‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 44 sur 138 · V. 539 sqq · texte numérisé non relu

V. 539 sqq

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Sommaire : Le sixième livre de Y Iliade. — Hector quitte le champ de bataille pour ordonner des prières et des supplications dans Ilion. — Une cérémonie touchante. — Hélène et Pàris. — Andromaque ; adieux d’Hector et d’Andromaque ; examen détaillé de cet épisode — Rapprochements; Andromaque et la reine Kriemhilt dans le poème des Aïbelmgen. — Hector considéré comme fils, comme père et comme époux; sentiments justifiés par les mœurs du temps; exemples à l’appui, tirés des tragiques grecs, d’Hérodote et des Écritures. — Un passage célèbre entre tous; nouveaux commentaires; le burin de Flaxman. — Le TOtxpbî 5’ Sye jtoXXév i;j.e!vu>v et une pe.nsée de YAjax de Sophocle. — Les traducteurs d’Homère. — Citations. — Le Baxpuécv yù.iva.Kx. — Conclusions.

La lutte se prolonge à travers tout le cinquième chant consacré aux exploits du vaillant Diomède. Au début du sixième livre, le combat dure encore. Ajax, Diomède, Ulysse, Adraste, Ménélas, font chacun des prodiges de valeur. Pour la seconde fois, les Troyens accablés reculent. En ce moment, un des fils de Priam, l’augure Hélénus, engage Hector et Ênée, ses deux collègues dans le commandement des troupes, à ranimer le courage des Troyens, afin qu’ils soutiennent les efforts des Grecs; après quoi Hector re-

» tournera dans II ion ordonner des prières en l’honneur de Minerve si fortement irritée contre Troie. Ceci prépare, nous le verrons tout à l’heure, une suite d’épisodes que nous examinerons ; ces épisodes font une agréable diversion à toutes ces descriptions de combats, sujet principal de l’Iliade.

Quelques paroles de feu inspirées par les circonstances suffisent à Hector pour rassurer les siens. Le courage renaît dans leurs cœurs ; ils se retournent, et, par leur attitude martiale, font reculer lès Grecs. Alors Hector, après avoir fait connaître aax soldats le motif qui, pour quelques instants, lui fait quitter le champ de bataille, s’éloigne; et Homère, au génie toujours pittoresque, nous montre Hector se dirigeant vers Troie, convert tout entier de son bouclier, « dont la peau noirâtre frappe à la fois son cou et ses « pieds. » Laissons Hélénus à la tête des soldats troyens continuer à lutter contre les Grecs, et suivons Hector, ftector est entré dans Troie par les portes Scées, connues du lecteur, et qui tout à l’heure, nous l’avons annoncé ailleurs, seront le théâtre d’un bien touchant spectacle. Au-dessus de ces portes sont rassemblées une foule de femmes et de filles troyennes. Elles n’ont pas plutôt aperçu Hector qu’elles l’entourent et l’interrogent, celle-ci sur son époux, cellelà sur son fils, cette autre, sur son père. Mais Hector, ne. répondant pas à ces vaines questions, « leur rc- « commande à toutes d’aller implorer les dieux, car •< la plupart d’entre elles sont menacées de grands •> malheurs *. »

1. Ce mouvement rappelle cei autre, dans YÉnéidç : Hector apparaît en songe à Énée ; celui-ci l’interroge sur sa longue absence et lui adcesse une foule de questions. Mais Hector triste-

Tout entier aux instructions que lui a données Hélénus, Hector se dirige maintenant vers le palais de Priam. Le poète, en passant, nous fait de ce palais une intéressante description, qui peut nous donner jusqu’à un certain point une idée de l’architecture des temps héroïques. Nous ne nous y arrêterons pas. Dans l’intérieur de ce palais, Hector rencontre sa vénérable mère se rendant chez l’une de ses filles dont les appartements étaient proches du sien. Hécube, en ce moment, était loin de s’attendre à trouver son fils Hector sur son chemin. A la vue de ce cher fils depuis si longtemps sorti des murs d’Ilion pour combattre l’ennemi, elle est agréablement surprise; elle lui touche la main et l’interroge. Ce retour subit d’Hector l’alarme; Troie serait-elle cernée de près par les Grecs ? Ah ! sans doute, il vient offrir des vœux à Jupiter. Et voici qu’elle propose à son fils de réparer ses forces en goûtant, dans une coupe qu’elle lui présente, la douce liqueur d’un vin généreux, puis il fera des libation* aux dieux. Mais le sage et religieux Hector refuse. Au lieu de le fortifier, le vin

ment préoccupé de choses bien autrement graves, ne répond pas davantage aux vaines questions d’Énée et se hâte de lui donner des ordres importants; voici ce passage :

O lux Dardaniæ ! spes o fidissima Teucrum !

Quæ tanta: tenuere moræ ? quibus Hector ab oris Exspectate venis! ut te post multa tuorum Funera , post varias hominum urbisque labores Defessi adspicimus ? Quæ causa indigna screnos Fœdàvit vultus ? aut cur hxc vulnera eerno ?

llle nihil: nec me quærentem vana moratur;

Sed graviter gemitus imo de peclore ducens •

Heu fuge , nate dea, teque his , ait , eripe flammis, etc.

,• (Æn., Il, v. 281 sqq.)

pourrait lui troubler la raison ; et, d’ailleurs, ce n’est pas les mains souillées de poussière et de sang qu’il osera implorer le puissant fils de Saturne. Puis, au nom d’Hélénus le prophète, il prie sa mère d’offrir des présents et des vœux à Pallas dont la statue est placée dans la citadelle d’Ilion. Quant à lui, il ira, dans cet intervalle, trouver Pâris, afin de le déterminer à sortir d’Ilion pour se battre avec les'autres Troyens contre l’ennemi commun. Cependant Hécube, après avoir fait convoquer les plus illustres Troyennes, monte dans un appartement odoriférant, choisit parmi de riches tapis apportés jadis de Sidon par Pâris, le plus éclatant et le plus précieux, qu’elle destine à la déesse; puis rejoignant les Troyennes qui l’attendent, elle se dirige avec elles vers le temple de Minerve. Toutes ces femmes traversent donc en procession les rues d’Ilion. Elles arrivent près du temple de Pallas. Théano, prêtresse du temple et femme d’Anténor, allié à la royale famille, en ouvre les portes. On entre. Tout^ les Troyennes élèvent leurs mains vers la statue de la divinité; puis, la prêtresse, prenant le voile des mains d’Hécube, l’étend sur les genoux de la déesse et la prie « de « briser la lance de Diomède et de le renverser lui- « même, le front dans la poussière devant les portes « Scées. » Elle promet ensuite à la déesse de lui immoler de nombreuses victimes, « si elle veut prendre « pitié des Troyens, de leurs femmes et de leurs « tendres enfants. »

Pieuse et touchante cérémonie! ce n’est pas seulement là une belle peinture poétique, mais un tableau de mœurs; car c’est ainsi que chez les anciens, dans les grands dangers publics, on implorait les

dieux ’. Mais, hélas 1 Vaine précaution! Inutile piété! « La déesse refuse de les exaucer. » C’est le aversa deæ mens. On prévoit ainsi, et de loin, les maux futurs des Troyens; et de là se reflète sur le reste de ce chant et surtout sur l’épisode célèbre auquel nous allons bientôt arriver, je ne sais quelle tristesse et quelle mélancolie qui serre le cœur.

Hector arrive au palais de Péris, bâti à grands frais au milieu môme du palais paternel. Il traverse le vestibule, les salles magnifiques, et le voilà sur le seuil de la chambre nuptiale de Péris, assez voisine de l’appartement d’Hector et d’Andromaque. Hector, tenant toujours sa lance à la main « dont la pointe « d’airain , entourée d’un anneau d’or, étincelle au « loin, » pénètre dans la chambre de Péris. Péris, en ce moment, polissait ses armes, tandis qu’Hélène, assise près de lui, distribuait de l’ouvrage à ses femmes. Hector ^ccable son frère de reproches; Péris en reconnaît la justesse, et il promet à son frère de le rejoindre pour marcher avec lui contre les Grecs. Hélène est présente à cette scène. Elle souffre de la lâcheté de Pâris, autant qu’elle gémit sur sa propre situation. Les remords ne la quittent pas *. Hélène dit à Hector de s’arrêter

1. Virgile s’est souvenu de ce passsge. Pendant qu’Énée tient assiégé la ville de Laurente, capitale de l’empire de Latines, la reine Amate avec Lavinie, sa fille, et les principales matrones de .Laurente, court dans le temple de la déesse implorer le secours de Minerve. Leur prière n’est que la traduction de celle de Théano, dan3 Homère:

Armipotens . præses belli, Tritonia virgo, . ■

Frange manu telum Phrygii prædonis, et ipsum Pronum sterne solo, purtisque effunde sub altis.

(Æn., XI, 4R3-48Ô.V

2. << Hector, dit-elle, frère d’une misérable, auteur de mill<'

et de se reposer quelques instants. Hector refuse. Ou’Hélène ranime le courage de Pàris ; quant à lui, H ira rejoindre les Troyens qui l’attendent: mais avant, il se rendra dans sa demeure pour voir son épouse chérie et son jeune fils, « car, ajoute-t-il, <r j’ignore si je retournerai près d’eux encore une « fois ou si les dieux doivent bientôt m’accabler. »

Pour qui connaît la suite des événements, ces paroles sont d'un effet touchant. Il va voir sa femme et son fils, mais ce sera pour la dernière fois, et il sortira ensuite de Troie pour n’y plus revenir que sous la forme d’un cadavre.

Hector arrive dans sa demeure ; mais il n’y trouve pas la belle Andromaque. Il interroge ses esclaves : où est Andromaque? L’une de ces esclaves le lui apprend : « Andromaque est montée sur une haute « tour d’Ilion dès qu’elle a su la déroute des Troyens « et la grande victoire des Grecs. Elle s’élançait vers « les remparts, semblable à une femme dont la rai-

« maux, et objet d’horreur, plût aux dieux que le jour où ma « mère me mit au monde une tempête fatale m'eût emportée sur « les monts ou dans les flots de la mer retentissante; le flot m’au- « rait engloutie avant l’accomplissement de tous ces malheurs, a Mais puisque les dieux ont résolu tant de maux, que n’ai-je été « du moins l'épouse d’un brave guerrier, capable d’être sensible « à la honte et â l’indignation des hommes! Pour celui-là, son âme * est sans force, et il n’en aura jamais; il recueillera, je pense, « le fruit de sa lâcheté. Entrez cependant,, prenez place sur ce a siège, ô mon frère, vous qui êtes en butte à tant de fatigues à « cause de moi misérable, et pour le crime de Pâris. Tous deux, a Jupiter nous fit naître - 60 us un destin funeste et la postérité la « plus reculée s’entretiendra de nous » (v. 344-359). C’est ainsi qu'Homère dans toute l’Iliade sait rendre Hélène intéressante. Avec quelle sévérité elle se juge elle-même! Quelles expressions que celleà-ci, en parlant d’elle : xuvô;, xaxoprixàvou, èxpuoee- <r»i;, chienne, artisane de malheurs, objet d’horreur.

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« son est égarée ; près d’elle, la nodtrice portait son « jeune enfant » Voilà le personnage d’Andromaque annoncé en dedx mois. Andromaque nous apparaît tout de suite avec son double caractère d’épouse et de mère. La femme d’Hector, justement alarmée au sujet d’Hector exposé aux coups des Grecs victorieux, n’a pas eu la patienee de demeurer chez elle. Elle s’est donc précipitée vers le rempart, elle est montée sur une haute tour. Son inquiétude et sa douleur sont rendues par ce seul trait : « elle était « semblable à une femme dont la raison s’est éga- « rée. » Andromaque, tout de suite aussi, nous apparaît comme mère : .« près d’elle, la nourrice portait « son jeune enfant. » Ce gage précieux de l’amour d’Hector, elle ne veut point s’en séparer ; il accompagnera tous ses pas.

Hector n’ayant trouvé dans sa demeure ni sa femme , ni son fils s’éloigne, impatient qu’il est de revoler au combat. Il ne s’attendait plus, ce semble, à les voir, ni l’une ni l’autre, pour le moment du moins,’ peutêtre même jamais, puisqu’il n’était pas sûr de revenir dans Ilion. Il en souffre sans doute ; mais le temps est précieux pour lui. Les Troyens se battant dans la plaine peuvent avoir besoin du secours de son bras. Et Homère nous le montre sortant promptement du palais de Priam pour retourner au champ de bataille. Le voilà déjà aux portes Scéés, qui s’ouvrent sur la plaine de Troie. Mais c’était précisément sur la tour placée au-dessus de ces portes que s’était rendue Andromaque avec son jeune enfant. C’est du haut de cette tour qu’elle aperçoit Hector qu’elle

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