‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 4 sur 138 · ÉTUDES · texte numérisé non relu

ÉTUDES

Sommaire : Le premier livre de Y Iliade. — Le théâtre des événements; les faits de l’avant-scène. — Chrysès. — Le génie descriptif d’Homère; — Galchas, Agamemnon, Achille. — Racine imite ou plutôt traduit Homère; exemples. — Nestor; son intervention ; Virgile, dans une comparaison célèbre, semble s’être souvenu de cet endroit d’Homère. — Opinion d’Aristote sur une partie du discours de Nestor. — Nœud de Ylliade. — Thétis. — Achille et la Camille de Corneille et l’Hermione de Racine. — Caractère particulier de la seconde moitié du premier livre de Ylliade. — Réflexions sur la mythologie d’Homère ; opinion d'un critique contemporain. — La Thétis d’Homère et la Vénus de Virgile dans le premier livre de l’Énéidc. — Scène comique; Jupiter, Junon et Thétis ; Chrysale, Philaminte et Martine dans Molière. —

— Le Jupiter de Phidias et le Jupiter d’Homère. — Les dieux d’Homère. Une querelle de ménage olympien. —

— Junon et Vulcain ; le rire inextinguible des immortels.

Figurons-nous d’abord le lieu de la scène où vont se passer la plupart des événements de Ylliade : à notre gauche, la Propontide, l’Hellespont, la mer

Égée ; le long des rivages de ces trois mers, et du côté de l’Asie, seize cents navires rangés par ordre de nationalité et qui ont amené sur le territoire troyen plus de cent mille hommes *. Devant ces navires, une multitude de tentes où campent les Grecs. A droite, cette fameuse plaine troyenne, théâtre futur de tant de brillants faits d’armes, et traversée par le Simoïs et le Xanthe uu Scamandre, qui vont se jeter dans l’Hellespont après s'être réunis à peu de distance de leur embouchure. Plus loin, et toujours à droite, la ville de Troie avec ses remparts, ses tours, ses plates-formes et ses portes, dont l’une, la porte Scée, au-dessus de laquelle et près de laquelle se passera plus d’un épisode important, s’ouvre sur la plaine même qui conduit vers le champ de bataille. Derrière Troie, la chaîne bleuâtre du mont Ida où Pâris rendit le jugement célèbre, devenu par la suite si fatal à sa patrie.

Un mot maintenant sur les principaux faits de l’avant-scène : il y a près de neuf ans que les Grecs campent sur le sol de l’Asie; Un grand nombre de pays et de cités dépendant de l’empire de Priam sont tombés en leur pouvoir, entre autres Thèbes en Cilicie et Lyrnesse. En s’emparant de Thèbes, Achille a massacré toute la famille d’Éétion, père d’Andromaque, épouse d’Hector, et allié de Priam. Lors du partage du butin, Chryséis, jeune fille d’une rare beauté, dont le père, Chrysès, prêtre d’Apollon, habitait la petite ville de Chryse, au sud d’Ilion et sur la mer Égée, est échue en partage au fils d’Atrée, tandis

1. Voy. le dénombrement de l’armée grecque. II., Lib. Il, v. 495, s. qq.

qu’après le sac de Lyrnesse, une autre jeune fille, non moins belle, fut donnée par les vainqueurs à Achille, comme récompense de sa valeur. Chryséis et Briséis ! sujet de discorde pour les chefs des Grecs, et de malheur pour l’armée. Agamemnon ayant dû rendre, de par la volonté des dieux, Chryséis à son père, enleva Briséis à Achille. Inde iræ! Dès ce moment, le fils de Thétis, blessé dans son amour et dans son orgueil bien plus encore que dans son amour, se sépare d’Agamemnon et de l’armée, se retire sous sa tente et prive ainsi les Grecs du secours précieux de son bras. Nous verrons par la suite combien cette retraite coûta cher aux Grecs ; mais avant, le poète va nous faire assistèr à toutes les phases de cette fameuse querelle survenue entre les deux chefs de l’armée ; il nous en montrera l’origine, le progrès et le fatal dénoûment, en mettant tout de suite sous nos yeux les personnages avec leurs caractères et leurs passions.

Par un trait de génie, devenu depuis une règle de l’art, Homère, dès le début, nous jette au milieu des événements. La première figure qu’il met sous nos yeux, est celle du prêtre Chrysès. Ce malheureux père dont Agamemnon, en vertu des lois cruelle's et brutales de la guerre, possède la fille, se rend auprès des vaisseaux et dans le camp des Grecs, apportant avec lui une riche rançon. Le poète nous le peint revêtu des insignes de ses fonctions et dans l’attitude d’un suppliant. Dans ses mains il tient le sceptre d’or et les bandelettes d’Apollon. Les paroles qu’Homère place dans la bouche de Chrysès, sont un modèle de convenance et de simplicité :

« Atrides et vous tous Grecs aux belles chaussu-

« res, que les dieux habitants du palais de l’Olympe « vous donnent de renverser la ville de Priam et de « retourner heureusement dans vos demeures! Mais « rendez-moi ma fille chérie et recevez cette ran- « çon, si vous respectez le fils de Jupiter, Apollon « qui lance au loin les traits *. *

En vain le peuple approuve par un murmure favorable la prière du prêtre. Que peut la raison contre l’aveuglement de la passion? Àgamemnon aime Chryséis, il l’aime du moins comme un maître souverain aime une esclave dont la beauté l’a soudain subjugué. Aussi la demande de Ghrysès l’irrite et l’égare ; il congédie avec hauteur et cruauté le pauvre père qui ' obéit en tremblant et s’éloigne « côtoyant en silence le rivage de la mer retentissante. » Mais, à mesure qu’il s’éloigne, le courage lui revient ; il exhale, du moins, plus librement sa douleur et il prie Apollon dont il a toujours fidèlement et pieusement desservi les autels, de le venger :

« Dieu, dont l’arc est d’argent, écoute ma prière, toi qui protèges Ühryse et la divine Cilla et qui règnes puissamment sur Smynthe et Ténédos. Si jamais j’ai pris soin du temple que tu aimes, si'jamais j’ai brûlé pour toi les cuisses succulentes des chèvres et des taureaux, exauce maintenant mes vœux : que les Grecs, succombant sous tes tlèches, payent mes larmes. »

« Telle fut sa prière. »

« Apollon l’entendit. Il s’élance des sommets de « l’Olympe, portant sur ses épaules l’arc et le riche « carquois. Dans sa course précipitée, les flèches re-

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