‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 58 sur 138 · M. de Lamartine, Homère · texte numérisé non relu

M. de Lamartine, Homère

Il est historien, géographe, philosophe, moraliste, poète incomparable; il est aussi le premier des orateurs *. Nous l’avons déjà constaté plus d’une fois; mais c’est dans les diverses harangues que nous allons maintenant examiner avec quelque détail, qu’éclate surtout son génie oratoire. Ulysse donc, après avoir rempli de vin sa coupe, et, la présentant au héros : « Salut, Achille, dit-il; nous jouissons de l’a- « bondance des festins, soit dans la tente d’Agamem-i « non, soit maintenant dans la tienne; là, comme « ici, se trouvent en abondance des mets délicieux ; « mais les plaisirs de la table ne nous touchent plus, « et nous frémissons, ô fils de Jupiter, en prévoyant «' une glande calamité. Il est douteux que nos forts « navires soient sauvés ou perdus, si tu ne revêts ta « force ; car c’est auprès de notre flotte et de nos-mu- « railles que les orgueilleux Troyens et leurs auxi- « liaires venus de pays lointains, ont posé leur camp. « Ils ont allumé de grands feux dans leurs rangs.; ils « disent que nous ne saurions résister, et qu’ils mon- « teront bientôt sur nos noirs vaisseaux. Jupiter, fils « de Saturne, leur donne d’heureux présages en fai- « sant gronder la foudre à leur droite. Hector, fier de « sa force , lance de tous côtés des regards terribles, « s’agite, et confiant dans l’appui de Jupiter, il ne « respecte ni les dieux, ni les hommes. Il est en « proie à une rage cruelle. Il implore le retour de la

1. C’était encore l’opinion de l’exilé de Sainte-Hélène, a II était (Homère), disait-il, ainsi que la Genèse et la Bible, le signe et le gage du temps. Homère dans sa production était poète, orateur, historien, législateur, géographe, théologien : c’était l’encyclopédiste de son temps » (Las Cases, Mémorial de Sainte- Hélène.)

« divine Aurore, il se promet d’arracher les orne- « ments de nos poupes élevées, d’embraser nos vais- « seaux par des flammes dévorantes et d’exterminer « tous les Grecs troublés par les tourbillons de la * « fumée. En vérité, je crains, au fond de mon âme,

« que les dieux n’accomplissent toutes ces menaces « et que nous ne soyons tous destinés à périr sous « les murs de Troie, loin de la vaillante Argos! Mais « lève-toi ; si tu le veux, quoique le secours soit tar- « dif, tu peux encore sauver les fils des Grecs, acca- « blés par la furie tumultueuse des Troyens. Tu te « repentiras à l'avenir; car une fois le mal accompli,

« il n’est plus de remède. Songe donc à le prévenir,

« à écarter des Grecs ce jour fatal. Ami, c’est là ce « que .te recommandait Pélée, le jour où il t’ènvoya « de Phthie vers Agamemnon. Mon fils! disait-il, Mi- « nervç et Junon, si telle est leur volonté, t’accorde- « ront la vaillance; mais toi, maîtrise dans ton. sein « ton cœur superbe ; la douceur l’emporte sur toutes « choses ; évite les querelles, source de tous les maux,

« afin que tous les Grecs, jeunes gens et vieillards,

« t’honorent davantage. Telles étaient les recomman- « dations de ton père, et tu ne t’en souviens plus.

« Mais, pour le moment du moins, calme-toi, chasse « le courroux qui consume ton âme. Agamemnon « te donnera des présents, dignes de toi, si tu veux « te relâcher de ta colère 1 . »

Et Ulysse énumère longuement les présents qu’Àgamemnon l’a chargé d’offrir à Achille. Il les étale et les détaille à dessein. Le roi offre au fils de Pélée sept trépieds, dix talents d’or, vingt vases resplen-

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dissants, douze chevaux vainqueurs à la course, sept belles esclaves lesbiennes;, de plus, Briséis ellemême qu’il enleva’ et qu’il n’a cessé de respecter, quoique captive. Quand, après la chute de Troie, on serp de retour dans la Grèce, le roi fera d’Achille son gendre,, il’ lui laissera le choix d’épouser celle des trois princesses, ses filles, qui lui plaira davantage, et il lui donnera une dot magnifique; enfin, il lui cédera sept villes florissantes, sur lesquelles Achille régnera sans partage.

Ce sont là autant de traits de mœurs précieux à recueillir, pour le dire en passant. L’avarice et la convoitise jouaient une grand rôle dans ces siècles barbares dont Homère nous a retracé l’histoire et les coutumes *. Puis, après avoir cherché à ramener par ces offres le fils de Thétis, Ulysse ajoute en terminant : « Telles sont les choses qu’il (Agamerqnon) « accomplira, si tu veux te relâcher de ta colère;

1. Voy; à ce sujet les excellentes réflexions d’un auteur déjà souvent cité, M. S. Delorme (Les hommes d'Homère, ch. xii). A propos des présents offerts par Agamemnon à Achille , M. Delorme s'exprime ainsi : <* Ceci même atteste encore la prédominance des instincts avides des races grecques. Si donc l’âpreté de convoitise peut, chéz Achille, trouver son explication, cherchez son excuse dans des précédents, des usages; comme tous procèdent du naturel même de la nation, loin de demeurer ici reétreinte à une seule âme, l’imputation d’avidité s’étend: de particulière elle devient générale. Il est d’ailleurs un point fort clair : dans ces satisfactions offertes à l'orgueil, aux ressentiments, on n’oubliait jamais l'avarice; on ne comptait pas seulement pour aller à l’âme sur l'attitude suppliante et l’humilité du repentir, il y fallait plus : la richesse des dons offerts. C’est sur elle , par exemple, qu’Agamemnon compte pour désarmer le courroux d’Achille. Aussi ne se borne-t-il pas à l’énumération des présents qu’il est prêt à mettre à ses pieds; il s'appuie sur leur valeur; il s’attache à la faire ressortir » (P. 287 , 292 et 293.)

« mais si, dans ton cœur, Atride t’est toujours plus « odieux, lui ainsi que ses présents, prends du moins « pitié de tops les autres Grecs , accablés dans leur « camp ; ils t’honoreront comme un dieu, tu te cou- « vriras à leurs yeux d’une gloire immortelle; .car « maintenant tu pourras immoler Hector, dès que, « dans sa rage cruelle, il s’approchera de toi, lui « qui prétend qu’aucun des Grecs venus sur ces bords « ne saurait l’égaler *. »

Le lecteur aura remarqué l’art exquis avec lequel l’habile Ulysse entre en matière et présente sa requête sous forme d’un toast et d’un remercîment. « Salut, Achille I Nous jouissons de l’abondance des « festins, soit dans la tente d’Agamemnon, soit main- « tenant dans la tienne ; là, comme ici, se trouvent « en abondance des mets délicieux. »

Nous laissons maintenant, pour commenter la suite de ce discours, la parole à un juge dont personne ne contestera l’autorité. Voici les réflexions qu’a inspirées ce morceau à celui qu’on a si justement surnommé le Quintilien français. « Ici , dit le judicieux « Rollin, ayant affaire (Ulysse) à un homme difficile « et intraitable, il emploie des manières plus douces, « plus insinuantes, plus touchantes. Il commence « par décrire l'extrémité funeste où sont réduits les « Grecs. Il pique la jalousie d’Achille, en rapportant « les heureux succès et les fières menaces d’Hector, « son rival. Il lui représente le regret mortel qu’il «t aura, lorsque le mal sera sans remède , d’avoir « laissé périr ainsi les Grecs sous ses yeux. N’osant « pas lui reprocher lui-même les excès furieux de sa

« colère, il emprunte, par un art merveilleux, la voix « du père d’Achille, et le fait ressouvenir de ce que « Pélée lui avait dit en l’envoyant à l’armée : que les « dieux donnent la 'victoire, mais que la modération « dépend de l’homme (c’était le sentiment des païens); « que, sans cette vertu, la valeur n’est que férocité ; « qu’on ne peut être ni aimé des dieux, ni agréable « aux hommes, sans un fonds de douceur et d’huma- « riité qui fait compatir au malheur des autres. 11 « étale ensuite avec pompe tous les présents et toutes « les satisfactions par lesquelles Agamemnon consent « à réparer l’injure qu’il lui a faite. Que si sa per- « sonne et ses présents lui sont odieux, qu’il jette au « moins un regard de pitié sur des autres Grecs près « de mourir. Enfin, il finit son discours par où il « avait commencé, et piquant de nouveau la jalousie « d’Achille contre Hector : Le voilà, dit-il, tout près « de vous comme un furieux, et il a l’insolence de « croire que tous les vaisseaux de la Grèce n’ont « amçné sur ces bords aucun homme qui mérite de « lui être comparé 1 . »

Notre curiosité est vivement excitée. Que va répondre Achille? Quelles paroles vont sortir de sa bouche? Nous sommes impatients de l’entendre, comme nous étions impatients de le revoir. Si, comme on l’a dit, le style c’est l’homme, le discours que le poète prête ici au fils de Pélée, nous révèle son caractère tout entier, sa franchise, son âme rancuneuse, la conscience qu’il a de sa valeur, son orgueil, son dédain pour ceux qui l’ont offensé, son opiniâtreté, son naturel hautain et intraitable, sa colère que rien ne

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