‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 27 sur 138 · II., Itl, v · texte numérisé non relu

II., Itl, v

Le sujet semble toucher à la fin de l’action. Le nœud est relâché. Mais, ne craignez rien , Homère saura, le moment venu, le resserrer; car selon qu’il lui plaît," Homère

Change tout, donne à tout une face imprévue.

A cette variété dans les détails, se joint beaucoup de mouvement. Tout s’agite sur la terre comme dans le ciel. D’après les ordres d’Hector, deux hérauts d’armes se rendent dans la ville pour conduire au camp les victimes, consistant en un agneau noir destiné à la Terre, et en un agneau blanc destiné au Soleil. Ils sont chargés en même temps d’inviter Priam à se rendre auprès des deux armées. De son côté, Agamemnon charge Talthybius d’emmener des navires une autre victime, également un agneau qu’immoleront les Grecs. Cependant, la messagère des dieux, Iris, se rend au palais de Priam auprès d’Hélène, que le poète va enfin mettre en scène; Hélène, qui avec Pûris et Ménélas déjà présents à notre esprit, nous- résumera, comme qui dirait tous les faits de l’avant-scène de Ylliade; Hélène, la cause principale, directe, fatale de la guerre. Homère nous fera donc maintenant voir de près cette femme qui a rempli le monde du bruit de sa Beauté et du scandale de sa foute; cette Hélène devenue, après son enlèvement, l’épouse de Pâris, et pour laquelle, depuis neuf ans, l’Europe est aux prises avec l’Asie. Un tel personnage, il faut en convenir, n’était pas facile à introduire dans un poème. Hélène, à première vue, est odieuse en tous points : elle a trahi son époux, abandonné son pays et sa famille. Comment donc le poète va-t-il s’y prendre pour rendre ce personnage

supportable? Il ne lui est pas permis de changer l’histoire contemporaine. Hélène est une femme perfide et adultère, et le moyen d’intéresser avec un tel personnage?... Pourquoi pas? Racine n’a-t-il pas su nous intéresser à Phèdre? Et qu’a-t-il fait pour cela? Il nous l’a dépeinte

malgré soi perfide, incestueuse.

Ainsi fera Homère pour Hélène. Il la peindra comme une victime de l’amour qui a succombé par la volonté des dieux ; il nous la représentera sans cesse, et dans toute Y Iliade, repentante, versant des larmes de regrets, en proie aux remords. Ces larmes laveront sa honte ; ces remords la purifieront de son crime. Comme elle pleurera sans cesse sa faute, au lieu d’exciter notre indignation, elle fera naître notre pitié. ‘Voilà comment Homère, par la plus heureuse des inspirations, a conçu et peint le caractère d’Hélène. Et ce personnage d’Hélène qui, pour un poète ordinaire, eût été un obstacle, un écueil, a été pour Homère l’occasion d’un nouveau triomphe 1 .

Au moment où Iris pénètre dans le palais de Priam, Hélène, assise au milieu de ses femmes, tenait à la main un long voile de pourpre. Sur ce voile, elle traçait, — que cela est heureusement imaginé ! — « les « nombreux travaux que les Troyens et les Grecs « supportaient pour elle sous la puissante impulsion

1. On peut lire avec fruit, à ce sujet, les réflexions intéressantes sur le personnage d’Hélène, de M. F. Ph. Cambouliu. (Les femmes d'Homère, p. 43-80, Paris, 1854.) Voir encore comment dans son récent et bel ouvrage, La science du beau, M. Ch. Lévêque s’exprime sur le caractère d’Hélène tel que l'a conçu Homère. (T. II, p. 214.)

« de MaTs 1 . » Iris prenant la figure de Laodice, une des brus de Priam, s’empresse d’instruire Hélène qui l’ignorait encore, du combat singulier que Ménélas et Pâris allaient se livrer pour elle au milieu des deux armées, paisibles spectatrices de cette lutte prochaine. Aussitôt Hélène se lève, émue au souvenir de son époux, de sa patrie et de ses parents ; elle se couvre la tête d’un voile, et accompagnée de deux de ses femmes, elle se dirige, en versant des larmes, vers les portes Scées.

Les portes Scées, nous l’avons dit , sont célèbres dans l’Iliade. Homère, qui avait sans doute parcouru tous les lieux qu’il a décrits, paraît avoir connu Ilion à fond. Il parle souvent des portes Scées. Elles étaient, pense- t-on, ainsi nommées, du mot sxaiôç, parce qu’elles se trouvaient du côté gauche de la ville ; elles s’ouvraient donc sur cette partie de la plaine troyenne qui conduisait au champ de bataille même. C’est près de ces portes Scées qu’Hector fera bientôt à Andromaque de si touchants adièux ; c’est par ces portes Scées aussi, qu’à la tin du poème, Homère fera sortir Priam se rendant dans la tente d’Achille, afin de racheter le corps de son cher fils. C’est sur la plateforme placée au-dessus de ces portes que se dirige maintenant Hélène pour voir ce qui allait se passer dans le camp des Troyens et des Grecs. Sur cette plate-forme elle rencontre Priam et quelques autres personnages avec lesquels elle va s’entretenir. Nous touchons à un épisode charmant, célèbre par luimême, célèbre par les imitations qu’on en a faites. C’est l’épisode désigné par les éditeurs d’Alexandrie

sous le nom de Tetyocxonfor, et que l’on peut traduire par le mot : inspection du haut des murs. Le poëte profite de la paix momentanée qui règne entre les deux armées, et il saisit ainsi l’occasion de faire connaître et dépeindre à Priam quelques-uns des principaux personnages de l’armée grecque. « C’est, dit « à ce sujet Bitaubé, un court supplément à son dé- * nombrement; mais là, le poëte racontait, ici tout « est mis en action 1 . » C’est à Hélène que s’adresse Priam pour qu’elle lui nomme, en sa qualité de Grecque, les différents princes de la Grèce, campant dans cette plaine. Ainsi, Eschyle, dans ses Sept Chefs, et Euripide dans ses Phéniciennes, s’inspirant d’Homère, font connaître et dépeindre par des éclaireurs, l’un à Étéocle, l’autre à Antigone debout sur les remparts thébains, les formidables guerriers qui assiègent Thèbes et menacent de la renverser. Ainsi encore, dans le Tasse, Herminie fait connaître à Aladin, du haut des murs de Jérusalem, au moment ou l’une et l’autre sont témoins ’d’un combat singulier, les principaux chefs des croisés quelle distingue, à leurs insignes ou h leur armure. Mais étudions, et en détail, le modèle même de ces différentes copies :

« Au-dessus des portes Scées étaient assis les an- « ciens du peuple, Priam, Panthoüs, Thymète, Lam- « pus, Clytius, Hicétaon, rejeton de Mars, Ucalégon et « Anténor, tous deux pleins de prudence. La vieillesse « les éloignait des combats, mais ils discouraient avec « sagesse, semblables à des cigales qui, dans une « forêt, sur la cime d’un arbre, font entendre leurs « voix mélodieuses. Tels, au haut de cette tour,

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