‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 59 sur 138 · Rollin, Traité des Études, de la lecture d’Homère, ch. i · texte numérisé non relu

Rollin, Traité des Études, de la lecture d’Homère, ch. i

peut apaisçr, ses bravades et aussi les mouvements généreux de son cœur. Étudions rapidement les principales parties de cet éloquent morceau :

« Magnanime fils de Laërte, prudent Ulysse, il faut « que je te dise ma pensée sans détour, telle que je « l’éprouve et telle que je l’accomplirai, afin que « vous cessiez de m’assiéger et de m’importuner « tour à tour. Il m’est odieux comme les portes de « l’enfer, l’homme qui cache sa pensée au fond du « cœur et ne dit pas ce qu’il sent. Je déclarerai donc « ce que je crois être le meilleur. Non, je ne crois « pas qu’Agamemnon , fils d’Atrée, ni les autres « Grecs, ne me fléchissent jamais *. » Et il se plaint de ce que les. Grecs n’ont aucune reconnaissance pour ceux qui, comme Achille, aux dépens de leur repos, leur ont rendu les plus signalés services. Or, qui a profité de ses services? Agamemnon et les autres chefs. Quant à lui, on a été jusqu’à lui enlever une femme qu’il chérissait. Et il continue :

« Maintenant, qu’il m’a arraché cette récompense' « et qu’il m’a trompé, qu’il ne tente plus de me flé- « chir ; je le connais trop bien, il ne me persuadera • pas. Qu’il avise avec toi, Ulysse, et les autres chefs, « au moyen d’écarter des vaisseaux les flammes en- « nemies; sans mon secours, n’a-t-il pas déjà acco'm- « pli de grands travaux? Il a bâti une muraille, il a « creusé tout autour un fossé large et profond tout « hérissé de piejux; et cependant il ne peut arrêter « l’impétuosité de l’homicide Hector. Aussi longtemps « que j’ai combattu dans les rangs des Grecs, Hector « n’osait engager la \utte loin des remparts; il s’ar-

« rêtait devant les portes Scées et le hêtre; là, seul, « il m’attendit une seulé fois, mais à peine échappa-t- « il à ma fureur; mais j’ai résolu de ne plus combat- « tre le vaillant Hector 1 . »

Achille a bonne mémoire; il se souvient que le jour de sa querelle avec Agamemnon, celui-ci lui avait dit : « Fuis, assez d’autres me resteront. » Que le fils d’Atrée délibère donc avec Ulysse et les autres chefs pour sortir du péril. Et quelle ironie amère dans tout ce qui suit ! N’a-t-on pas accompli une foule de travaux sans Achille? Eh bien ! donc, que l’on continue à se passer de lui ! Et comme il jouit, avec l’égoïsme de la vengeance satisfaite, de la honte dont se sont couverts les Grecs, en fuyant devant cet Hector qhe la seule présence d’Achille parmi les siens a tenu toujours à une distance respectueuse! Achille triomphe et savoure sa vengeance devant les envoyés des Grecs. Combien ces mêmes envoyés doivent souffriT quand Achille déclare ensuite qu’il a résolu de quitter dès demain, avec tous les siens, le camp des Grecs pour retourner dans sa patrie. « Demain, après « avoir offert des victimes à Jupiter et à tous les au- « très dieux, je chargerai mes vaisseaux* je les lance- « rai à la mer; et si vous le voulez, si de tels soins .« vous occupent, vous pourrez voir dès l’aurore, sur « l’Hellespont poissonneux, voguer mes navires rem- « plis d’ardents rameurs *. »

11 n’y a qu’Achille qui puisse menacer ainsi une armée entière de son absence et de sa retraite. 11 donne à entendre qu’il possède assez de biens en

Thessalie pour n'avoir pas besoin des offres du roi. 11 ne veut point de ses présents. Que les ambassadeurs rapportent publiquement sa réponse au roi et que les Grecs s’indignent contre lui, et que, désorr mais, on se défie de cet homme plein d’audace. Il faut encore entendre Achille. Les paroles qui échappent sont comme autant d’éclairs à la lueulr desquels nous lisons dans les profondeurs de son âme altière et inexorable :

« Non, je ne l’aiderai ni de mes conseils ni de mon « bras; il m’a trompé, m’a fait une injustice; qu’il « n’espère plus m’en imposer par ses discours, c’est « assez d’une fois; qu’il coure à sa perte sans me « troubler davantage, car Jupiter lui a ravi la raison. « Ses présents me sont odieux, et je le méprise « comme le plus vil 'des hommes. S’il me donnait dix « et vingt fois plus de richesses qu’il ne possède.... « me donnât-il autant d’or qu’il y a de sable et de « poussière, Agamemnon ne fléchira pas mon çour- « roux qu’il ne m'ait payé l’injure qui ronge mon « cœur. Je n’épouserai point une de ses filles, quand « elle l’emporterait sur Vénus par sa beauté, et sur « Minerve aux yeux d’azur par son industrie, je ne « l’épouserai point 1 . »

Qu’on remarque la hauteur et le dédain de ce refus. Plus les présents du roi sont magnifiques, plus il se fait un plaisir de les rejeter. Faisons observer toutefois qu’il les refuse, non par magnanimité, mais par haine ! Ce qu’il ajoute est curieux, quoique dans la nature humaine.

« Si les dieux me conservent la vie et que je re-

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« tourne dans mes foyers, Pélée m’unira liîi-même à « une épouse. Il est de jeunes beautés dans Hellas et « dans Phthie, filles de guerriers qui défendent nos « villes; c’est l’une' d’elles que je veux, et j’en ferai « mon épouse chérie. C’est là que mon cœur, qui fut « passionné pour la gloire, me -sollicite à chercher « une épouse légitime, une femme vertueuse, et à « jouir des richesses que mon vieux père a acquises.

« Rien n’égale à mes yeux le prix de la vie *. »

On reconnaît dans ce vœu d’Achille, désireux de mener, après tant d’agitations et de gloire, une vie obscure, tranquille et heureuse, les bizarreries et les contradictions du cœur humain. Les grands hommes ont souvent, et cela dans tous les temps, de ces subites velléités de repos et de ces aspirations à une existence calme et simple ; velléités résultant, chez les uns de quelque mécompte amer, chez les autres des fatigues même de la grandeur. Un ^philologue anglais, auteur d’une excellente édition des œuvres d’Homère, Payne Knight, rapproche de ce passage une pensée analogue exprimée par le plus grand capitaine des temps modernes. Le parallèle, il faut en convenir, est aussi curieux qu’inattendu. Voici ce que, dans une lettre interceptée, écrivait d’Égypte, en 1798, le général Bonaparte à son frère Joseph : « Fais encore que « j’aie une campagne à mon arrivée, soit près de Pa- « ris ou en Bourgogne. Je compte d’y passer l’hiver « et m’y enterrer. Je suis ennuyé de la nature hu- « maine ! J’ai besoin de solitude et de désolement (sic).

« La grandeur m’ennuie, le sentiment est desséché,

« la gloire est fade. A vingt-neuf ans, j’ai tout / ■ % / ,

« épuisé : il ne me reste plus qu’à devenir vraiment « égo'nte '. »

On sait ce que sont devenues chez les deux héros ces velléités pacifiques et tous ces beaux projets de retraite et de solitude. Ce n’était là qu’une boutade de part et d’autre ; ils finirent comme ils avaient commencé. La guerre les avait enfantés, et, comme fit Saturne de ses enfants, la guerre les dévora.

Achille, en terminant, déclare que le projet d’Agamemnon sera sans effet, attendu que lui, Achille, « garde sa colère; » et le poète ajoute que les envoyés « restèrent muets de surprise, tant il prononça « son refus avec un accent terrible. »

Cependant le vieux Phénix cherche à. son tour à faire entendre raison à Achille, et il harangue Achille. Le discours de Phénix, au point de vue de l’art moderne, renferme des longueurs. Phénix inçiste beaucoup, en effet, sur l’ancienneté de l’amitié qui l’unit à Pélée et au fils de Pélée ; puis, quand il veut prouver à Achille les funestes effets de la colère, il lui cite l’exemple de Méléagre dont il raconte l’histoire dans les plus grands détails. Pourtant nous pensons, avec un critique déjà plus d’une fois cité*, que, pour les contemporains d’Homère, tous ces récits étaient de la plus haute importance. En effet, à une époque où l’histoire n’existait pas encore, les poèmes homériques étaient l’histoire même, qui, à défaut de livres, se gravait ainsi dans les esprits, moyennant le rhythme et la mesure. Cette remarque faite, et laissant de côté les digressions de Phénix que je viens de

1 Knight, Nol. in lliad., lib. IX, v. 398-409.

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