‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 55 sur 138 · II., IX, v · texte numérisé non relu

II., IX, v

son noble repentir, ce roi, qui s’était laissé entraîner à l’injustice par la passion, se relève singulièrement à nos yeux.

Nestor est heureux -de sa victoire sur l’esprit et le cœur d’Agamemnon. Il ne s’agit plus maintenant que de choisir des ambassadeurs pour porter à Achille des paroles de paix, pour lui faire connaître l’état alarmant des Grecs, le repentir du chef de l’armée et ses propositions conciliantes. C’est Nestor qui choisit les députés, et l’on reconnaît sa prudence ordinaire dans ce choix : il a désigné, en effet,- Ulysse, Ajax et Phénix. Ulysse, l’homme fertile en ruses, en sages conseils, et aussi l’homme éloquent par excellence, on le sait; Ajax, une des grandes figures de l’armée, 'un prince puissant, un guerrier d’une incomparable valeur, l’ami et le compagnon d’armes d Achille, et dont nous avons parlé dans le précédent chapitre à propos de la tragédie qu’a inspirée plus tard à Sophocle la mort si déplorable de ce héros; enfin Phénix, le gouverneur du même Achille, celui qui l’a élevé, instruit dans la vertu comme dans l’art de la guerre, et qui, pour ne point se séparer de lui, l’a suivi par les ordres de Pélée même jusque sous les murs de Troie. Avant de quitter la tente du roi où s’est tenu cette sorte de conseil de guerre, on cherche à se concilier, selon l’usage, la faveur des dieux. Lés hérauts d’armes épanchent une eau pure sur les mains des rois ; les coupes remplies de vin leur sont ensuite distribuées ; on fait des libations en l’honneur des immortels, et l’on demande à Jupiter d’avoir pitié des misères des Grecs. Les anciens aimaient à mêler ainsi la religion à toutes les circonstances importantes de la vie ; et cette prière, il faut en conve-

nir, comme la cérémonie qui la précède, donne encore plus de solennité à cette ambassade. Les envoyés cependant sortent de la tente, et nous reconnaissons encore la patriotique sollicitude de Nestor, quand nous le voyons tourner ses regards sur chacun des députés et conjurer particulièrement Ulysse de tout tenter pour fléchir et ramener Achille. C’est en eux et surtout en Ulysse que l’héroïque vieillard met maintenant tout son espoir.

Ici nous entrons dans le sujet même du neuvième livre. Le sujet du livre, c’est en effet Yambassade auprès d’Achille ! Ihtaèv.a. upos ’ A/tXXsa. Différentes scènes vont se succéder, pittoresques, et d’une beauté vraiment antique. Il fait nuit; voici les députés précédés de deux .hérauts d’armes. Us marchent le long de la flotte des Grecs, sur les bords de la mer; car les vaisseaux d’Achille étaient placés à l’extrémité de la ligne. L’Océan, indifférent comme toute la nature à tout ce qui préoccupe les hommes, oontinue à briser ses flots contre la grève. A la vue de cette mer, les ambassadeurs adressent leurs prières au dieu qui la domine, à Neptune; ils lui demandent de leur donner de fléchir aisément le cœur dti petit-fils d’Éaque.

. Les voilà enfin près des vaisseaux et de la tente d’Achille, qui, depuis le jour de sa querelle avec Agamemnon, vit là, retiré, en compagnie de ses soldats et de Patrocle, son plus cher ami.

« Ils trouvent Achille qui charmait son âme aux « sons d’une lyre harmonieuse, belle, richement dé- « Corée, surmontée d’une couronne d’argent ; il l’a- « vait prise parmi les dépouilles en ravageant la ville « d’Éétion ; avec cette lyre, il adoucissait sa colère et

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« chantait les exploits des héros. Le seul Patrocle « était assis devant lui ; il attendait en silence qu’Éa- « eide eût cessé de chanter 1 . »

C’est là; assurément, une belle image des temps héroïques. Le fougueux Achille calme ses chagrins en célébrant les faits d’armes des grands hommes qui l’ont précédé. Telle a donc été, de tout temps, la puissance de la musique; elle dissipe la tristesse, calme les passions et fait renaître la sérénité. Homère ajoute ;

« Les envoyés s’avancent conduits par Ulysse. Ils « s’arrêtent devant Achille. Surpris, il se lève, et, « tenant toujours sa lyre, il quitte le siège où il re- « posait. Patrocle, de même, se lève à l’aspect de ces « guerriers. Alors, le vaillant Achille leur prenant la « bain :

« Je vous salue, dit-il; je reçois eir vous des amis; « sans doute une dure nécessité vous amène, ô vous « qui, malgré mon courroux, de tous les Grecs me

* fûtes les plus chers. »

« Ayant ainsi parlé, le divin Achille les introduit « dans sa tente, les fait asseoir sur des tapis de « pourpre; puis, s’adressant à Patrocle placé à ses « côtés : Fils de Ménétius, dit-il, apporte l’urne la

* plus profonde, remplis-la du vin le plus pur; dis- « tribue les çoupes à chacun de nous, car les héros « qui me sont les plus chers reposent aujourd’hui « sous ma tente *. »

Ce passage nous montre en action, en quelque sorte, un des plus beaux sentiments, une des plus

belles vertus de l’antiquité païenne, je veux dire l’hospitalité. Les œuvres d’Homère abondent en peintures de ce genre, et c’est surtout dans l’Odyssée qu’on en trouve les exemples les plus fréquents et les plus touchants. C’est du monde juif que paraît s’être transmise cette vertu dans le monde païen ; et des deux, elle s’est introduite dans le monde arabe où aujourd’hui encore elle fleurit, avec quelle vigueur, on le sait, sous les tentes du désert. Cette vertu s’exerçait non-seulement envers les étrangers, mais encore envers les nationaux, comme c’est le cas ici, Ulysse, Ajax et Phénix étant les compatriotes et les amis d’Achille; et pour revenir au tableau d’Homère, voyez comment se pratiquent les choses : à l’aspect de ces guerriers qu’il n’a pas vus depuis plusieurs jours, Achille se lève, s’avance au-devant d’eux , et sans s’enquérir du motif qui les amène, il leur tend la main et les salue, par là même qu’ils sont maintenant ses hôtes. Il les introduit dans sa tente, les fait asseoir, et en attendant le repas qui leur sera servi tout à l’heure, leur offre du vin le plus pur. On dirait d’une scène de la Bible où l’on voit le père des patriarches recevoir à l’entrée de sa tente près de Mamré, les trois voyageurs inconnus, se prosterner devant eux, s’empresser de les retenir et de les faire reposer sous un arbre en attendant qu’on leur apporte « une bouchée de pain pour for- « tifier leur cœur »

Aidé de Patrocle et d’Automédon, Achille place lui-même sur la flamme du foyer les épaules d’une brebis, d’une chèvre grasse et le large dos d’un porc

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