‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 40 sur 138 · I. Æn., VIII, v · texte numérisé non relu

I. Æn., VIII, v

dernier cri de l’amour-propre blessé, de l’ambition et de la vanité trompées. C’est ainsi qu’Homère sait peindre et les sentiments et les caractères. Tout est vif, énergique, vrai.

Elle est belle encore cette autre scène où Machaon, mandé par le roi plein de sollicitude pour son frère, arrive auprès de Ménélas, soigne et guérit bientôt, grâce à son art divin, la blessure du héros debout au milieu de ses amis inquiets. L’opération que pratique ici Machaon est curieuse; elle nous montre que déjà du temps d’Homère, dans certains cas donnés, la chirurgie recourait à la succion pour prévenir les inflammations, suite ordinaire des blessures. Et pourtant, il faut le dire, cet épisode, — et c’est pour cela que nous y avons insisté si longuement, afin de faciliter la comparaison, — a été imité par Virgile avec une supériorité marquée. Comparons donc.

Dans le douzième livre de YÉnéide, Juturne, la tendre sœur de Turnus, à l’instant où une alliance doit unir les Troyens et les Latins, renouvelle les combats en enflammant des fureurs de la guerre, non point un seul individu comme la Minerve d'Homère, mais une armée entière. Les traits soudain volent de tous côtés. Ënée placé sur le front de bataille est blessé grièvement. De quelle main est partie la flèche meurtrière? On l’ignore. La gloire du coup reste dans l’ombre. Ënée se retire du champ de carnage et laisse ainsi à Turnus le temps d’exercer d’affreux ravages dans le camp des Troyens. Écoutons maintenant le poète de Mantoue.

« Tandis que Turnus triomphant sème ainsi la « mort dans la plaine, Mnesthée, le fidèle Achate, le « jeune Ascagne, ramènent dans sa tente Ënée cou-

« vert de sang, et appuyant, l’un après l’autre, ses « pas sur une longue javeline. Il frémit d’impa- « tience, s’efforce d’arracher le trait rompu dans sa «-plaie et demande le secours le plus prompt. Il veut « qu’une large épée ouvre sa blessure et sonde les « profondeurs où le dard s’est caché ; il veut qu’on le « rende au combat. Déjà se présente lapis le plus •« cher disciple d’Apollon, lapis, fils d’Iasus. Ce dieu « l’aima, jadis, d’un vif amour, et lui offrit avec joie « ses dons les plus précieux, ses propres attributs, « sa science augurale, sa lyre et ses flèches légères. « lapis, afin de protéger les jours d’un père près de « mourir, aima mieux connaître le pouvoir des simi pies pour guérir les mortels et pratiquer un art « obscur et sans gloire.

« Ënée, debout, frémissant de colère, s’appuyait « sur sa longue javeline. Au milieu de ses nombreux « amis consternés, en présence des larmes de son « fils, il reste impassible. Le vieillard, la robe re- « troussée à la manière des enfants de Péan, em- « ploie inutilement tour à tour sa main savante et les « herbes puissantes d’Apollon. En vain, ses doigts « sollicitent la flèche; en vain, armée de tenailles « mordantes, il la saisit et la secoue; la fortune ne « seconde pas ses efforts. Apollon, son maître, ne « peut rien pour le secourir. Et cependant, de mo- « ment en moment, s’accroît sur le champ de ba- « taille l’horreur du carnage. Le danger devient de « plus en plus pressant. Déjà le ciel se couvre de « poussière. La cavalerie rutule s’approche; les traits « pleuvent sur le camp troyen. L’air retentit des cris « douloureux des jeunes guerriers tombant sous les « coups de l’impitoyable Mars. Alors Vénus, touchée

« des indignes souffrances de son fils, va cueillir sur « l’Ida crétois le dictame, cette plante enveloppée de « feuilles cotonneuses et de fleurs purpurines. Les « chèvres sauvages connaissent le dictame et se gué- « rissent par lui quand les flèches rapides viennent « se fixer dans leurs flancs. Vénus, enveloppée dans « un léger nuage, l’apporte, en colore l’onde d’un Vase « resplendissant, y ajoute des vertus secrètes, y mêle « les sucs de la salutaire ambroisie et de la panacée « odoriférante. Le vieil lapis, ignorant ce prodige,

• baigne de cette eau la blessure. Soudain, la douleur « fuit, le sang s’arrête au fond de la plaie, et suivant « de lui-même la main qui l’extrait sans effort, le « trait tombe. Énée reprend aussitôt ses forces ac-

« coutumées. Qu’on rende ses armes au héros! Qui • «•vous arrête? s’écrie lapis. Et le premier il excite « Enée contre l’ennemi. Cette guérison n’est point « due à des secours humains ni à la puissance de « l’art; non, Énée, ce n’est point ma main qui te « sauve. Un dieu plus puissant a tout fait ;'il teré- « serve maintenant à de plus grands exploits.

« Avide de combats...., impatient des délais, il agite « sa lance, saisit son bouclier, endosse sa cuirasse,

« serre Ascagne dans ses bras tout armés , et effleu- « rant d’un baiser à travers son casque les lèvres de « son fils : Enfant, dit-il, apprends de moi le courage « et les véritables travaux des hommes ; que d’autres « t’apprennent le chemin du bonheur. Aujourd’hui « ma valeur va te défendre et te préparer un brillant « avenir. Toi, lorsque le temps aura mûri ton âge,

« garde ces souvenirs, et rappelant à ton esprit lés « exemples des tiens , enflamme-toi aux exemples

* d’Énée, ton père, et de ton oncle Hector. •

« A ces mots il s’avance hors des portes, brandis- « sant dans sa main un redoutable javelot*.... »

Voilà ce qu’on peut appeler une imitation originale, et, en général, c’est là le caractère des imitations de Virgile. Pour commenter cet épisode du poète latin, nous ne saurions mieux faire ici que de transcrire les réflexions que ces deux passages ont inspirées à l’ingénieux auteur des Études sur Virgile. « Virgile, « ditM. Tissot*, n’a pas inventé la scène de la gué- « rison miraculeuse d’Énée, mais il y a ajouté des « beautés de pensée, d’image et de sentiment, qu’Ho- « mère n’oflre pas.... Le guerrier lapis que le poète « nous représente, abandonnant le pouvoir prophète tique, la lyre et tous les dons divins d’Apollon, et « préférant par pitié filiale à l’immortalité qui les suit « l’art obscur d’Esculape, inspire bien plus d’intérêt « que Machaon. De même qu’est-ce que Ménélas, dont V la blessure légère excite tant d’alarmes, et qui ré- » prime lui-même les plaintes imprudentes de son « frère, auprès d’Énée, inébranlable, supérieur à la « douleur, et réclamant avec force lë secours du fer « pour .retourner plus promptement au combat? Et « cependant la tempête approche, les flèches tombent « dans le camp du prince, et l’on entend de près tous « les bruits de la guerre. Jamais une assistance sur- « naturelle ne fut plus nécessaire.... La déesse inter- « vient ici à propos et d’une manière digne d’elle. Un « seul trait me semble manquer à cette peinture. Je « souhaiterais, qu'au moment de sa merveilleuse gué- « rison, Énée reconnût lui-même le présent céleste

Page 1