Grèce continentale et insulaire, et commandée par vingt- neuf rois 1 .

L’armée des Troyens et celle de leurs alliés, parmi lesquels les Dardaniens, ceux de Sestos et d’Àbydos, les Thraces, les Péoniens, les Paphlagoniens, les Mysiens et beaucoup d’autres plus ou moins voisins de l’empire de Priam, s’étaient formées en bataille sur la colline Battiée *, en avant de Troie. Les principaux chefs de cette armée sont : Hector, Énée, les deux fils

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