Ougas Montbel, Observations sur le chant IV de l 'Iliade
et parlant les langues les plus diverses , poussent des clameurs confuses comme des brebis qui , répondant à la voix de leurs agneaux, font entendre leurs bêlements pendant qu’on les trait dans l’étable ; comparaison évidemment ironique , car elle ravale l’armée ennemie en l’assimilant à de timides troupeaux.
Homère, avant d’engager la lutte, a soin de nous dire de quels côtés se rangent respectivement les dieux. Minerve est pour les Grecs, Mars pour les Troyens. La Terreur, la Fuite et l’insatiable Discorde versent dans tous les coeurs la rage et la haine. Et Homère va nous rendre spectateurs de la première mêlée entre les Grecs et les Troyens. Nous allons entrer dans une suite de combats qui vont se prolonger jusqu’au septième livre. Les combats 1 Mais c’est là le principal sujet de Y Iliade. Ces luttes étaient d’autant plus sanglantes qu’on se battait de trèsprès et par colonnes serrées. De là, de véritables boucheries, des tableaux sanglants et aussi de touchants épisodes. De là, en poésie, des groupes, des scènes, des détails reproduits plus tard dans les basreliefs et sur la toile. Homère, comme toujours, a ouvert la cqfrière; en ceci encore, il est comme la source où tous les imitateurs sont venus puiser. Le fond du sujet, c’est-à-dire la peinture des batailles, peut sans doute, à la longue, devenir monotone; mais ce. qui sauve en grande partie cette monotonie, c’est la richesse de la palette d’Homère et la fécondité de son imagination. Nous aurons à le constater plus d’une fois dans la suite de ces Éludes. Laissons maintenant la parole au poète, et rappelons-nous que la lutte qui va s’engager, toute terrible, toute sanglante
qu’elle sera, n’est, après tout, que le prélude des grands combats homériques tels qu’ils sont décrits dans la plupart des chants de l’Iliade :
« Dès que les deux armées se sont avancées dans le « même espace, aussitôt s’entre-choquent les bou- « cliers, les lances et les forces des guerriers couverts « d’airain; les boucliers arrondis se heurtent entre « eux, un bruit affreux s’élève. De toutes parts les « cris triomphants des vainqueurs se mêlent aux gé- « missements des mourants, et le sang inonde la « terre. Ainsi, lorsque les torrents de l’hiver, se pré- « cipitant des montagnes, réunissent leurs eaux dans « un étroit abîme et de leurs sources abondantes « roulent sur des rochers caverneux; le berger en- « tend de loin dans les montagnes ce bruit redoutable ; « ainsi, dans la mêlée, naissent les cris et la terreur.
« Antiloque, le premier, renverse un vaillant « Troyen qui combattait aux premiers rangs, Éché- « polus, fils de Thalysias. Il l’atteint au casque chargé « de crins flottants et le frappe dans le front; la pointe « acérée pénètre l’os, et les ténèbres couvrent les « yeux du Troyen. Le valeureux Éléphénor, fils de « Chalcodon, chef des magnanimes Abantes, le saisit, « dans sa chute, par les pieds; il le traîne hors la « portée des traits, afin de le dépouiller au plus tôt * de ses armes. Mais cet empressement sera de courte « durée. L'intrépide Agénor l’aperçoit, entraînant le « cadavre; à l’instant, de sa lame d’airain, il lui perce « le flanc qu’Éléphénor, en se courbant, ne couvrit « point de son bouclier, et le prive des forces de la « vie. Ainsi perdit la vie le chef des Abantes. Autour « de lui s’engage un vif combat entre les Troyens et « les Grecs ; ils s’élancent les uns contre lés autres,
« semblables à des loups, et chaque guerrier abat un « autre guerrier.
« Ajax Télamonien frappe le fils d’Anthémion, le «jeune et beau Simoïsius. Sa mère, descendant de « l’Ida, l’enfanta sur les- bords du Simoïs, alors que « sur les pas de ses parents elle alla visiter les trou- « peaux ; c’est pour cela qu’on lui donna le nom de « Simoïsius. 11 n’a pu payer à ses parents chéris les • doux soins de son enfance ; sa vie fut de peu de « durée ; il mourut dompté par la lance du redoutable « Ajax. En le voyant à la tête de tous les autres, ce « héros le*frappe dans la poitrine, près de la mamelle « droite, et la pointe d’airain ressort derrière l’é- « paule. Simoïsius tombe dans la poussière comme « un peuplier né sur les bords humides d’un vaste « marais; sa tige est unie, mais à son sommet pous- »
« sent de nombreux rameaux ; coupé par le fer bril- « lant d’un habile ouvrier pour devenir, courbé par « sa main, la roue d’un char magnifique, l’arbre des- « séché demeure étendu sur les bords du fleuve.
« Ainsi Ajax dépouille Simoïsius , fils d’Anthémion.
« Antiphus, fils de Priam, couvert d’une cuirasse « étincelante, lance, au milieu de' la foule, un javelot « rapide contre Ajax; il le manque; mais le fer at- « teint dans l’aine un fidèle compagnon d’Ulysse,
« Leucus, au moment où il entraînait le cadavre de « Simoïsius. Lui-même tombe auprès du cadavre qui « s’échappe de ses mains. Ulysse, l’âme courroucée,
« à la vue de son compagnon immolé, s'élance à tra-*
« vers les premiers rangs de l’ennemi, armé d’un fer « brillant, s’arrête près des ennemis et portant de « tous côtés ses regards, il fait voler un trait étince- « lant. Les Troyens reculent à l’aspect du héros, lan-
« çant sa pique : mais il n’a point en vain lancé son «javelot; il frappe Démacoon, fils illégitime de « Priam, venu d’Abydos, amené par de rapides ca- « vales. Ulysse, irrité de la perte de so'n ami, frappe « de sa javeline la tête du Troyen; la pointe d’airain « traverse les deux tempes; ses yeux sont couverts « de ténèbres,, il tombe avec fracas, et ses armes re- « tentissent autour de son corps. Les plus braves re- « culent, et même l’illustre Hector. Les Grecs pous- « saien^ de grands cris, entraînaient les cadavres et « s’avançaient d’un pas plus rapide encore. Cepen- « dant, Apollon, voyant le combat du haut de Pergame, « s’indigne, et’ d’une voix forte, il anime les Troyens « en ces mots : •
« Courage, vaillants Troyens, ne cédez pas aux « Grecs;. leurs corps ne sont ni de roche ni de fer, « pour résister aux coups perçants de l’airain. Le fils « de Thétis, Achille, ne combat plus pour eux, mais « près de ses navires il nourrit une colère qui le « ronge.
« Ainsi, du haut des murailles parle ce dieu redou- « table. Mais la fille de Jupiter, la fière Pallas, anime « les Grecs; elle vole au milieu de la mêlée, là où « elle voit fléchir le courage des guerriers 1 . »
On est présent à cette lutte, on voit tout, pn suit toutes les phases de ce terrible engagement. Les détails si précis sur les différents personnages, acteurs de ce drame sanglant, font illusion. Ce qu’on a dit de Corneille au sujet des Romains, peut s’appliquer bien mieux encore à Homère, peintre éloquent de ces mêlées effrayantes. Il semble que, lui aussi, ait eu des
mémoires secrets sur les faits et gestes des Grecs et des Troyens du temps de la guerre de Troie. Il sait tous les personnages qui y ont pris part , il connaît leur origine, leur armure, leur caractère, leur vie et leur mort. Du reste, il n’est pas impossible qu 'Homère, né selon toute apparence dans un pays voisin de la Troade, ait eu, grâce à ses relations avec les habitants de cette partie de l’Asie, plus d’un renseignement précieux sur leurs ancêtres , de même que les Ioniens dont il descendait lui-même, pouvaient, à leur tour, l’avoir instruit sur maints détails concernant les Crées du continent directement mêlés à la guerre de Troie. Les traditions de ce genre devaient se conserver et se perpétuer avec d’autant plus de soin, que l’écriture — c’est notre conviction, du moins — était peu ou point connue à l’époque d’Homère. Dans le passage que nous venons de citer, Homère introduit, avec un grand art, au milieu de ces images de guerre, de charmants épisodes, de gracieux paysages. C’est un délicieux et touchant morceau que celui où l’on nous raconte la naissance et la mort de Simoïsius. Ce sont là de ces morceaux que Fénelon ne se lassait point d’admirer 1 . C’est toute une idylle. La poésie pastorale se trouve déjà, non pas seulement contenue en germe, mais toute florissante dans Homère; maints passages de l’Iliade et de l ’ Odyssée en font foi, sans compter celui que nous essayons de commenter en ce moment. Ainsi, la mère de cet enfant était née sur l’Ida;. elle en était descendue pour visiter ses troupeaux qui paissaient sans doute dans la plaine de Troie. C’est sur les bords duSimoïs
1. Lettre sur les occupations de l’Académie française, ch. v.
que sa mère mit au monde J’enfant, appelé, à cause de cette circonstance, Simoïsius. Les Orientaux, en effet, avaient la coutume de donner & leurs enfants des noms tirés des principales aventures qui se rapportaient d’une manière ou d’une autre, soit à leur naissance, soit à leur enfance, soit à d’autres circonstances encore. C’est ainsi, nous le verrons bientôt, que le fils d’IIector, Astyanax, a été appelé par son père Scamandrien, du nom du Scamandre, coulant non loin de Troie. Dans Sophocle, nous voyons le jeune fils d’Ajax, appelé Eurysacès, du nom de l’immense bouclier que portait son père. Et dans tout cet épisode, que de touchants sentiments du cœur! Simoïsius, dit le poète, ne put payer à ses • parents les soins qu’ils avaient pris de son enfance, Les enfants, en effet, en reconnaissance des peines qu’ils ont causées à leurs parents, ne leur doiventils pas une gratitude sans bornes? Et si les parents sont, comme ici, de pauvres bergers du mont Ida, c’est un appui et un soulagement pour leurs vieux jours qu’ils sont en droit d’attendre de leur fils. Homère donne à entendre tout cela dans ce beau vers : * Il n’a pu payer à ses parents chéris les doux « soins de son enfance; sa vie fut de peu de durée. » La comparaison du jeune Simoïsius, abattu par la lance d’Ajax, et gisant à terre, avec le peuplier, à la tige unie et à la belle chevelure coupé sur les bords d’un marais et demeurant pendant quelque temps desséché sur le rivage, est d’une grande beauté, d’une simplicité antique et tout à fait dans la manière d'Homère. Le poète aime ces détails chanrpêtres, détails où excelleront plus tard, en les renfermant dans un cadre spéeial, les Théocrite et
les Virgile. Ailleurs 1 , il compare le jeune Euphorbe tué par Ménélas, à un jeune plant d’olivier au beau feuillage, couvert d’une neige de fleurs, déraciné par les autans et couché auprès de la source près de laquelle iljavait poussé. Toutes ces comparaisons, pleines de vérité, de fraîcheur et de grâce, ont passé , d’Homère à l’auteur de Y Enéide, témoin Euryale mourant, rapproché d’une fleur purpurine tranchée par le soc de la charrue, et du pavot qui incline sur sa tige sa tête appesantie par une pluie d’orage*.
Simoïsius mort, la lutte n’en continue pas avec moins d’acharnement. Les Grecs sèment autour d’eux le carnage, et voici que pour la première fois les Troyens fuient, et Hector lui-même recule. La soudaine apparition d’Apollon sur les remparts d’ilion sa vjlle bien-aimée, excitant les Troyens à soutenir le combat, est d’un effet saisissant et forme un tableau vraiment épique. Combien les circonstances ici justifient cette intervention merveilleuse 1
iVec deus inters it, niai dignus vindice nodus.
Les Grecs, en effet, allaient, en ce jour peut-être, poursuivre leurs ennemis jusque dans Ilion même et s’emparer enfin de la cité de Priant ; voilà pourquoi Apollon veut repousser loin des siens une telle honte et un tel malheur.
D’autre part, le poète n’onblie jamais le héros principal du poëme. Le souvenir d’Achille absent plane sur toute Y Iliade. Homère, assurément, ne pouvait mieux louer son héros, ni faire ressortir da-