‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 41 sur 138 · Æn., iîb. XK, v · texte numérisé non relu

Æn., iîb. XK, v

2‘. T. Iï, p. 478 et 479.

« et le secours maternel. Je voudrais aussi que ce fût « Ënée qui courût aux armes, au lieu d’être excité « par son médecin. Mais quels éloges célébreront « l’admirable allocution que le prince troyen adresse « à Iule en l’embrassant au travers de son casque?

« Comme cette empreinte du malheur sur une vie ,* héroïque, ce pouvoir de la fortune proclamé par un « mortel, appelé à de grandes destinées qu’il a payées « si cher, et qui marche au dénoûment tragique « d’une lutte si longue avec les puissances.de la terre * et du ciel , ont un caractère touchant de mélan- « colie ! Et quelle éloquence dans cette leçon de con- « stance et d’héroïsme donnée à un jeune homme par i son père en un pareil moment ! »

Revenons à Homère.

Voici encore une de ces scènes pleines d’animation et de vérité; je veux parler de la revue que fait Agamemnon des troupes et des chefs placés à leur tête, au moment où il va les mener au combat que l’acte impie de Pandarus devait inévitablement renpuveler. Rassuré maintenant sur la gravité et les suites de la blessure de son frère, le roi, après avoir ordonné à son écuyer Eurymédon de le suivre avec son char et ses coursiers, s’avance, à pied, le long des tentes et des navires, pour porter partout ses ordres souverains. Agamemnon est en général plein d’activité et de prudence. Il ne veut rien laisser au hasard, et il tient à s’assurer, autant que possible à l’avance, du succès, en .enflammant le courage de ses soldats et de leurs chefs. Suivons-le dans cette tournée toute militaire. Sur son chemin il encourage les braves et menace les lâches. Aux premiers il^résage la victoire sur ces Troyens parjures envers les

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dieux et les hommes; aux autres, il fait honte de leur frayeur. Mais, ce ne sont là que des exhortations données ou des reproches faits, en passant et à la hâte. Il s’arrêtera maintenant devant les principaux corps d’armée et devant les princes qui les commandent. De là une suite de tableaux agréables etvariés. Déjà il se trouve en face des Crétois dont Idomenée est le chef. Idômenée est à la tête de ses troupes, tandis que Mérion commande les derniers rangs. Cette attitude martiale plaît au roi; il en félicite Idomenée en qui il reconnaît son vieux et fidèle ami. Le chef des Crétois renouvelle au roi le témoignage de son attachement et de sa fidélité, l’engage à exhorter les autres Grecs afin qu’on vole aux combats sans retard, pour châtier, comme ils le méritent, les violateurs des traités. Le roi s’éloigne le cœur plein de joie.

Il arrive auprès des deux Ajax. Tous deux, déjà, sont armés et prêts à marcher avec les leurs à l’ennemi. Pour marquer l’épaisseur des rangs formés par les soldats des deux Ajax, serrés les uns contre les autres, hérissés de dards et de boucliers, et remplis d’un courage qui sera funeste à leurs ennemis, Homère recourt à cette poétique comparaison où se reflète si vivement sa brillante imagination et son génie si pittoresque :

« Ainsi, lorsque du haut d’un rocher un berger « aperçoit un nuage qui s’avance au-dessus de la mer « sous le souffle du zéphyr, il lui apparaît dans le « lointain plus noir que la poix elle-même, et parais- « sant sur les flots, il amène avec lui une affreuse « tempête. A cette vue, le pasteur tremblant, chasse « ses troupeaux vers une grotte profonde : telles , « avec les deux Ajax, les épaisses et sombres pha-

« langés s’avancent pour combattre , hérissées de « lances et de boucliers'. » Agamemnon, heureux à cette vue, n’encourage pas les deux Ajax; il comprend sans doute que cela serait inutile, mais il exprime le désir de voir tous les autres guerriers de son armée animés de la même ardeur.

Il s’éloigne et rencontre alors le vieux Nestor qui déjà, lui, range ses troupes en bataille. A la tête il dispose les chevaux et les chars; il place au milieu les guerriers timides, et aux derniers rangs, les vaillants fantassins; il prodigue de sages conseils aux cavaliers qui mènent les chars. C’est bien là le roi de Pylos, tel que nous le connaissons,, tel qu’il se montrera dans toute la suite du poëme : infatigable, malgré son grand âge, donnant à tous l’exemple d’une prudente activité; car, tandis que les uns ne font que s’armer, que les autres sont armés, mais armés seulement, que d’autres enfin, on va le voir, attendent encore dans l’incertitude, Nestor, avec les siens, est déjà prêt à l’attaque. Atride, à cet aspect, ne peut s’empêcher de regretter que la force corporelle de Nestor ne seconde plus l’ardeur de son âme. Et quant à Nestor, il s’en console par cette pensée que, s’il n’a plus cette vigueur jadis si redoutable à ses ennemis, il lui reste du moins son expérience pour guider les autres par ses avis et ses discours.

Près de Mnesthée, général des Athéniens, Agamemnon aperçoit Ulysse entouré de ses indomptables phalanges. Elles n’avaient point entendu le cri de guerre, et tranquilles elles attendaient encore le signal. Le roi fait à Ulysse d’amers reproches et le gourmande

ÉTUDÉS SUR HOMÈRE.

de sa coupable lenteur. Mais Ulysse, avec l’indépendance de caractère qu’on lui connaît, riposte vivement au roi-; il s’explique, en appelle à l’avenir, et fait repentir le roi de ses paroles inconsidérées. Agamemnon, et cela l’élève et le grandit à nos yeux, n’hésite pas à avouer son tort. On reconnaît la franchise et la loyauté traditionnelle de son caractère par cette belle réponse que le poète place dans la bouche du roi : « Noble fils de Laërte , prudent Ulysse, je ne « veux ni te quereller injustement, ni te comman- « der; je sais que ton cœur est plein dé courage, qu’il « connaît les sages conseils, et qu’en toutes choses * tu penses comme moi. Si j’ai proféré quelque pa- « rôle blessante, que les dieux en effacent le souve- « nir'. »

, Le roi s’arrête maintenant devant Diomède, fils de Tydée, debout sur son char; près de lui était Sthénélus, fils de Capanée. Le roi, à cette vue, éclate encore en reproches contre les deux guerriers et surtout contre Diomède. Ehl quoi? ils attendent encore quand déjà ils devraient marcher à l’ennemi. Agamemnon fait honte à ces deux chefs, si vaillants pourtant, on le sait, en leur rappelant l’impétueuse bravoure de leurs pères, morts autrefois sous les murs de Thèbes. Sthénélus réplique au roi avec vivacité et se prépare à le réfuter ; mais Diomède le rappelle à l’obéissance envers leur chef commun ; il lui impose silence par quelques paroles où perce un grand empire sur lui-même ; elles sont, en même temps, comme on l’a' remarqué, « la naïve expression de cette belle « pensée morale qui rassemble sur la tête des chefs la

« responsabilité des grandes entreprises'. » Diomède, en effet, dit .à Sthénélus, en le regardant d’un œil sévère : * Garde le silence, écoute mes conseils. Je « ne saurais en vouloir au fils d’Atrée d’exciter les « valeureux Grecs à combattre. Sans doute c’est lui * qui en recueillera la gloire si les Grecs extermi- « nent les Troyens et s’emparent de la ville sacrée « d’Ilion. Mais aussi quelle affliction, quel deuil pour « lui, si les Grecs venaient à succomber *1 »

Diomède, à ces mots, s’élance de son char, et ses armes rendent un son terrible.

Et maintenant, se trouvant pour la troisième fois en face de cette armée qui va enfin engager la lutte, Homère nous en dépeint l’ardeur, l’agitation et la redoutable impétuosité , par cette belle similitude : « Comme sur le bruyant rivage, quand les vagues « de la mer, au souffle du vent d’ôccident, s’élan- « cent les unes contre les autres; d’abord elles s’a- « moncellent dans la pleine mer, puis; en mugissant, « elles se brisent sur les grèves et s’accumulant « autour des plus hauts rochers, les dépassent et « vomissent au loin des flots d’écume. Ainsi pressées « les unes contre les autres, les phalanges grecques « s’avancent fièrement au combat*. » Et le poète insiste encore sur l’attitude des deux armées , au moment où elles vont se heurter. Les Grecs s’avancent en silence sous les ordres de leurs chefs respectifs, et par ce silence témoignent leur respect pour ces mômes chefs. Les Troyens, avec leurs nombreux alliés au contraire, venus des pays les plus lointains

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