Dugas Montbel. t
résumer, je m’attacherai de préférence aux parties les plus saillantes de sa harangue. Nous sommes d’ailleurs dans notre sujet, puisque, dans ce chapitre, nous nous sommes surtout proposé d’étudier Homère au point de vue de l’éloquence.
Phénix, dont le but est de se faire écouter d’Achille, cherche tout d’abord à éveiller dans le cœur du guerrier le sentiment de la reconnaissance. Après avoir rappelé qu’il l’a suivi du fond de la Thessalie, selon le désir de Pélée, qu’il s’est constamment appliqué à lui inspirer la sagesse et la valeur, et qu’il nourrit pour Achille un tendre attachement, il le fait souvenir de toutes les peines qu’il a supportées en le nourrissant et en l’élevant :
« Achille, semblable aux dieux, c’est moi qui t’ai « rendu tel que, tu es; car je t’aimais du fond du « cœur. Aussi, jamais avec un autre que moi tu ne « voulais aller dans les festins, ou goûter la nourri- « ture dans ton palais, avant que je ne t’eusse fait « asseoir sur mes genoux; je te présentais les ali- « raents après les avoir coupés, et portais la coupe « à tes lèvres. Combien de fois, sur mon sein, n’as- « tu pas souillé ma tunique, en rejetant le vin de ta « bouche, dans ces jours d'une enfance difficile. J’ai « enduré pour toi mille ennuis, mille peines, pensant « que les dieux ne m’avaient pas accordé d’enfant. « Mais je te traitais comme mon fils, Achille, sem- « blable aux dieux, afin qu’un jour tu me garantisses « d’une funeste destinée *. *
Ces détails portent certainement le caractère de la plus haute antiquité, et l’on trouve du charme dans
ces peintures que la pruderie des modernes n’oserait reproduire.
Homère passe avec une égale facilité d’un ton à un autre. Sa muse, en effet, sait prendre tous les tons; elle sait être simple et familière, et, un instant après, majestueuse et sublime. Je n’en veux d’autre preuve que la suite du discours de Phénix; -je veux parler de ce célèbre passage où il est question de la justice divine et où se trouve cette fameuse allégorie des Prières que tout le paonde connaît :
« Achille, ajoute Phénix, dompte ta grande âme, « il ne faut pas que ton cœur soit insensible à la « pitié; les dieux eux-mêmes se laissent fléchir, « eux qui nous sont supérieurs en vertu, en gloire « et en puissance. Les mortels suppliants les apai- « sent par des sacrifices, des vœux pacifiques, des « libations et l’encens, lorsqu’ils sont coupables en- « vers eux de quelque transgression ou de quelque
• faute. Les Prières sont filles du grand Jupiter; « boiteuses, couvertes de rides, baissant les yeux « et ne regardant que de côté, elles marchent in- « quiètes à la suite de l’Injure. L’Injure est vigou- « reuse, prompte. Aussi les devance-t-elle de beau- « coup, et parcourant la terre entière, elle outrage « les. hommes; mais les Prières viennent ensuite « réparer ses torts. Celui qui respecte ces filles de « Jupiter en les voyant s’approcher, se les rend « favorables et s’en' fait exaucer dans tous ses « vœux; mais si quelqu’un les renie ou les re- « pousse durement, elles s’en vont supplier Jupiter
* et lui demandent d’attacher l’Injure au pas de cet « homme et de le punir pour les venger. De ton « côté, Achille , rends à ces filles de Jupiter le res-
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« pect qui leur est dù et qui fléchit l'âme des plus « vaillants héros l . »
On aime, au milieu des mœurs barbares des temps héroïques, cet appel à la douceur et au pardon. Qu’elle est belle, cette pensée du vieux Phénix, désirant que les hommes imitent la clémence des dieux, la clémence, le plus bel attribut des immortels! Quant à l’apologue des Prières, les éloges semblent épuisés à ce sujet. Notre Rollin admire ce morceau entre tous J . Mme Dacier lui a consacré de délicates et ingénieuses réflexions *. Voltaire, qui n’a pas toujours été juste envers Homère, a été frappé d’admiration devant « ces grandes beautés d’imagination*, » comme il les appelle, et il leur a rendu hommage en les traduisant' en fort beaux vers, qui cependant demeurent bien audessous de l’original. Il s’agit ici, qu’on veuille bien le remarquer aussi, non point des prières en général, mais des prières de ceux qui, après avoir offensé, injurié quelqu’un, comme Agamemnon fit d’Achille, se repentent sincèrement et cherchent, de tous leurs moyens, à apaiser l’offensé, à se réconcilier avec lui. Il y a une idée profondément morale dans cette fiction si touchante et si 'poétique à la fois, idée dont doivent profiter tout ensemble et celui qu’on supplie et le suppliant. Notre nature est altière et violente, mais le repentir qui suit un acte injuste peut faire oublier cet acte; quiconque se repent sincèrement mérite son pardon. Voilà pour l’offenseur. D’un autre côté, l’offensé ne doit pas, comme fait ici Achille, se