Josué, IX
On comprend qu’une telle idée navre le cœur d’Hector, et qu’à une telle perspective il préfère mille fois la mort.
Vient alors une scène charmante, pleine de naïveté et de naturel, et sur laquelle l’admiration des critiques semble également épuisée 1 . Citons cependant et puis, commentons à notre tour.
« A ces mots, l’illustre Hector étend les bras pour « prendre son fils; mais l’enfant se rejette sur le sein « de sa nourrice, à la belle ceinture, en poussant un « cri de terreur. L’aspect d’un père qu’il aime le « trouble ; il est effrayé à la vue de l’airain étincelant « et de l’aigrette aux crins de cheval qu’il voit flotter « menaçante au sommet du casque. Alors se prit à « rire son tendre père ainsi que son auguste mère*.»
N’est-ce pas prendre la nature sur le fait? L’art ne se confond-il pas ici avec la vérité? Quel groupe noble et touchant I Le burin d’un grand artiste moderne, intelligent interprète du génie d’Homère, l’a reproduit avec un rare bonheur, comme tant d’autres beautés de l’ Iliade* 1 Ce père qui en présence de la mère veut prendre un instant dans ses bras, pour le caresser, ce cher enfant, son unique rejeton ; et cet
t. Voy. entre autres, Rollin, Traité des Études ; Bitaubé, Remarques sur le sixième chant de Y Iliade; Dugas Montbel, Observations sur le sixième chant de l'Iliade; Chàteaubriand, Génie du christianisme, liv. II, ch. vi; M. Saint-Marc Girardin, Cours de 'littérature, dramatique, t. I , p. 266 sqq. , 2* édit.; M. Philarète Chasles, Études sur l'antiquité, Paris 1847, p. 226 et suivantes; M. F. Ph. Cambouliu, Les Femmes d’Homère , Paris, 1854, p. 9, 10, 11, 12. M. L. Ménard, De la morale avant les philosophes , ch. iv.
3. L’Anglais Flaxman. Voy. The Iliad of II orner edited hy C. C. Fellon, voit h english and F laxman's illustrative designs, Boston, 1833.
enfant qui dans l’ignorance de son âge ne peut rien comprendre à 6e qui se passe autour de lui, quels charmants et gracieux détails 1 Puis l’éclat de cette armure guerrière épouvante le jeune Astyanax, qui avec une terreur enfantine se rejette sur le sein de sa nourrice. Frappante image de la naturel II n’y a pas moins de vérité d’observation dans le sourire que cette vue fait naître sur les lèvres des parents d’Astyanax. Au milieu de leurs chagrins et de leurs douleurs, un éclair de joie les traverse. Les enfants avec leurs douces espiègleries n’ont-ils pas toujours eu le privilège de chasser, ne fût-ce que pour un instant, . les inquiétudes et les soucis de leurs parents?
A cette scène, le grand peintre qui s’appelle Homère fait succéder cette autre non moins admirable et non moins admirée. Traducteurs et critiques se sont tous efforcés, à l’envi, les uns de reproduire, les autres de faire ressortir ces grandes et simples beautés. Continuons de citer et de traduire :
« Aussitôt l’illustre Hector enlève de sa tête le « casque qu’il pose sur la terre où il resplendit tout « à l’entour ; il embrasse son fils bien-aimé, le baie Jance dans ses bras, puis, implorant Jupiter et les « autres dieux : Jupiter, dit-il, et vous autres dieux, « faites que mon fils soit comme moi illustre parmi « les Troyens, qu’il ait ma force et mon courage, qu’il « règne puissamment sur Ilion*. Que l’on dise un
1. a Comment ce qu’Hector dit ici peut-il s’accorder avec ce a qu'il a déjà dit, qu’il sait qu’Ilion serait saccagé par les Grecs? « 11 faut se souvenir que c’est ici une prière. Hector, dans un a excès d’émotion et de tendresse pour son fils, prie les dieux a qu’ils conservent Troie, et que son fils puisse y régner. Il est a toujours permis de demander à Dieu d'apaiser sa colère et de « changer ses décrets. » (Mme Dacier.)
« jour à son retour des combats : Celui-ci lest plus « vaillant encore que son père. Qu’il rapporte les dé- « pouilles sanglantes de son ennemi immolé, et que « sa mère s’en réjouisse dans son cœur.
« Il dit et remet son fils entre les mains de son « épouse chérie, qui le reçoit dans son sein parfumé « avec un sourire mêlé de pleurs 1 . *
Le seul commentaire à faire ici serait celui que Voltaire proposait de mettre au bas de chaque page de Racine. Hector, on l’a remarqué, « distrait les. « inquiétudes de l’épouse à l’aide des espérances de « la mère*. » Il fait, en effet, entrevoir à A ndromaque un brillant avenir pour leur fils. Si Hector doit mourir, Astyanax lui succédera; ce sera un autre luimême. Comme Hector, les Troyens, un jour, le tiendront en respect et en honneur. Puis, quelle sauvage tendresse, digne des temps héroïques, dans le vœu que fait Hector de voir son fils revenir un jour du combat chargé des sanglantes dépouilles d’un ennemi terrassé ! et comme il associe la mère à ce triomphe ! Il chatouille ainsi l’orgueilleuse faiblesse du cœur maternel d’Andromaque. Mais, au milieu de toutes ces beautés, un trait admirable entre tous, qui en dit plus long que toutes les définitions sur le sentiment qu’il exprime, je veux parler du profond amour d’Hector pour son fils. Un grand écrivain l’a dit 3 : le chef-d’œuvre de la création, c’est le cœur d’un père. On a vu, en effet, des frères jaloux de leurs frères, des sœurs jalouses de leurs sœurs; mais un père jaloux de son fils! une telle chose ne serait qu’une
2. M. Saint-Marc Girardin, Cours de littér. dram ., t. I, p. 269.