‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 46 sur 138 · Le texte porte en effet : à)îyxtov àirrÉpi xaXcjj · texte numérisé non relu

Le texte porte en effet : à)îyxtov àirrÉpi xaXcjj

rents, en’effet, dans l’effusion de leur tendresse donnent à leurs enfants do ces noms qui en disent plus à leur cœur que les noms "Véritables! Et puis que d’amour dans ce sourire d’Hector à la vue de son jeune enfant! 11 lui sourit en silence. On comprend ce silence chez Hector. C’est l’émotion des joies paternelles qui lui bouleverse les entrailles et lui coupe la voix. Il y a si longtemps qu’il n’a vu son fils! Chez le père, l’émotion se trahit par ce sourire silencieux; chez la mère, par des larmes. Andromaque a comme le pressentiment que son bonheur sera de courte durée; ell^e craint pour les jours d’Hector qui s’en va retrouver les Troyens dans la plaine; elle voudrait modérer sa fougue naturelle pour le conserver à elle et à son fils.

« Prenant la main de son époux et l’appelant de son « nom, elle lui parle en ces mots :

« Cher époux, ton courage te perdra. Es-tu donc « sans pitié pour ce tendre enfant et pour moi mal- « heureuse qui serai bientôt ta veuve; car bientôt les « Crées t’immoleront en réunissant tous leurs efforts? « 11 vaudrait bien mieux pour moi, si je devais être « privée de ton appui, de descendre sous la terre. Je « n'aurai plus d’autre consolation lorsque tu auras « subi ta destinée. Il ne me restera que la douleur. « J’ai perdu mon père et mon auguste mère. Le ter- « rible Achille a tué mon père quand il ravagea la « ville populeuse des Ciliciens, Thèbes aux portes « élevées.... J’avais sept frères, tous en un jour sont « descendus aux enfers; car le terrible Achille aux « pieds légers les a tous mis à mort. Ma mère..., « Diane l’a percée de ses flèches, au milieu dé son « palais. Hector, tu es pour moi mon père, ma véné-

ÉTUDES SUR HOMÈRE. v 143

« rable mère, tu es mon frère et tu es aussi mon « tendre époux. Prends donc pitié de moi, reste ici « sur cette tour; ne laisse pas ton épouse veuve et ton « enfant orphelin 1 2 . »

Ce morceau est empreint de toute l’éloquence du cœur. En cet endroit, Andromaque est surtout épouse. Quand Hector, hélas ! ne, sera plus, le fjoëte saura peindre en elle non moins admirablement la mère. Ce sont ici les alarmes de la femme qui craint pour les- jours de son époux, de la femme dévouée et aimante, modèle dans la nature comme elle l’est devenue depuis dans le domaine de l’art. Combien, — on ’ ne saurait trop le faire remarquer, — combien, en ces tetnps reculés et barbares, florissaient déjà ces doux, sentiments dont la famille est le principe et le centre ! Et en ce point, Y Iliade comme Y Odyssée, ne sont en effet que l’expression des mœurs contemporaines et l’image exacte de la vie d’alors. La guerre avec Routes 'ses exigences, et la vie des temps héroïques avec toutes ses aventures, loin de relâcher les liens du cœur, ne faisaient que les resserrer davantage par les alarmes qu’y entretenait sans cesse l’imminence du danger si souvent suspendu, comme ici, pair exemple, sur ce qu’il avait de plus cher*. 'Aussi comme ici le grand et noble amour d’Andromaqùe pour Hector se fait jour ! Hector est tout pour. Andromaque ; elle est orpheline de père et de mère ; elle n’a plus de fanaille, plus de parents, elle n’a plus que lui ; mais Hector remplace tout cela pour elle ; ainsi, si Hector allait périr, elle n’aurait plus rien

2. Voy. à ce sujet les excellentes réflexions de M. S Delorme. (L s h ointiies d’Homère, ch. xvi )

dans ce monde; le vide se ferait autour d’Andromaque; autour d’elle' tout s’assombrirait et se ternirait ^ et dans sa douleur elle n’aura plus d’autre consolation que la morty d’autre refuge que le tombeau 1 !

1. Il avait bien compris la beauté de ce morceau, le poète Sophoclê, qui comme tous les tragiques grecs découpait, pour ainsi dire , ses drames dans Y Iliade. Je trouve dans la tragédie à’Ajax une situation tout à fait analogue et qui est comme le commentaire de celle-ci. Ajax, un des héros de l’Iliade, avait demandé, après la mort d’Achille, les armes- du fils de Pelée. Mais ce fut Ulysse qui les obtint. La douleur lui troubla la raison. Dans'son délire, Ajax égorgea, pendant la nuit, tous les troupeaux du camp, croyant massacrer son rival et les capitaines de l’armée. Revenu de sa fureur et confus de se voir la risée des Grecs, il résolut de se donner la mort. Tecmesse, prisonnière de guerre, son esclave devenue sa femme, selon les lois barbares du temps, et qui lui Avait donné un fils encore en bas âge, surnommé Eurysacès (tùpùç, aây. o;), du nom du large bouclier de son père, cherché à retenir son bras. Comme Aridromaque dans Homère,- Tecmesse s’efforce dans Sophocle d’attendrir son époux parla triste perspective de sa femme et de son fils abandonnés à la merci d’un ennemi cru,el, s’il venait à mourir. Les traces de l’imitation sont évidentes ; nous laissons au lecteur le plaisir de faire de lui-même les rapprochements.

- Tecmesse s’exprime ainsi : ,

« Ajax, ô mon maître, il n’est pas de plus grand mal pour les i hommes que la servitude. J’étais née d’un père libre, puissant « entre tous, parmi les Phrygiens, par ses richesses. Maintenant «je suis esclave. Ainsi l’ont voulu les dieux et ton bras. Depuis le «moment où je suis entrée dans ta couche, je n’ai plus eu dé « pensée que pour toi.

« . • Prends pitié, ô mon roi, de ton fils. Si encore en-

« fant, et privé de tes soins, il vit dans le délaissement sous des «tuteurs ennemis, songe quels maux tu nous prépares, à lui « comme à moi, en mourant. Hormis toi, je n’ai personne sur a qui tourner mes regards. Tu as ruiné ma patrie la lance à la « main; un -triste destin m’a enlevé mon père et ma mère mainte- « nant descendus au. séjour de Pluton. Ai-je une autre patrie, une * autre fortune que la tienne? Je n’ai de salut qu’en toi; conserve « de moi quelque souvenir. » (Sophocle, Ajax, v. 85 sqq.)

En cherchant parmi les diverses productions épiques que nous ont léguées les littératures de tous les pays, quelque chose que je pusse opposer à ces premières paroles d’Andromaque s’efforçant de retenir Hector et tremblant pour sa vie, ce n’est pas sans une réelle satisfaction que j’en ai trouvé, en quelque sorte, le pendant, avec d’autres personnages et d’autres mœurs , dans le fameux poème des Nibelungen. Au moment où le beau et vaillant Sîfrit, le tendre époux de Kriemhilt, s’apprête à partir pour une chasse où Gunter et le traître Hagene ont résolu de le faire périr, la belle et vertueuse Kriemhilt cherche à retenir son époux. Kriemhilt, elle aussi, avait tout quitté pour Sîfrit : famille, pays, amis. Quand elle voit Sîfrit sur le point de s’éloigner, ses alarmes sont les mêmes que celles d’Andromaque :

« Jamais Kriemhilt ne ressentit tant de

® peine. Elle se prit à gémir, la noble reine, de ce « qu’elle eût jamais reçu l’existence. Elle versa des « larmes sans mesure, la femme merveilleusement « belle.

« Elle dit au guerrier :

« Laisse là cette chasse. J’ai rêvé cette nuit d’un « malheur, comme si deux sangliers sauvages te « poursuivaient sur la bruyère, et les fleurs en de- « vinrent rouges. En vérité, c’est une grande an- « goisse qui me fait pleurer ainsi.

« Je crains fortement des machinations enne- « mies.... Reste ici, cher seigneur, mon dévouement ® te le conseille.

« Seigneur Sîfrit, je crains que tu ne succorc-

« bes. J’ai rêvé cette nuit d’un malheur, comme si « deux montagnes tombaient sur toi; et jamais je ne

- devais te revoir! Oh! si tu veux me quitter, cela « me fera de la peine jusqu’au fond du cœur 1 2 . » Dans cette scène, l’auteur, quel qu’il soit, des Nibelungen, n'a voulu peindre lui aussi que les alarmes et les terreurs de l’épouse ; et nous verrons plus tard avec quelle douloureuse éloquence Kriemliilt pleurera la mort de son cher Sîfrit, dans une scène que nous rapprocherons de celle de l’Iliade où Andromaque se lamente au sujet du trépas d’Hector.

Dans Homère, Andromaque finit, on se le rappelle, par où elle avait commencé : « Aie donc pi- « tié de moi, reste ici sur cette tour, ne laisse pas « ton épouse veuve et ton fils orphelin. » C’est à l’aide de cet argument si puissant et aussi si touchant qu’elle espère attendrir Hector. Car elle le sait capable d’immoler les affections les plus vives au devoir, et au salut de la patrie. Elle le connaissait bien ; elle ne se trompait point. Je n’en veux pour preuve que le début de la réponse d’Hector :

« Chère épouse, toutes ces pensées m’occupent aussi, « mais je rougirais trop devant les Troyens et les « Troyennes au long voile, si, comme un lâche, je « me tenais à l’écart pour éviter le combat. Ce n’est « pas ce que m’inspire mon courage. J’appris toujours « à être brave et à combattre au premier rang parmi « les Troyens pour soutenir la gloire de mon^ère et « la mienne*. »

Hector, d’ailleurs, semble vouloir prouver à Andromaque que pour faire mentir les présages connus au sujet de la prochaine chute d’ilion, il ne faut pas

1. Les Nibelungen, traduction nouvelle par M. Emile de Laveleye, p. 135. (Paris, 1861, Hachette.)

qu’elle le retienne; car il lui importe de faire tous ses efforts pour retarder, du moins, la catastrophe : « Oui, je le sens au fond de mon cœur, et ma raison « me le dit, un jour viendra où périra la ville sacrée « d’Ilion, où Priam et le peuple de Priam périront à « la fois. » Et voici qu’il songe à l’avenir, et ce triste avenir l’effraye; ses entrailles s’émeuvent. Sous le guerrier reparaît l’homme; sous le héros, l’époux : « Mais ni les malheurs à venir des Troyens, d’Hécube « elle-même, ni ceux du roi Priam et de mes frères « qui, vaillants et nombreux, tomberont dans la pous- « sière sous des mains ennemies, ne me préoccupe- « ront autant que ta propre destinée, lorsqu’un Grec « cuirassé d’airain t’entraînera tout en larmes après « t’avoir ravi la douce liberté 1 Alors, dans Argos, tu « tisseras de la toile pour une maîtresse étrangère, « tu puiseras de l’eau dans les fontaines de Messéis « ou d’Hypérée, le cœur plein d’amertume, courbée « sous la dure nécessité. Alors quelque Grec dirait « en voyant couler tes larmes : voilà l’épouse d’Hec- « tor qui parmi les Troyens excellait à combattre, « lorsque autour d’Ilion on livrait ces grandes ba- « tailles. C’est ainsi qu’on parlera, et ce te sera une « nouvelle douleur de n’avoir plus ton vaillant époux « pour éloigner de toi le jour de l’esclavage. Mais « puisse la terre amoncelée couvrir mon corps ina- « nimé avant que j’entende tes cris et que je te sache ► « arrachée de ces lieux 1 . »

Chez Hector, on l’aura remarqué, l’amour conjugal l’emporte sur toutes les autres affections. Hector est assurément un fils dévoué et aimant; Priam et Hé-

cube lui sont chers, il n’aime pas moins ses frères et tous les autres Troyens, mais il aime par-dessus tout Andromaque, sa jeune et chaste épouse. Cela est dans la nature. Dieu ne l’a-t-il pas dit lui -même?

« L’homme quittera son père et sa mère pour s’atta- « cher à sa femme et ne faire qu’une chair avec elle 1 . » Aussi, chez Hector, quelle préoccupation de l’avenir d’Andromaque ! Et sous quelles sombres couleurs son imagination se le représente pendant quelques instants du moins! Il n’y a rien, du reste, dans cette perspective qui ne soit justifié par les mœurs du temps. Les anciens ne connaissaient pas comme nous autres modernes ce sentiment d’humanité et de charité universelle qui adoucit, après la guerre, le sort des vaincus. Chez les anciens, le cri de triomphe était : Væ viclis! Malheur aux vaincus 1 Vaincus, il fallait servir. Voyez dans Euripide, par exemple — et Euripide s’inspirait certainement des mœurs de son pays et de son temps — voyez comment Hécube et Polyxène envisagent l’avenir. Aussitôt Troie tombée, elles se voient déjà réduites, dans la maison de leurs vainqueurs, à coucher sur la dure, revêtues des lambeaux de la misère, et forcées aux plus viles fonctions de la condition servile, à balayer les appartements, à veiller aux portes, à soigner les petits enfants, à filer les habits du maître, à pétrir le pain, etc.’. Sophocle, dans la tragédie d ’Ajax, dont nous avons parlé plus haut, prête des craintes à peu près analo- * gués à Tecmesse, la femme d’Ajax. Si le héros meurt, quel sera l’avenir de sa compagne? Et la voilà qui

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