Eschyle, Agamemnon, v. 746 sqq
viennent vraisemblables, puisque ces vieillards que ne pouvaient égarer ni les illusions, ni la passion, rendent ainsi justice à la beauté d’Hélène, sujet de tant de maux pour eux, vaincus qu’ils sont par ses charmes irrésistibles. Ici paraît aussi pour la première fois, et pour ne plus se démentir dans la suite du poème, avec sa bonté touchante et son noble cœur, le personnage de Priam. Malgré tous les malheurs qu’Hélène a attirés sur les Troyens, Priam, on l’a vu, ne lui fait pas le moindre reproche. Plutôt que de l’accuser, il préfère rejeter tout sur le compte des dieux. On n’est ni meilleur, ni plus indulgent. Mais si Priam est indulgent pour Hélène, Hélène ne l’est pas pour elle-même. Elle est la première à s’accuser et à se condamner; elle a honte et elle se repent. Écoutez sa réponse au bon Priam : « O mon « noble père, votre seule présence me remplit de « honte et de crainte. Plût au ciel que j’eusse choisi le « plus cruel sort le jour où je suivis ici votre fils, et « que j’abandonnai mon lit nuptial, mes frères, ma ten- « dre fille et mes compagnes bien aimées! Mais il en « fut autrement, et je me consume dans les larmes 1 . »
Comment ne pas se sentir désarmé devant une femme qui s'accuse et se repent de la sorte ?
Elle satisfait ensuite au désir de Priam ; il lui avait demandé le nom de ce guerrier qu’il aperçoit là-bas, ce guerrier au port majestueux, unissant dans ses traits la noblesse à la beauté. Hélène, qui a reconnu en ce héros le roi d’Argos et de Mycènes, répond : « Ce prince est le fils d’Atrée, le puissant Agamem- « non ; il est né à la fois roi sage et soldat intrépide.
« Avant que je fusse la plus misérable des femmes,
« je le nommais mon frère. Hélas! que ne l’est-il en- « core aujourd’hui 1 ! »
De tels traits dans le caractère d’Hélène ne commandent-ils pas l’oubli et le pardon de sa faute?
Mais il y a là dans le camp des Grecs un autre personnage dont Priam, curieux comme tous les vieillards, demande le nom à Hélène. Priam le désigne d’abord par son extérieur. « Il est plus petit de toute la « tête qu’Agamemnon, fils d’Atrée, mais ses épaules et « sa poitrine paraissent plus larges. Ses armes sont « étendues près de lui sur la terre fertile ; lui, par- « court les rangs des soldats. Je le compare au bélier « couvert d’une épaisse toison qui s’avance fièrement « au milieu d’un grand troupeau de blanches brebis*. »
On reconnaît ici un des caractères déjà signalés de la poésie homérique s’attachant volontiers aux qualités physiques et extérieures, et rapprochant assez volontiers aussi l’homme des autres individus du règne animal, sans que ces comparaisons alors eussent rien de bas ni de trivial *.
Hélène n'a pas de peine à reconnaître ce guerrier : « C’est, dit-elle à Priam, le fils de Laërte, le prudent « Ulysse ; il fut nourri au milieu des populations de « la stérile Ithaque. Il est fertile en ruses de toutes « sortes, et ses conseils sont pleins de sagesse *. »
Et le poète nous arrête sur ce personnage d’Ulysse. Ce ne sera point Hélène qui achèvera de nous le faire «
3. Voy. à ce sujet à la page 75 de ces Études, les réflexions déjà citées de M. Gandar. ( Homère et la Grèce contemporaine.)
connaître, mais un des vieillards mêmes assis à côté de Priam, le sage Anténor. Il connaît Ulysse de longue date. Quand Ulysse vint comme ambassadeur avec Ménélas réclamer Hélène avant qu’on se fût décidé à la revendiquer par la voie des armes, c’est lui, Anténor, qui reçut chez lui les deux héros et leur donna l’hospitalité. Il a donc pu apprécier leur caractère et leurs sages conseils. Et une fois sur cette pente, le bon Anténor, en sa qualité de vieillard, ne dédaigne pas de parler du temps passé. Se laissant aller à ses souvenirs, il nous fait le portrait de l’un et de l’autre comme orateurs, s’étendant surtout sur Ulysse. Le passage est curieux et mérite d’être traduit :
« Lorsque, dans nos assemblées, ils se mêlaient «aux Troyens, s’ils étaient debout, Ménélas dé- « passait Ulysse de ses larges épaules; s’ils étaient « assis, Ulysse avait plus de majesté. Dans leurs disse cours, proposaient-ils des avis à la foule: l’élo- « quence de Ménélas était rapide ; il parlait peu mais « avec force; comme il était concis, il ne s’écartait « point du sujet bien qu’il fût le plus jeune *. »
Voilà pour Ménélas. On reconnaît bien là le type de l’éloquence lacédémonienne. Ainsi, au temps d’Homère déjà, on connaissait le laconisme. Parler brièvement, avec précision, sans se perdre dans les détours et les ambages, c’est ce que faisaient les Spartiates de tous les temps. On aura remarqué, en passant, cet éloge donné par Homère à la vieillesse, et indirectement, quand il fait observer que* Ménélas ne s’écartait pas de son sujet bien qu'il fût le plus jeune*.
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Mais, écoutons Anténor, traçant le portrait d’Ulysse comme orateur :
« Quand le prudent Ulysse se levait à son tour, im- « mobile, les yeux baissés, les regards attachés à la « terre, il tenait son sceptre en repos sans le porter « ni d’un côté ni d’un autre, comme un homme sans « expérience. On l’aurait cru en proie à la colère, ou « bien dépourvu de raison : mais lorsque de son sein « s’échappait sa voix sonore et que ses paroles se « précipitaient semblables à d’épais flocons de neige « dans la saison de l’hiver, alors aucun autre mortel « n’aurait pu lutter avec Ulysse, et jamais, en le re- « gardant, nous n’avions autant admiré sa beauté *. »
Déjà nous avons vu l’éloquence d’Ulysse à l’œuvre, f quand au deuxième chant, avec une habileté que nous avons signalée, il s’est emparé de l’esprit incertain de la multitude pour la pousser am combat. Maintenant le poète se plaît à définir en quelque sorte cette rare et puissante éloquence d’Ulysse ; il nous le montre, pour ainsi dire', dans l’exercice de son art. Cette espèce de recueillement de l’orateur, au début, on le comprend 1 2 * * 5 ; en même temps, combien cette attitude modeste est faite pour concilier à l’orateur la bienveillance de son auditoire ! Quintilien recommandait aux jeunes orateurs de son temps de suivre l’exemple que leur offrait ici l’Ulysse d’Homère, se tenant recueilli et fixe « avant de faire sor-
2. Voici ce que dit à ce sujet d’Alembert dans son éloge de Massillon : < Au moment où il paraissait en chaire, il paraissait
k vivement pénétré des grandes vérités qu’il allait dire ; les yeux
«baissés, l’air modeste et recueilli, sans mouvements violents,
«et presque sans gestes, mais animant tout par une voix tou-
« tir de son âme la tempête de son éloquence *. » L’éloquence d’Ulysse, nous l’avons déjà vu, et nous le verrons plus d’une fois encore, était en effet irrésistible et forte comme la tempête ; et Homère, avec autant de vérité que de charme et de poésie, compare les paroles vives et serrées d’Ulysse, à ces innombrables flocons de neige qui se précipitent dans la saison de l’hiver, marquant ainsi à la fois et l’abondance et l’impétuosité de l’éloquence d’Ulysse. Le dernier trait de ce curieux morceau ne me paraît pas moins digne d’être remarqué : Ménélas, au début, nous a été représenté comme plus beau qu’Ulysse, mais une fois qu’Ulysse parlait, avait ajouté Anténor, personne ne pouvait plus lutter avec lui et on ne pouvait le contempler sans être frappé de sa beauté. Merveilleux effet du génie qui, chez les grands orateurs comme chez les grands artistes dramatiques, par exemple, opère une véritable métamorphose! Une fois qu’ils sont inspirés, le feu sacré dont ils sont animés alors rayonne au dehors, se reflète sur leurs traits et les entoure, ce semble, de je ne sais quelle auréole de beauté morale qui les transfigure.
Hélène, après avoir successivement nommé à Priam qui l’interroge toujours, et Ajax qui surpasse tous les guerriers par ses larges épaules *, et le roi de Crète
« chante et sensible, il répandait dans son auditoire le sentiment • religieux que son extérieur annonçait; il se faisait écouter avec « ce silence qui loue encore mieux l’éloquence que les applaudisa sements les plus tumultueux. * ( Éloge de Massillon, X. I, p. 11, de l’édition de 1779.)
« 1. Hoc præcipit Homerus, Ulyssis exemple, qttem stetisse ocua lis in terram dejixis, immotoque sceplro, priusquam illam elo- « qventùc procellam effunderet , dicit. » ( Institut . oral., XI, § III.)