Il, VI
croyait hors de* murs d’Ilion. Cette rencontre est d’autant plus intéressante qu’elle est inopinée: et c’est elle qui donne lieu à l’épisode célèbre connu sous le nom des Adieux d'Hector et et Andromaque .
Ce morceau, sur lequel nous allons nous étendre avec une sorte de prédilection,, est un des plus connus et l’un des mieux appréciés de Ylliade. Il a été traduit dans toutes les langues, il a été imité par les plus grands maîtres de l’art chez les anciens et chez les modernes; il est justement consacré par les suffrages et l’admiration des siècles.
Dans cet épisode, Homère nous apparaît encore sous un nouvel aspect ; nous y trouvons comme une face nouvelle de son universel génie. Oui, ce qui frappe chez ce grand poète, c’est son universalité. La nature extérieure, par exemple, qui la connaît mieux qûe lui? Qui peint comme lui les batailles, lg£ paysages, les tempêtes, les grands et si variés spectacles de la mer? Qui mieux aussi que ce même Homère dépeint les douces affections de la famille; partant, les touchantes émotions de l’âme? Ainsi que Shakespeare, le seul génie qu’on puisse lui comparer, il sait être à la fois terrible et tendre, vigoureux et doux, sombre et gracieux; il a, quand il le faut, une imagination pleine de charmes, et des coups de pinceaux délicats comme le seraient ceux d’une femme. C’est précisément cette tendresse, celte douceur, cette grâce et cette délicatesse qui caractérisent presque partout l’épisode des adieux d’Hector et d’Andromaque. Cet épisode, composé de cent et quelques vers seulement, renferme, je ne dirai pas autant de beautés que de vers, ce ne serait pas encore être assez juste envers son auteur, mais je dirai volontiers,
ÉTUDES SUR IIOMÉRE.
autant de beautés que de mots. Le lecteur en jugera. Nous commenterons au fur et à mesure. Voici com-
ment le poëte entre en matière :
« Andromaque vint au-devant de son époux Sa
« suivante l’accompagne, portant sur son sein leur « fils encore dans l’âge le plus tendre et qui ne par- « lait point encore.. Unique rejeton d’Hector, il était « aussi beau qu’un astre brillant. Son père le nom- « mait Scamandrien, mais tous les autres Troyens ® l’appelaient Astyanax, parce que le seul Hector pro- « tégeait Ilion. A la vue de son enfant il lui sourit en « silence. Andromaque s’approche du héros en ver- « sant des larmes. » ' .
Voilà Homère avec sa délicieuse naïveté; il ne craint pas de prendre tous les tons. Au milieu de la sévère épopée, il place un enfant avec sa nourrice ; et autour de cet enfant, ses parents. Cet enfant marqué pour de si grandes destinées, mais qui plus tard devait si cruellement expier le sort de sa naissance \ de quelle aimable façon Homère nous le fait connaître! Qu’elle est poétique la comparaison de cet enfant avec une étoile radieuse! Je ne sais même pas si l’expression n’est pas devenue proverbiale depuis. Est-ce qu’on ne dit pas beau comme urv astre *? Les détails qui suivent sont encore pleins de charme. Le silrnom donné à cet enfant par son père, surnom emprunté au fleuve qui coule près de Troie, est d’une touchante vérité en même temps qu’il peint bien la tendresse d’Hector pour son fils. Que de pa-
1. Nous suivons ici la tradition adoptée par Euripide, Virgile et Sénèque, et d’après laquelle les Grecs ont fait mettre Astyanax à mort après la chute d’Ilion.