Peut-être pourrait-on reprocher à Homère un peu de mono
Idoménée, plonge de nouveau dans le camp des Grecs. Elle y cherche deux guerriers qu’elle ne peut découvrir, comme elle le dit à Priam. Quels sont ces deux guerriers? Ce sont Castor et Pollux, ses deux frères, l’un habile à dompter les coursiers, Vautre à lancer le javelot. Et, ne les voyant nulle part, elle s’écrie, toujours sous l’influence de la même pensée qui la torture et la consume ; « N’auraient-ils pas suivi les « autres guerriers venus de l’aimable Lacédémone ? « où s’ils sont venus sur leurs vaisseaux rapides, re- « fuseraient-ils de prendre part aux combats par la « crainte de partager la honte et l’opprobre dont je « suis couverte 1 ? »
Pas une parole, on le voit, qui n’exprime ses regrets et ses remords.
Et le poète ajoute ces deux vers mélancoliques : « Ainsi parlait Hélène ; mais déjà la terre nourricière
tonie dans la manière dont il caractérise le physique de ses héros. A peu de chose près, ils se ressemblent tous. Cela tourne presque à la formule, comme l’a fait remarquer spirituellement un jeune membre de l’Université, qui du reste ne garde pas toujours, ce nous semble, assez de mesure dans la manière dont il parle d’Homère.
« Pour les distinguer (les personnages de V Iliade) , il faut les a mesurer. Ainsi fait Hélène dans la fameuse scène du troisième a. chant de l’Iliade , où les vieillards troyens l’interrogent sur les a chefs des différents peuples qui composent l’armée grecque.
a Quel est ce guerrier si large ? — C’est Ulysse.
« Et celui-ci plus large encore ? — C’est Ménélas.
« Et ce troisième, plus large que les deux autres? — C’est Ajax.
« Il ne vient pas à l’esprit du poète de les Spécifier par le degré a d’âge, ni par un trait de physionomie, d’attitude, de caractère, a de costume. » (Idées nouvelles sur Homère, par A. Grenier, professeur à la Faculté des Lettres de Clermont, ancien membre de l’école française d’Athènes, p. 21 et 22. Paris, 1861.)
« les renfermait dans son sein, à Lacédémone, doux « pays de leur naissance. »
Tel est cet épisode de l 'inspection du haut des murs, sur lequel nous tenions à arrêter les regards du lecteur. Hâtons-nous maintenant de passer à des beautés d’un autre ordre et qui ne méritent pas moins d’être signalées.
Le héraut d’armes d’Hector, Idéus, traverse Ilion, amenant les victimes destinées aux dieux et portant dans une outre de peau de chèvre le vin des libations ; il est de plus chargé d’une urne et de coupes d’or. Le héraut d’armes se présente devant Priam toujours assis au-dessus de la porte Scée, et il l’informe en quelques mots de ce qui s’est passé dans l’armée : Ménélas et Pâris vont se livrer un combat singulier; on attend Priam dans le camp pour garantir la foi des serments.
Le vieillard frissonne ; son cœur paternel est ému à la triste nouvelle du danger que va courir son üls. Accompagné d'Anténor, il monte sur son char, franchit les portes Scées, arrive dans le camp, s’avance au milieu des Troyens et des Grecs, et Ulysse et Aga memnon se lèvent à l’aspect de l’auguste vieillard.
Et maintenant nous allons assister à une scène vraiment homérique. Nous sommes dans ces temps antiques où, « avant que les hommes aient pu se servir « d’un moyen facile qui laissât les traces irrécusables « de leurs promesses, ils devaient nécessairement ap- « porter beaucoup de solennité dans les cérémonies « du serment...* Dans les temps anciens, les serments « étaient la seule garantie de la foi promise J . » Aussi
1. Dugas Moatbel, Observations sur le chant III de l 'Iliade, t. IV, p. 147.
de quel pompeux appareil sera entourée la cérémonie des serments ! Selon l’usage de l’époque, et selon les cAiventions établies plus haut, il y aura d’abord des sacrifices. Quels solennels apprêts ! Les hérauts d’armes mêlent dans l’urne commune le vin des deux peuples ; puis ils épandent une eau pure sur les mains des rois, debout, en rond, au milieu de l’espace trèsrestreint d’ailleurs qui sépare l’armée grecque et l’armée troyenne. Àgamemnon, — dans Homère les princes sont à la fois rois et sacrificateurs, — tirant son coutelas, coupe d’abord la laine sur la tête des agneaux. Les hérauts d’armes la distribuent aux chefs des deux nations, comme pour engager ainsi plus fortement leur responsabilité, en faisant prendre à ces chefs une part plus grande au sacrifice. Au milieu d’eux tous, Agamemnon, les mains levées vers le ciel, prie à haute voix :
« Jupiter, notre père, qui règnes du haut de l’Ida, « dieu glorieux et puissant, Soleil qui vois et qui en- « tends toutes choses ; Fleuves, Terre, et vous, divi- « nités, qui dans les enfers punissez après leur mort « tous ceux qui ont commis un parjure, soyez nos té- « moins, et maintenez la foi des serments : si Pâris « vient à tuer Ménélas, qu’il garde Hélène avec ses « trésors, et nous, nous retournerons sur nos légers « navires. Si, au contraire, le blond Ménélas immole « Pâris, que les Troyens rendent Hélène et ses tré- « sors ; qu’ils payent aux Grecs une rançon convena- « ble, et que les hommes des temps futurs en gardent « la mémoire....
» 11 dit, et avec le fer cruel il égorge les agneaux et « les dépose sur la terre, palpitants, mais sans vie; « car le fer avait tranché leurs forces. Tous ensuite,
« puisant le vin dans l’urne avec les coupes, font des « libations et prient les dieux immortels; et cha- « cun des Grecs et des Troyens s’exprimait en fles « mots :
* Glorieux et puissant Jupiter; vous tous, dieux « immortels, quels que soient les premiers qui vio- « lent les traités, faites que leur cervelle, et d’eux et « de leurs enfants, se répande sur la terre comme ce « vin et que leurs femmes passent dans les bras des « étrangers 1 . »
La prière d’Agamemnon, on l’a fait observer avec raison J , est moins encore un morceau de haute poésie qu’un monument historique. C’est ainsi, en effet, qu’à cette époque reculée, on avait coutume de prier les dieux dans les grandes occasions, alors qu’on les prenait à témoins de la foi jurée. Et à cetto belle et imposante scène en succède une autre qui , on l’a déjà vu, en est comme la suite naturelle, et qui l’achève. Des gradations de ce genre ne se trouvent que dans Homère. Y a-t-il, en effet, quelque chose de plus émouvant et de plus épique que la peinture de ces deux armées faisant des libations aux dieux, jurant de respecter les traités et se dévouant réciproquement et à l’avance à la vengeance céleste s’ils venaient à les violer et à manquer à leur foi? Quel sujet d’inspiration pour quelque grand artiste qui essayerait de le fixer sur la toile ? Il n’y a qu’Homère, Eschyle, Shakspeare et Tacite qui sachent représenter ainsi les passions et les sentiments de la foule. Et, dans cette prière, dans ces imprécations, quelle sauvage
2. Dugas Montbel , Observations- sur le chant III de l'Iliade, p- 170.
énergie ! Tite Live paraît s’en être souvenu dans le discours qu’il prête à Tullus Hostilius, placé dans une situatioh assez analogue à celle d’Agamemnon dans Homère. Au moment d’offrir des sacrifices destinés à cimenter une alliance entre les Romains et les Albains, Tullus s’écrie avant d’immoler la victime : « Le « premier qui manquera aux conventipns établies par « quelque mauvaise ruse, ce jour-là Jupiter frappera « le peuple romain comme tout à l’heure je vais frap- « per ce porc pour l’immoler 1 . »
Mais pour trouver quelques traits tout à fait analogues à ceux de la scène du serment des deux peu- . pies dans Y Iliade, il faut chercher nos exemples, bien que dans des situations diverses, dans cet autre monument antique que nous aurons occasion de rapprocher plus d’une fois de Y Iliade, dans la Bible : .« Si « nous violons les traités, se sont écriés les Troyens « et les Grecs, que notre cervelle et celle de nos en- « fants se répande à terre comme ce vin, et que nos •< femmes passent dans les mains des étrangers. » Menaçant le peuple d’Israël aü nom d’un dieu jaloux de conserver parmi les siens la piété et la droiture, le législateur des Hébreux s’écrie avec une âpre éloquence qui rappelle Homère : « Si tu n’obéis point à « la voix de l’Éternel, ton Dieu, pour prendre garde « de faire tous ses commandements et ses statuts que « je te prescris aujourd’hui.... le fruit de ton ventre « sera maudit et le fruit de ta terre.... L’Éternel te « frappéra de l’ulcère d’Égypte, dont tu ne pourras c guérir.... Tu fianceras une femme, mais un autre « la possédera.... Tes fils et tes filles seront livrés à