‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 39 sur 138 · V. 125 et · texte numérisé non relu

V. 125 et

« en voyant le sang noir qui coule de la blessure. « Ménélas lui-même d’abord frissonne. Mais lorsqu’il « voit que les crochets acérés du dard et le nerf qui « l’attache au bois n’ont point pénétré, le courage se « réveille de nouveau dans son cœur. Alors le puis- « sant Agamemnon pousse un profond soupir et ser- « rant la main de son frère , tandis qu’autour d’eux « leurs amis gémissent :

« Mon frère, s’écrie-t-il, je viens donc de jurer ta « mort en scellant cette alliance, lorsque je t’ai Seul « exposé pour les Grecs à combattre les Troyens. « Ainsi, les Troyens t’ont frappé, foulant aux pieds « l’alliance jurée. Nous n'aurons point en vain formé « ces serments; nous n’aurons point en vain versé le « sang des agneaux, répandu des libations et réuni « nos mains, gage d’alliance; car, si le ciel nepuhit « pas à l’instant de semblables crimes, il les punira « plus tard. Ils expieront cruellement leur injustice, « ils la payeront de leurs têtes, de celles de leurs « femmes et de leurs enfants. Oui, j’en suis persuadé, « je le sens au fond de mon cœur, un jour viendra « où périront là ville sacrée d’Jlion et Priam, et le « peuple du belliqueux Priam. Jupiter, fils de Sa- « turne, habitant les plaines de l’air, agitera sur leur « tète la terrible égide, irrité de leur manque de foi. «/Tout cela s’accomplira. Mais quelle sera ma douleur « si tu succombes, ô Ménélas ! si tu vas toucher main- « tenant au terme fatal de la vie ! Couvert d’ignominie « je retournerai dans l’aride Argos; car tous les Grecs « se ressouviendront aussitôt de la patrie, et nous « laisserons Hélène à Priam et aux Troyens, qui en « triompheront! Cependant tes os se consumeront « ensevelis dans la terre d’ilion pour une entreprise

« inachevée ! Alors le Troyen orgueilleux insultant à « la tombe du glorieux Ménélas , s’écriera : Puisse « Àgamemnon faire éprouver ainsi sa colère à tous ses « ennemis, lui qui a vainement conduit ici une armée « inutile. Qu’il s’en retourne dans sa patrie sur des « vaisseaux vides, en abandonnant le brave Ménélas.

« Voilà ce qu’on dira. Ah ! puisse alors la terre m’en- « gloutir dans son vaste sein !

« Le blond Ménélas le rassure par ces paroles :

« Calme-toi; prends garde de jeter l’effroi parmi les « Grecs ; le trait aigu n’a point pénétré dans un en- « droit mortel. Le riche baudrier m’a préservé, et « au-dessous, la cuirasse et la ceinture d’airain, que « façonnèrent des ouvriers habiles.

« Le divin Agamemnon s’écrie : Puisse-t-il en être « ainsi, ô mon cher Ménélas : un médecin soignera « ta blessure; il y appliquera un remède qui fera « cesser les noires douleurs.

« Puis s’adressant à un divin héraut : Talthybiüs, « dit-il, appelle sans retard ici le guerrier Machaon,

« fils du savant Esculape, afin qu’il voie le vaillant « Ménélas, chef des Grecs, que vient de blesser d’une « flèche un habile archer des Troyens ou des Ly- « ciens. Quel triomphe pour lui 1 quelle douleur pour « nous ! »

« Il dit : Le héraut docilé, à ses ordres, court « parmi les rangs des Argiens cuirassés d’airain, « cherchant le héros Machaon. Il l’aperçoit. Autour « de lui se tiennent les vaillants bataillons qui l’a- « vaient suivi des plaines de la fertile Tricca; Tal- « thybius s’approche.

« Debout, dit-il, fils d’Ësculape, le puissant Aga- « memnon t’appelle, afin que tu voies Ménélas, chef

« des Grecs, que vient de blesser d’une flèche un « habile archer des Troyens ou des Lyciens. Quel • « triomphe pour lui ! Quelle douleur pour nous !

« Il dit, et jette le trouble dans l’âme de Machaon,

« et tous deux s’empressent de traverser la vaste ar- * mée des Grecs. Ils arrivent aux lieux où le blond « Ménélas avait été blessé. Autour de lui se trouvaient « réunis en cercle les princes du peuple, et Ménélas,

« au milieu d’eux, ressemblait à un immortel. Ma- « chaon retire aussitôt la flèche de l’épais baudrier,

« et en la retirant, il fait ressortir aussi les crochets « acérés de la flèche. Il détache le baudrier, et au- « dessous, la ceinture et la forte lame d’airain que « façonnèrent des ouvriers habiles. Après avoir exa- « miné la plaie où s’enfonça le trait amer, il en suce « le sang, et d’une main savante, il y répand les « beaumes adoucissants qu’Esculape son père reçut « autrefois de Ghiron dont il était aimé 1 . »

• On pourrait reprocher au discours d’Agamemnon d’être un peu long, vu les circonstances dans lesquelles il est prononcé. Le moment est en effet si solennel, le temps si précieux, qu’il ne permet guère de longues paroles. Mais une fois cette critique faite, il n’y a plus qu’à louer. On aime à voir le puissant, l’orgueilleux Agamemnon, ce héros bardé de fer, se rapprocher par sa douleur tout humaine, du plus humble des mortels. Il paye ainsi son tribut à la nature. Sa douleur, d’ailleurs, est des plus touchantes. Agamemnon est le plus aimant et le plus tendre des frères; le plus aimant, car c’est pour venger l’injure faite par Pâris à Ménélas qu’il a réuni la Grèce tout

entière et s’est mis à la tête de cette immense armée de confédérés; il est aussi le plus tendre : voyez, en effet, quelle terreur lui cause la blessure du même Ménélas. Terreur d’autant plus pathétique qu’elle est mêlée de remords. Agamemnon se reproche d’avoir laissé son frère, à la suite de son combat singulier avec Pâris, exposé aux coups des Troyens ses ennemis. Combien maintenant il s’en repenti Ainsi raisonne le cœur. Par une de ces misères inhérehtes à l’homme, le cœur ne voit jamais, pour ainsi dire, plus clair, que lorsqu’il n’est plus libre de revenir sur une décision prise. Nous aimons un époux, un frère, une épouse ou une sœur ; nous les aimons tendrement, et notre affection redouble encore pour ces chers objets, quand nous les yoyons ou quand nous les croyons exposés à un danger imminent, à une perte inévitable. A notre affection viennent s’ajouter les remords qui, en pareil cas, sont moins le résultat de nos devoirs méconnus que les fantômes de notre imagination se plaisant à torturer ainsi notre misérable nature. Tel est le genre des souffrances qu’endure maintenant Agamemnon.

Et puis, quelle indignation excite dans l’âme généreuse du roi la violation des serments naguère si solennellement jurés ! On n’a pas oublié cette scène si religieusement grandiose où les deux peuples, la coupe des libations à la main, avaient invoqué la justice des dieux contre ceux qui viendraient à enfreindre les lois du traité, dévouant ainsi à l’avance, les traîtres, de quelque côté qu’ils se trouveraient, à la vengeance céleste. C’est en cette vengeance qu’espère maintenant Agamemnon ; et quand , fort de sa foi en la justice divine, il affirme qu’un jour viendra

où Troie périra avec tous ceux qui l’habitent, ses paroles nous font frémir. Elles empruntent, pour qur se rappelle l’histoire, une nouvelle éloquence à la réalité même des événements. Oui, ces crimes seront payés, comme il le dit, par la tête des parjures et de celles de leurs enfants et de leurs femmes; et le lecteur aussitôt songe à Hector qu’Achille traînera autour des murs d’Ilion, à Priam qui sera égorgé au pied de ses autels domestiques, à Polyxène immolée sur le tombeau du fils de Pélée, à Gassandre, à Hécube , à Andromaque , échues en partage à de barbares vainqueurs et traînées en esclavage. À l’avance, on voit le châtiment. N’est-elle pas aussi énergique que belle cette image de Jupiter courroucé, agitant son égide au-dessus de la tête des parjures pour les. punir de leurs crimes? image dont s’est souvenu Virgile quand il a dit de Jupiter ;

Arcades ipsum

Credunt se vidisse Jovem quum sæpe nigrantem Ægida conculeret dextra *.

Et comme dans l’âme bouleversée d’Agamemnon, les sentiments se heurtent et se croisent ! sentiments de l'amour fraternel et de l’orgueil déçu. Agamemnon, si Ménélas succombe, devra donc retourner avec les siens en Grècè, et les ossements de ce cher frère ensevelis dans la terre troyenne, seront insultés par un fier ennemi qui rira de la douleur et de la honte du roi des rois; ce même ennemi le raillera sur l’inutilité de cette vaste entreprise et sur son retour forcé. A une telle perspective, Agamemnon, toujours Grec èt toujours roi, préfère mille fois la mort. C’est le

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